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W.H.A.T.T. (N.O.W.): Le Palmarès Des Victoires De La Musique 2013

Ça y est, c’est fait. Nous sommes officiellement débarrassés des Victoires de la Musique pour cette année. Actualité internationale chargée*, j’ai l’impression que les résultats dévoilés lors de l’interminable soirée de remise des palmes d’avant-hier soir sont un peu passés à la trappe. Et je trouve ça assez dommage, car pour une fois, je trouve que nous, Français, n’avons pas à avoir (trop) honte des choix du jury. Certes, le palmarès final n’est pas à se rouler par terre, mais oh, n’oublions pas qui nous sommes non plus. On parle bien de l’industrie musicale française ici, nation plus réputée à l’étranger pour ses fromages et son pinard que pour la qualité de ses chanteurs. Bon, il fort est probable que la qualité de l’œuvre de la Grande Sophie et  de Dominique A ne soit pas immédiatement reconnue et célébrée à sa juste valeur de l’autre côté de l’Atlantique, et que seuls les doctorants en musicologie anthropologique aient été enthousiasmés par la victoire de Camille dans la catégorie de chanson originale de l’année. Mais au vu du champ des possibles que nous réservait la grille des nominés, je crois que l’on a échappé au pire. Cocorico.

*: Merde, Findus nous a fait manger de la viande de cheval dans ses lasagnes au bœuf. C’est grave. En fait, pas tellement, mais ça révolte les Anglais, peuple aussi résolument jellyphage (surtout si la gelée en question est à l’orange et à la menthe [Monstres! ]) que non-hippophage. Allez comprendre, c’est pourtant pas mal le cheval. Rien que pour ça, ça mérite que l’on en parle.

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Trophée

Mmm… Une tête de rasoir à 6 lames enveloppée dans une feuille d’alu?

Les Victoires de la Musique 2013, ce furent donc 12 trophées lourds, brillants et (soyons honnêtes) assez disgracieux remis aux artistes français/francophones/francophiles jugés les plus méritants par un jury composé de quelques 550 professionnels du monde de la musique pour 10 d’entre eux, et par le grand public, pour peu qu’il ait pris la peine de voter par réseaux sociaux ou SMS interposés avant l’expiration du délai imparti, pour les deux derniers. Ce fut également une cérémonie présentée par un duo d’animateurs sympathiques mais pas transcendants (Virginie Guilhaume et Laurent Ruquier), peu aidés il faut dire par une organisation brouillonne, des problèmes de son récurrents durant les performances live et de vieux artistes incroyablement bavards et tellement ravis que l’on se soit enfin souvenu de leur existence qu’ils ont tout fait pour prolonger leur passage sur scène. Les ingrats.

Comme chaque année, beaucoup des commentateurs de la grand-messe musicale hexagonale ont basé leur revue de l’évènement sur les inévitables omissions « scandaleuses » du palmarès, déclinables à l’infini selon les goûts et les affinités de chacun. Cet angle d’attaque, qui permet au critique d’exhiber sa culture et son bon goût tout en titillant agréablement la corde sensible du râleur qui se cache en chaque Français, pêche à mes yeux par un manque de vision globale. Car oui, mes amis, n’ayons pas peur de le dire, les Victoires de la Musique sont avant tout politiques! En récompensant X à la place de Y (même si tout le monde sait que X est un fils à papa monté sur pistons, alors que Y n’a que son immense talent pour elle*) , le jury fait passer un message au reste du monde (mais ce dernier écoute-t-il?). Il n’y a guère que le grand public, cette brave bête décérébrée par la seule force du nombre, pour décerner ses palmes sans arrières-pensées. On y reviendra. Avant d’aller plus loin, il me semble donc utile de rappeler les résultats d’hier soir, afin que chacun les ait bien en tête pour la suite:

PALMARÈS:

Artiste Interprète Masculin (Jury): Dominique A
Artiste Interprète Féminine (J): Lou Doillon
Groupe ou Artiste Révélation du Public (Public): C2C
Groupe ou Artiste Révélation Scène (J): C2C
Album de Chansons (J): La Grande Sophie (La Place du Fantôme)
Album Rock (J): Skip The Use (Can Be Late)
Album de Musiques Urbaines (J): Oxmo Puccino (Roi Sans Carrosse)
Album de Musiques du Monde (J): Amadou & Mariam (Folila)
Album de Musiques Électroniques ou Dance (J): C2C (Tetra)
Chanson Originale (P): Camille (Allez Allez Allez)
Spectacle Musical/Tournée/Concert (J): Shaka Ponk (The Geek Tour)
Vidéo-Clip (J): C2C (Fuya)

Victoires d’Honneur (J): Véronique Sanson, Sheila, Enrico Macias

*: Toute similitude avec un palmarès plus ou moins récent serait purement fortuite, ou pas. À vous de voir si vous avez envie d’éplucher 28 ans de Victoires à la recherche de la concordance ultime. Un indice pour les motivés: X a une tache de naissance sur la fesse gauche, et Y collectionne les dés à coudre.

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LE TRIOMPHE C2C

S‘il y a une chose à retenir de cette 28ème cérémonie, c’est bien sûr l’incroyable moisson réalisée par le quatuor nantais. Avec quatre Victoires dans leur escarcelle, les turn-tablers sont repartis du Zénith avec un tiers des palmes décernées lors de la cérémonie. Il faut remonter à 2005, l’année M (quatre trophées pour le fiston Chédid), pour trouver semblable plébiscite. Cependant, les quatre DJs ont fait mieux que l’ex Mister Mystère en son temps (qui au passage, est revenu bredouille au bercail), puisqu’ils se sont tout simplement imposés dans 100% des catégories dans lesquels ils étaient alignés. Trois de ces dernières étaient placées sous l’arbitrage du jury, dont l’obsession pour les C2C envoie un message fort: il faut suivre ces gars.

Il ne faut pas oublier que les Victoires de la Musique sont, entre autres, une vitrine pour les artistes nationaux. Et même si les observateurs étrangers ne doivent pas être très nombreux à suivre les résultats de cette vénérable institution, il n’en demeure pas moins que cette dernière est incontestablement l’une des principales portes d’entrées dont le tout venant international dispose pour découvrir ce que nous, petits Frenchies, sommes capables de faire avec nos doigts boudinés. Et quand un groupe remporte autant de trophées en une seule fois, forcément ça intrigue. On a envie d’en savoir plus, de comprendre ce que ces petits gars ont de si extraordinaire pour mériter une telle consécration. Avec un peu de chance, on est soi-même convaincu après écoute, et on fait passer l’info dans son propre pays. Le fait est que la reconnaissance nationale est dans l’écrasante majorité des cas la condition sine qua non à une éventuelle reconnaissance internationale (les exceptions sont tellement rares que les réalisateurs suédois en font des films*). Et remporter une Victoire de la Musique (ou son équivalent: Grammy, Brit Award, Grammi, Spellemannpris, Aria, Sama…), ou à plus forte raison, quatre, c’est accéder à une reconnaissance nationale. La machine semble donc bel et bien lancée pour les C2C, qui pourront en outre bénéficier de la flatteuse réputation de l’electro française au niveau mondial (c’est bien le seul courant musical dans lequel nous sommes indiscutablement dans le peloton de tête) pour partir à la conquête du globe. Alors, merci qui? Merci le jury des Victoires de la Musique.

*: Si vous avez besoin de lire cette astérisque, c’est sans doute par ce que vous n’avez pas immédiatement compris où la subtile indication de l’auteur de ces lignes menait. La réponse est: au Searching For Surgar Man de Malik Bendjelloul. Allez-le voir. Maintenant.

C2C

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LES PETITS, LES OBSCURS, LES SANS GRADES…

Autre tendance forte de cette édition, le souci du jury de récompenser des artistes peu connus du grand public, malgré une carrière déjà conséquente. Cette année, ce furent Dominique A (20 ans de bons et loyaux services, autant de passages en radio sur la période) et la Grande Sophie (15 ans d’activité et un seul « tube » au compteur) qui eurent droit à la médaille du mérite. En cela, on peut déceler une perpétuation d’une tendance « commémorative » déjà à l’œuvre depuis deux ans, et dont les bénéficiaires furent quelques uns des grands oubliés, plutôt célèbres ceux-là, de longue date des Victoires de la Musique: Bernard Lavilliers (première palme à 65 ans, pour son vingtième album studio, Causes Perdues Et Musiques Tropicales, en 2011), Thiéfaine (coup double en 2012, quarante ans après ses débuts) ou encore Catherine Ringer (qui reçut sa troisième Victoire l’année dernière, 25 ans après les deux premières). Aux vétérans de la musique, l’industrie reconnaissante…

Toutefois, en choisissant de distinguer des chanteurs aussi « confidentiels » que Dominique A et la Grande Sophie, qui étaient sans aucun doute possible les nominés les plus obscurs de leurs catégories respectives, le jury a fait plus que récompenser l’ancienneté, critère déterminant lors des années précédentes: il s’est donné une vocation de guide du grand public, en attirant l’attention de ce dernier sur des noms qu’il n’aurait jamais remarqué sinon. Attitude que l’on peut trouver admirable ou pédante, selon son humeur, mais qui a au moins le mérite de battre en brèche l’idée reçue selon laquelle les Victoires de la Musique ne seraient remises qu’à des gros vendeurs d’albums. À chacun de décider si le palmarès 2013 se base ou non uniquement sur des critères qualitatifs, mais force est de constater que le critère quantitatif n’a quant à lui pas prévalu dans (toutes) les délibérations. Et ça, c’est plutôt pas mal.

GSDA

Ces gens sont des stars de la chanson française maintenant. Essayez de retenir leur visage (au cas où).

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LE RETOUR DU ROCK

Mais était-il seulement parti? À voir les nominés pour la Victoire d’album rock de l’année, le doute était permis. Sans vouloir présumer de la qualité artistique de Lou Doillon, Raphael et des BB Brunes, je n’aurais pas instinctivement tendance à qualifier leur musique de rock, ou alors un rock pris au sens très large, incluant la pop, le folk, le blues, l’indie et l’alternative. Il faut dire qu’avec seulement cinq genres reconnus par le jury des Victoires, il n’est guère étonnant de retrouver une forte hétérogénéité de style entre les nominés d’une même catégorie.

À mes yeux, il n’y avait donc que les Skip The Use qui pouvaient incontestablement prétendre à la palme de meilleur album rock pour leur nerveux Can Be Late. Et au vu des prestations offertes par chacun des quatre concurrents lors de la cérémonie, il aurait été assez grotesque que le prix échappe à la quintette de Ronchin, qui fut la seule à livrer une performance digne d’être qualifiée de rock. Face à des BB Brunes gentillets et plus pop que jamais pendant Coups Et Blessures, une Lou Doillon impeccable mais hors sujet sur ICU et un Raphael en mode full synthé expérimental (Peut-Être), la bande de Mat Bastard a déroulé un Cup Of Coffee du feu de Dieu qui a enterré avec autorité les maigres arguments de la concurrence.  Bref, tout est bien qui finit bien, mais on est passé tout près de (re)devenir la risée du monde en couronnant un album non rock. J’espère sincèrement que le jury sélectionnera ses nominés avec plus de soin en 2014.

Deuxième preuve de la bonne santé du rock, la victoire de Shaka Ponk dans la catégorie de Spectacle Musical/Tournée/Concert. La concurrence n’était pas vraiment féroce non plus, mais on n’était pas à l’abri d’une mauvaise surprise. Une preuve supplémentaire de la reconnaissance de l’industrie du nouveau rock français, débridé, séduisant, souvent mâtiné d’electro, et, surtout, chanté en anglais. Tant pis pour les défenseurs acharnés de la francophonie, mais depuis la mort de Bashung et la dissolution de Noir Désir, on cherche encore ceux ou celles qui seraient capables de plier la langue française aux exigences du rock. En attendant la relève, let’s do it in English, right?

STUSP

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LA FRACTURE URBAINE

Le rock rit, le rap pleure. Oxmo Puccino s’en est reparti avec la Victoire d’album de musiques urbaines, dans l’indifférence quasi générale des amateurs de ce(s) genre(s). Il faut dire que le Black Jack Brel n’est pas vraiment l’artiste le plus écouté par les aficionados de rap, hip-hop ou R’N’B. Mais les véritables stars de ces courants musicaux ne sont pas assez politiquement correctes pour pouvoir prétendre à un trophée qu’elles regardent de toute façon avec une goguenardise non déguisée. C’est sûr que gagner la reconnaissance de l’industrie musicale quand on est résolument anti-système, du moins en apparence, ce n’est pas vraiment une priorité. De toute façon, il paraît peu probable que Booba, La Fouine, Rohff ou Kery James gagnent jamais quelque chose tant qu’Abd Al Malik, Oxmo Puccino, Grand Corps Malade ou MC Solaar continueront à sortir des albums. Je suis le premier à me féliciter de ce parti pris, consistant à sevrer les thugs du rap game de récompenses, au profit de plumes plus complexes et plus intellectuelles (et, oserai-je le dire, plus intelligentes), même si ces dernières ne touchent qu’une audience bien plus limitée, mais comme je n’écoute pratiquement jamais de « musiques urbaines », mon avis est fortement biaisé.

En boudant systématiquement les stars françaises du genre, le jury des Victoires de la Musique s’est durablement décrédibilisé aux yeux des amateurs de musiques urbaines, et ce n’est pas le palmarès de cette année qui précipitera une éventuelle réconciliation: Tal est repartie bredouille, tout comme la Sexion d’Assaut et Orelsan. Aucun des artistes « urbains » (décidément, j’adore cette formule) un tant soit peu populaires nominés cette année n’a gagné quelque chose, enterrant ainsi le mouvement d’ouverture esquissé l’année dernière avec le deux trophées d’Orelsan. D’ailleurs, la victoire de Camille dans la catégorie de chanson originale de l’année, dont le vainqueur est choisi par vote du public pendant la cérémonie, prouve bien que les jeunes « urbains » ne s’intéressent pas/plus aux Victoires de la Musique. Comment expliquer autrement le camouflet infligé à la Sexion d’Assaut (plus de quatre millions de fans sur les réseaux sociaux) par une artiste au public bien plus restreint (75.000 likes sur Facebook)? Les Victoires de la Musique, une institution qui se « ruralise » d’année en année.

TOSDA

Comme quoi, il ne suffit pas (toujours) d’avoir une jolie robe, un peignoir en soie ou de savoir compter sur ses doigts être récompensé.

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LE CAS DOILLON

Lou Doillon

Victoire de l’artiste interprète féminine qu’on soupçonnera toujours d’avoir été pistonnée! Si je m’attendais… (en fait, oui)

En s’imposant dans la catégorie artiste interprète féminine de l’année face à des concurrentes bien plus aguerries qu’elle, Lou Doillon a indubitablement fait un gros coup médiatique. Mais a-t-elle vraiment fait une bonne opération? En attribuant à une chanteuse de cinq mois la récompense suprême de son genre, le jury a obligeamment collé une étiquette « fille de … au triomphe népotique » sur la tête de Lou, qui n’en demandait certainement pas tant. L’album est sans doute bon, mais la trajectoire est trop parfaite, l’ascension trop rapide, la reconnaissance trop fulgurante pour qu’on puisse la contempler sans aucune suspicion. Et même si Mlle Doillon est malgré tout une self-made singer, chose dont on peut raisonnablement douter au vu de son pedigree et de son réseau (bizarrement, quand je chante dans ma cuisine, Étienne Daho n’est pas là pour m’encourager à persévérer), pourquoi diantre l’avoir dispensée de participation dans les catégories révélations (scène et/ou public), dans lesquelles elle aurait été bien plus légitime? Les voies du jury sont décidément impénétrables. Bref, la victoire de Lou me semble être la seule fausse note d’un palmarès autrement plutôt défendable et consistant. Difficile de ne pas y voir l’illustration concrète d’une industrie à deux vitesses, où il vaut mieux avoir des relations que du talent (même si rien n’interdit d’avoir les deux, of course).

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APPELEZ LE PLOMBIER, ÇA DÉGOULINE

Une cérémonie des Victoires de la Musique sans séquence(s) émotion, ça n’est pas audiovisuellement concevable. Quoi de mieux en effet que quelques larmes pour faire passer l’envie aux téléspectateurs (de moins en moins nombreux d’année en année) d’utiliser la zapette? Mais moi qui suis un être cynique au cœur froid, ces intermèdes mielleux et dégoulinants de bons sentiments me gonflent plus qu’autre chose, surtout lorsqu’ils s’étirent en longueur. Cette année, on a donc eu droit à dix bonnes minutes de « soyons solidaires avec nos amis Maliens », expédiées à grand renfort d’enfant des cités ondulant (même pas en rythme en plus) devant Amadou et Mariam lors de leur prestation, de drapeau malien géant représenté par un public bien brave de se plier à cette mascarade, et de discours tellement politiquement correct qu’on se serait cru à l’élection de Miss Prestige National.

Un peu plus tard, ce fut au tour de Véronique Sanson de se transformer en mamie gâteau sur scène, pendant que ses amis chanteurs et chanteuses lui rendaient un hommage préthume insupportable. Et était-ce nécessaire de faire monter le fiston Stills sur scène pour lui remettre sa Victoire d’Honneur? À la fin de ce numéro très pathétique, j’ai soudainement réalisé que la dernière fois qu’on avait assisté à une telle débauche de « je t’aime moi aussi », c’était en 2009, pour la dernière sortie médiatique d’Alain Bashung. Du coup, je me suis mis à flipper pour Véronique, que j’aime bien tout de même, et espère sincèrement qu’elle ne connaîtra pas le même funeste destin que son défunt collègue.

Enfin, et un peu plus supportable car légèrement plus court, la remise des Victoires d’Honneur à Sheila (plus siliconée que sa marionnette des Guignols) et Enrico Macias fut l’occasion d’un autre tsunami de bons sentiments. La musique est une grande famille où tout le monde se réconcilie une fois par an. Malheureusement pour nous, c’est diffusé en prime time chaque année. Ça aurait été tellement plus fun de demander à Johnny de remettre une Victoire d’Honneur à Michel Sardou. L’année prochaine peut-être.

Ils sont venus, ils sont tous là...

Ils sont venus, ils sont tous là…

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Que retenir de cette 28ème édition? Sur le long terme, il y a fort à parier que seule la moisson miraculeuse de C2C subsistera dans les mémoires. Espérons que les quatre DJs sauront capitaliser sur ce coup d’éclat pour devenir encore plus énormes qu’ils le sont déjà. Pour le reste, tout aura été oublié dans les trois mois, comme c’est à chaque fois le cas. À dans un an, et d’ici là, très bonne année musicale 2013.

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W.H.A.T.T. (N.O.W.): Victoires De La Musique 2013

Cela fait quelques articles que je discute de l’importance de l’hiver dans l’année musicale, la mauvaise saison étant en effet celle pendant laquelle la profession récompense les meilleurs (terme à la définition ambigüe, et  parfois synonyme de « plus gros vendeur de disques », « meilleur ami du jury » ou, pire « trop important pour ne pas recevoir de prix même si son dernier album a déçu tout le monde à part ses fans hardcore ») artistes nationaux au cours de cérémonies insupportablement longues et pénibles à regarder. Même si cet exercice de remise de prix est régulièrement critiqué, tant sur le fond (« Toujours les mêmes qui sont nominés/récompensés! », « Les catégories ne sont pas/plus en phase avec la réalité! », « Le jury n’a pas de légitimité! »…) que sur la forme (« Arrête de remercier ta famille et chante ta p****n de chanson! », « Ce duo entre Enrico Macias et Mireille Mathieu était-il vraiment nécessaire? », « Noooon, pourquoi Laurent Ruquier? »…), il a au moins le mérite d’exister, et permet au plus grand nombre de se tenir au courant – avec un an de retard tout de même – de l’actualité de la scène musicale française, que le monde entier nous envie. Parfois.

Bref, comme l’une de mes résolutions pour cette année 2013 est de ne plus critiquer qu’en connaisseur (ce qui, pour le moment, m’empêche d’utiliser One Direction, Justin Bieber ou Booba comme repoussoirs dans mes billets, faute de n’avoir jamais pris le temps d’écouter les disques de ces artistes*), et que je reconnais volontiers avoir attaqué gratuitement les Victoires de la Musique dans un précédent article, je ne pouvais pas décemment refuser à cette auguste institution (28ème anniversaire cette année) une étude de cas un peu plus poussée. Peut-être même que je regarderai la cérémonie sur France 2 le mois prochain, mais comme ça me condamnerait de facto à me farcir également le retransmission de l’Eurovision (toujours pousser la logique jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte), je préfère me laisser un temps de réflexion avant de m’engager dans cette galère. En attendant, la révélation avant-hier des noms des artistes nominés m’a fourni  assez de matériel pour publier un premier papier sur le sujet. L’herbe est elle vraiment plus verte chez les voisins? Eh bien, ça dépend de ce qu’on entend par vert.

*: Comme je ne pourrais pas me passer longtemps d’inclure quelques remarques cinglantes, méchantes et perfides dans les articles de ce blog, il va donc falloir que je jette une oreille sur Take Me Home, Believe, Le Futur ou encore Sans Attendre. Ce que mon penchant pour le persiflage me pousse à faire, tout de même.

Green

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Avec seulement 12 catégories, les Victoires de la Musique sont une des remises de prix les moins prolifiques de la planète, très loin derrière les 27 trophées décernés annuellement lors des SAMA (Afrique du Sud), les 43 JUNO canadiens, et bien sûr les plus de 80 (!) gramophones dorés attribués pendant les Grammies. Il faut tout de même noter que les Français ont eu la bonne idée de séparer les récompenses du jazz et de la musique classique du reste, chacun de ces deux sous-genres bénéficiant d’une cérémonie attitrée plus tard dans l’année. Cette sobriété s’explique aussi par le caractère franco-français de cette distinction: aucune Victoire ne récompense en effet d’artiste international, contrairement à d’autres remises de prix (MTV et NRJ Awards) clairement mondialisées.

Avant toute chose, j'aimerais remercier Open Office, sans lequel rien n'aurait été possible...

Avant toute chose, j’aimerais remercier Open Office, sans lequel rien n’aurait été possible…

Ceci dit, même si l’on ne peut que se féliciter d’échapper à la Victoire des meilleures notes d’album, du meilleur livre audio ou du meilleur packaging d’édition limitée (c’est à ce genre de détail que l’on réalise que les USA sont entrés en décadence), je pense que l’on gagnerait tout de même à créer quelques  catégories surnuméraires, qui permettraient à la fois d’affiner le propos (par exemple, faire le distingo entre le rap/hip-hop et le R’N’B, pour l’instant fusionnés sous l’appellation bâtarde de « Musiques Urbaines »*) et de corriger quelques absences très regrettables, comme celle de la Victoire du meilleur producteur. Je me doute bien que je ne dois être ni le premier ni le seul à faire ces remarques, et qu’il doit y avoir de très bonnes raisons expliquant la présence des douze Victoires actuelles et l’absence ou la disparition d’autres palmes. Et puisque je n’ai pas le pouvoir de changer cet état de fait (pas immédiatement tout du moins: les choses changeront lorsque je serai devenu tyran du Vieux Monde), autant couper court aux « et si… » et passer sans plus attendre à l’étude de ces fameuses catégories.

*: Par opposition aux « Musiques Rurales »? Pas de chance, on a pas beaucoup d’artistes country en France.

Nominations

 

ARTISTE INTERPRÈTE MASCULIN DE L’ANNÉE:

Benjamin Biolay - M - Dominique A - Orelsan

Benjamin Biolay – M – Dominique A – Orelsan

Je suis assez content de la sélection effectuée par le jury dans cette catégorie. Aucun de ces quatre gaillards ne m’est particulièrement cher, et j’avoue même entretenir une certaine méfiance envers Orelsan, qui me semble manquer assez nettement de l’ironie et du recul sans lesquels le rap n’est qu’un épanchement de testostérone gratuit et bas du front. Son Suicide Social aurait pu servir d’Hexagone à une génération trop jeune pour connaître le brûlot de Renaud, s’il avait pensé, comme ce dernier, à s’inclure dans son tableau au vitriol de la société française. Car écrire un morceau aussi violent, méchant parfois, sans faire preuve du moindre second degré (ou alors, il est très bien caché), revient, à mes yeux, à dire: « vous êtes tous pourris, affreux, minables, etc… mais pas moi ». Bonjour la maturité. Ajoutez à cela les paroles toutes aussi subtiles de Sale P*te, dont la violence ferait pâlir l’intégriste religieux le plus fanatique, et  vous comprendrez pourquoi j’ai du mal à cautionner Orelsan. Cependant, sa nomination est une bonne chose, puisqu’elle permet aux « musiques urbaines » de faire leur entrée dans une catégorie jusque là réservée aux chanteurs pop-rock ou de variété. L’individu ne me plaît pas, mais le symbole, lui, me réjouit.

Benjamin Biolay et M, quant à eux, me paraissent être taillés dans le bois dont on fait les légendes. Ils ont le charisme, l’intelligence et le talent nécessaire pour traverser les décennies sans démériter, et inspirer les artistes des générations suivantes, chacun dans leur genre. Biolay le dandy ténébreux marche dans les traces de Gainsbourg et de Bashung. M la rock star solaire suit la voie de Polnareff et d’Hallyday. On remet souvent des récompenses à titre posthume (ou quasiment, comme en témoigne la moisson de Victoires d’un Bashung moribond en 2009) à des artistes qui n’ont jamais, ou si peu, été récompensés lorsqu’ils étaient au top de leur créativité; ce serait intéressant d’en remettre une à des chanteurs dont on pense qu’ils peuvent encore faire mieux dans le futur. Just saying.

Reste Dominique A, qui vient donc de fêter ses vingt ans de carrière sans que je ne me souvienne avoir jamais entendu un seul de ses morceaux. Je trouve ça plutôt fâcheux (pour moi, qui suis sensé tenir un blog musical, pas pour lui). Encore un artiste trop longtemps snobbé par la profession, et dont l’éventuel couronnement récompensera davantage l’endurance que la qualité de son dernier album. Ils ont bien fait le coup au grognard Thiéfaine l’année dernière (première Victoire après 34 ans de carrière, wouhou!), alors pourquoi pas.

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ARTISTE INTERPRÈTE FÉMININE DE L’ANNÉE:

Céline Dion - Lou Doillon - Françoise Hardy - La Grande Sophie

Céline Dion – Lou Doillon – Françoise Hardy – La Grande Sophie

Pour le coup, j’aime beaucoup moins, pour plusieurs raisons. Premièrement, puisqu’elle est ressortissante canadienne, je ne vois pas pourquoi Céline Dion ferait partie des quatre nominées à une distinction sensée récompenser une artiste française. Quitte à caser une grande star sur le retour dans sa sélection, le jury aurait pu donner un ticket à Mylène Farmer, un pur produit de nos terroirs (bon, d’accord, elle est aussi née au Québec, mais elle est rapidement retournée au bercail). Aucun artiste hexagonal n’a encore été nominé à un JUNO que je sache.

Deuxièmement, faire figurer Lou Doillon parmi les lauréates potentielles d’une Victoire sensée récompenser « une artiste confirmée » alors que l’intéressée a sorti son premier album en Septembre dernier me semble un peu présomptueux. La demoiselle peut bien être la nouvelle Joni Mitchell (l’avenir nous le dira), ça ne doit pas la dispenser de passer par la case « Révélation de l’année », qui sert justement à présenter au public les artistes les plus prometteurs de l’année écoulée. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’être la fille de Jane Birkin explique bien des choses, mais ça m’étonnerait fort que tous les commentateurs fassent preuve de la même indulgence. La pauvre Lou devrait donc prier pour ne pas gagner cette fichue Victoire, car les conséquences de ce coup d’éclat aux relents népotiques pourraient bien être dommageables à sa carrière  musicale.

Françoise Hardy? Mouais, pourquoi pas. Pas transcendante, mais élégante, et crédible aux yeux des observateurs étrangers (s’il y en a… on peut rêver), et particulièrement les anglo-saxons, surtout depuis que les néo-mods anglais se sont mis à citer Jacques Dutronc parmi leurs références (pas les premières, mais tout de même). C’est toujours bon à prendre. La Grande Sophie? Pas de problèmes pour moi. Révélation de l’année en 2005, pas trop mainstream, dernier album solide… Probablement la personne à récompenser si les Victoires de la Musique ont encore la prétention de guider le grand public vers des artistes méritants plutôt que de récompenser des stars que tout le monde connaît déjà. C’est idéologique tout ça, c’est idéologique.

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GROUPE OU ARTISTE RÉVÉLATION DU PUBLIC:

 C2C - Barbara Carlotti - Rover - Tal

C2C – Barbara Carlotti – Rover – Tal

Probablement une des palmes les plus importantes (avec sa jumelle « Révélation Public »), qui permettra à son lauréat de poursuivre sa route avec un véritable avantage par rapport à la concurrence. Les écrivains ont le Prix Goncourt, les chefs les étoiles du guide Michelin, les musicos ont la Victoire de la Révélation de l’année. Et comme à chaque fois, ça tire un peu dans tous les sens: de l’electro, de la pop, du rock indie et du R’N’B, et la France entière en juge de paix pour désigner le vainqueur. C’est gentil de faire participer le public, mais cela pose plus d’un problème.

Déjà, on peut se demander sur quels critères ont été choisi les quatre artistes/groupes nominés. La logique voudrait qu’ils aient été sélectionnés par le public, mais il n’en est rien. Nous sommes donc absolument libres de décerner une Victoire… à l’un des quatre noms obligeamment proposés par le jury. Un peu comme si les sénateurs pré-sélectionnaient les candidats à l’élection présidentielle. Tant pis donc pour Carmen Maria Vega, Claire Denamur, Barcella et Lescop, dont les noms ont été discrètement retirés du chapeau après concertation des autorités compétentes. Tiens, j’ai une idée: et si la seule condition pour pouvoir prétendre à cette Victoire était d’avoir sorti son premier album au cours de l’année écoulée? Comme à la présidentielle, on organiserait deux tours de scrutin, le premier pour sélectionner les quatre finalistes, le second pour désigner le vainqueur. Plus compliqué à mettre en place, certes, mais plus transparent et plus légitime que le système actuel.

Deuxième problème, l’inégalité des chances entre les candidats. Comme à chaque fois qu’un vote est ouvert au public, le victoire ira à celui qui a la plus grosse… fanbase. Et comme les réseaux sociaux aiment bien les chiffres, il est déjà possible de juger des chances de chacun à l’heure actuelle. Ainsi, les C2C comptent actuellement 305.222 fans sur Facebook, contre 8.293 pour Mlle Carlotti, 8.473 pour l’ami Rover, et 207.071 pour Tal. Sans vouloir paraître pessimiste, ça m’étonnerait grandement que la palme aille à Barbara ou à Timothée, à moins que leurs supporters se mobilisent de manière surhumaine. En résumé, le vote du public consacre la victoire du quantitatif sur le qualitatif, ce qui jure fortement avec l’esprit des Victoires, et qui explique sans doute pourquoi les organisateurs ont doublé cette récompense d’une autre palme estampillée « Révélation de l’année », décernée cette fois-ci par ce bon vieux jury. Non mais.

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GROUPE OU ARTISTE RÉVÉLATION SCÈNE:

Boulevard Des Airs- C2C - Barbara Carlotti - Irma

Boulevard Des Airs- C2C – Barbara Carlotti – Irma

On ne s’attardera pas sur l’intitulé assez bizarre de cette Victoire, qui semble suggérer que le public se contente d’acheter des disques et que seuls les professionnels vont voir des concerts (mais bon, je suppose que c’est plus acceptable que « Groupe Ou Artiste Choisi Par Le Jury Parce Que Faut Pas Déconner Quand Même, Le Public A Des Goûts De Chiotte »). On remarquera par contre que la moitié des nominés le sont aussi dans la catégorie concurrente de « Révélation du Public ». On en pensera ce qu’on voudra*…

Pour être franc, j’ai vaguement entendu parler de C2C et d’Irma, et pas du tout de Boulevard Des Airs et de Barbara Carlotti. Je serais donc bien incapable de me prononcer sur la question de qui mérite le plus de gagner, surtout que tout ce beau monde ne semble pas boxer dans la même catégorie. Je n’envie pas les membres du jury qui devront trouver un moyen de comparer le breakbeat des DJs nantais avec le folk de l’égérie de  My Major Company. Pour moi, ça revient à déterminer si le bleu est  une plus belle couleur que le rouge. Mais bon, c’était ça ou faire une catégorie révélation pour chaque style musical, sur le modèle des Grammys américains, une alternative beaucoup plus fastidieuse et au final à peine plus représentative. Je suppose que nous sommes donc en présence de la moins mauvaise solution.

*: Cette similitude est loin d’être exceptionnelle: depuis le dédoublement de la Victoire « Révélation » en 2001, seule l’édition 2010 a vu huit artistes différents concourir pour l’une ou l’autre des distinctions. À deux reprises (2003 et 2005), les trois mêmes artistes se sont retrouvés nominés dans les deux catégories. Cependant, seul Kyo a réussi le doublé (2004), ce qui n’a visiblement pas porté chance au groupe.

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ALBUM DE CHANSONS:

Vengeance (B. Biolay) - L'Amour Fou (F. Hardy) - La Place Du Fantôme (La Grande Sophie) - Îl (M)

Vengeance (B. Biolay) – L’Amour Fou (F. Hardy) – La Place Du Fantôme (La Grande Sophie) – Îl (M)

Cette Victoire est particulière en cela qu’elle couronne une exception hexagonale, la fameuse « chanson francaise ». Personnellement, je ne sais pas, je ne sais plus, ce qu’est la chanson française. Si on regarde les nominés de l’édition 2013, on se rend compte que leur seul point commun est de chanter en français. Les BB Brunes aussi chantent en français, et c’est du rock. Oxmo Puccino aussi chante en français, et c’est de la musique urbaine (décidément, j’adore ce terme). Bref, ce terme de « chanson française » me semble incroyablement vague, et je crains qu’il ne faille pas trop s’en approcher, tant le sujet est glissant, et même casse-gueule. Je laisserai donc au jury le sale boulot de décider qui peut prétendre à cette appellation controversée pour me concentrer sur les quatre heureux nominés.

Les nominations de Biolay et de M n’ont rien de vraiment surprenant, les deux compères étant des habitués de la catégorie. On peut y voir une sorte de consécration pour ces deux artistes, qui s’installent une fois pour toute dans la cour des grands, une quinzaine d’années après leurs débuts. Tous les deux jeunes quadragénaires, ils grillent la politesse à leurs aînés (Patrick Bruel et Johnny Hallyday faisaient partie des huit pré-nominés) et c’est très bien. Place aux moins vieux. Même logique pour la Grande Sophie, qui pourrait faire figure de doyenne de la promo si Françoise Hardy n’occupait pas déjà ce créneau. Il serait en effet impensable qu’un artiste de la « vieille garde » (comprendre, d’au moins soixante ans) ne fasse pas partie du plateau final. Car la chanson française, c’est d’abord une tradition, et donc une chose du passé, même si la relève est là et bien là.

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ALBUM ROCK:

Long Courrier (BB Brunes) - Places (Lou Doillon) - Super Welter (Raphaël) - Can Be Late (Skip The Use)

Long Courrier (BB Brunes) – Places (Lou Doillon) – Super Welter (Raphaël) – Can Be Late (Skip The Use)

Ah, le rock… Tout le monde sait ce que c’est, mais personne n’a jamais été capable d’en proposer une définition satisfaisante. Est-ce que les BB Brunes font du rock? Certainement. Est-ce que Lou Doillon fait du rock? Par élimination, sûrement. Est-ce que Lou Doillon est plus rock que les Stuck In The Sound, qui n’ont même pas été pré-sélectionnés par le jury, malgré un Pursuit unanimement salué par la critique? Probablement pas. On pourrait continuer ce petit jeu du « plus ou moins rock que » pendant longtemps, et se retrouver au final avec un résultat aussi contestable qu’au début de l’opération.

À mon avis, la vraie question à se poser est: quels sont les artistes rock dont la France peut être la plus fière, capables de rivaliser avec la concurrence internationale? Si un ami étranger me demandait de lui faire découvrir le rock français contemporain, quel serait mon premier choix? Il ne faut pas oublier que décerner à un disque la Victoire d’album rock de l’année, c’est de facto reconnaître que c’est que la France a fait de mieux en la matière au cours de l’année. Tout ça pour dire que je tirerais la gueule si Long Courrier ou Places décrochaient la timbale, car  je sais qu’on a fait mieux que ça en 2012. Depuis qu’un mec plus célèbre que le Christ a dit que le rock français était moisi, ce dernier se traîne une réputation peu enviable à l’étranger, et la réhabilitation passe obligatoirement par l’excellence, anglophone de préférence. À bon entendeur…

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ALBUM DE MUSIQUES URBAINES:

Extra-lucide (Disiz) - Roi Sans Carrosse (Oxmo Puccino) - L'Apogée (Sexion d'Assaut) - Le Droit De Rêver (Tal)

Extra-lucide (Disiz) – Roi Sans Carrosse (Oxmo Puccino) – L’Apogée (Sexion d’Assaut) – Le Droit De Rêver (Tal)

Et dire qu’il a fallu attendre 1999 et le sacre de Manau dans la catégorie « Album de Rap ou de Groove » pour que les musiques urbaines aient enfin droit de cité aux Victoires de la Musique! Rien que pour ça, on peut dire merci à La Tribu De Dana et à J’Entends Le Loup Le Renard Et La Belette (non, là je blague). Et par musiques urbaines, il faut comprendre: rap, ragga, hip-hop et R’N’B, dernier intitulé de la catégorie avant « l’urbanisation » de 2007.

Bien que n’écoutant que très rarement ce genre de musique, je me tiens suffisamment au courant de son évolution pour me rendre compte que le jury des Victoires pratique une politique de discrimination que j’approuve pleinement. Les albums et les artistes nominés dans cette catégorie sont en effet les dépositaires d’une certaine vision de la musique urbaine, une vision ouverte, tolérante et intelligente, très loin des postures de thug et des discours aberrants qui servent de fond de commerce à un certain nombre d’artistes appartenant également à ce milieu. J’espère que le jury continuera dans cette direction le plus longtemps possible, même si la digue apparaît de plus en plus perméable aux assauts du gangsta. Orelsan « Je vais te mettre en cloque (sale pute) et t’avorter à l’opinel » a remporté la palme l’année dernière (ok, Sale P*te ne figure pas sur Le Chant Des Sirènes, mais ce genre de morceau de bravoure ne s’oublie pas facilement). En 2013, ce sera peut-être au tour de la Sexion « Je crois qu’il est grand temps que les pédés périssent » d’Assaut de repartir avec le trophée. On verra bien.

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ALBUM DE MUSIQUES DU MONDE:

Folila (Amadou & Mariam) - Al (Bumcello) - Talé (Salif Keita) - C'est La Vie (Khaled)

Folila (Amadou & Mariam) – Al (Bumcello) – Talé (Salif Keita) – C’est La Vie (Khaled)

Aka « Victoire de l’artiste/groupe (africain la plupart du temps) francophone de l’année ». Parce que la France est un grand pays qui a un soft power important, la preuve. Comment ça, une persistance du temps des colonies et de la Françafrique? Allons, restons sérieux! C’est juste que les Victoires de la Musique sont une institution française, et il est donc logique que les artistes n’ayant pas la nationalité française aient leur propre catégorie… Ah, mais Céline Dion, ce n’est pas pareil voyons!

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ALBUM DE MUSIQUES ÉLECTRONIQUES OU DANCE:

By Your Side (Breakbot) - Tetra (C2C) - Franky Knight (Émilie Simon) - Dusty Rainbow From The Dark (Wax Tailor)

By Your Side (Breakbot) – Tetra (C2C) – Franky Knight (Émilie Simon) – Dusty Rainbow From The Dark (Wax Tailor)

S‘il y a un courant musical dans lequel les Frenchies ont réussi à s’imposer sur la scène internationale, c’est sans doute l’electro. Ce que j’écrivais au sujet de la Victoire de l’album rock et du souci d’excellence quelques lignes plus haut est encore plus valable ici, pour une raison un peu différente: il ne s’agit plus cette fois de prouver au monde que nous pouvons être bons, il s’agit de lui prouver que nous sommes toujours (parmi) les meilleurs, ce qui ne devrait pas poser de problème cette année encore. Il suffit de jeter un regard sur les pré-nominés malheureux (Sébastien Tellier, Air ou encore Bob Sinclar, pour ne citer que les plus connus) pour jauger de la qualité des finalistes. Sans doute une des Victoires les plus prestigieuses, et la seule qui vaille quelque chose à l’étranger.

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CHANSON ORIGINALE:

Allez Allez Allez (Camille) - Avant Qu'Elle Parte (Sexion D'Assaut) - Je Descends Du Singe (Marc Lavoine) - La Forêt (Lescop)

Allez Allez Allez (Camille) – Avant Qu’Elle Parte (Sexion D’Assaut) – Je Descends Du Singe (Marc Lavoine) – La Forêt (Lescop)

Encore un trophée décerné par le public, et qui plus est, par SMS. Je ne vois pas comment la Sexion (plus de quatre millions de fans sur Facebook) pourrait ne pas remporter cette Victoire, mais puisque Laurent Voulzy a coiffé Mika sur le poteau l’année dernière, tout reste envisageable. Ceci dit, suis-je le seul à trouver le concept ridicule?

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SPECTACLE MUSICAL/TOURNÉE/CONCERT:

Ilo Veyou (Camille) - Silence On Tourne, On Tourne En Rond (Thomas Dutronc) - La Place Du Fantôme (La Grande Sophie) - The Geeks Tour (Shaka Ponk)

Ilo Veyou (Camille) – Silence On Tourne, On Tourne En Rond (Thomas Dutronc) – La Place Du Fantôme (La Grande Sophie) – The Geeks Tour (Shaka Ponk)

Une spécificité française que cette Victoire du Spectacle Musical/Tournée/Concert de l’année. Même les Américains n’ont pas franchi le pas, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Après avoir déterminé si le bleu est plus beau que le rouge, le jury devra donc décider s’il est préférable de regarder une tomate déguisée en Batman rouler en monocycle ou un éléphant unijambiste faire de la plongée en bouteille aux Philippines. Yes they can.

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VIDÉO-CLIP:

Fuya (C2C) - Mojo (M) - My Lomo & Me (Olivia Ruiz) - Let's Bang (Shaka Ponk)

Fuya (C2C) – Mojo (M) – My Lomo & Me (Olivia Ruiz) – Let’s Bang (Shaka Ponk)

Comment juger d’un clip sans se laisser influencer par la chanson qu’il illustre? Il suffit de couper le son. Et à ce petit jeu, c’est encore la folie mi-numérique, mi-live de Let’s Bang des Shaka Ponk qui passe le mieux, talonné par le flashmob déjanté du Mojo de M. Comme le jury semble avoir un faible pour les vidéos décalées, eut égard au palmarès des années précédentes, c’est sur les deux clips sus-nommés que je placerais mes billes.

Victoires 2012

Les Victoires de la Musique sont une cérémonie que tout le monde adore critiquer. Les spectateurs s’ennuient, les journalistes musicaux refont le palmarès en poussant des hauts cris parce qu’Y n’a même pas été nominé alors que son dernier album est une tuerie, pendant que Z raflait la mise en dépit de son manque évident de talent, les artistes dénoncent le pouvoir des majors (quand ils ne sont pas nominés), l’étroitesse d’esprit du jury (quand ils ne sont pas sacrés) ou l’inanité du prix (quand ils reçoivent quelque chose). Et pourtant, année après année, on se surprend à jeter un œil curieux sur les résultats au lendemain de la remise des prix. On est souvent déçu, certes, mais il y a toujours quelques attributions que nous jugeons amplement méritées, et qui nous réconcilient presque avec l’institution sclérosée, retardée et illogique que l’on vilipendait la veille au soir. Et on finit par se rendre compte que la disparition, si un tel évènement devait un jour se produire, des Victoires nous attristerait un peu. Pas par amour, ni même par attachement, mais par habitude. Et mine de rien, c’est déjà pas mal.

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