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W.H.A.T.T. (N.O.W.): Anti Tune

L‘industrie musicale a toujours eu un penchant prononcé pour l’esthétique. Bien avant que les pontes du marketing n’édictent les principes cardinaux de la consommation de masse, ce critère était déjà considéré, de manière instinctive, comme primordial par les promoteurs et les producteurs de tout crin. Prenez un individu séduisant, donnez lui une jolie chanson qu’il/elle chantera de sa plus belle voix, et avec un peu de chance, votre investissement se verra récompensé par une substantielle plus value. Le monde de la musique a connu bien des évolutions et des révolutions depuis que le capitalisme s’est installé aux manettes, mais cette vieille formule n’est jamais passée de mode. Bien au contraire, elle a profité de la professionnalisation du milieu, de la rationalisation des procédés et de la progression technologique pour proposer au public des produits de plus en plus « parfaits », tout du moins dans l’acceptation esthétique du terme. Aujourd’hui, les poulains de l’industrie entrent en scène avec une image soigneusement construite pour correspondre aux attentes et aux canons de beauté d’un segment précis du marché, et un catalogue de morceaux à l’avenant. Même la performance artistique, qui semblait pourtant la seule partie du job pour laquelle un minimum de talent intrinsèque était requis pour faire illusion, peut aujourd’hui être totalement prise en charge par l’encadrement de notre nouvelle star lambda, qui s’appliquera à gommer les imperfections jusqu’à obtenir un rendu irréprochable. La technique est aujourd’hui tellement au point qu’il n’est même plus nécessaire de savoir chanter pour pouvoir prétendre à une belle (si courte, la plupart du temps) carrière, si tant est que l’on bénéficie de la confiance et du soutien d’une grosse major.

CherL’utilisation par Cher d’un logiciel développé par Antares Audio Technologies sur le tube Believe en 1998 est communément considéré comme le début de l’ère Auto-Tune. Quinze ans plus tard, la trouvaille d’Andy Hildebrand est devenue incontournable, et on ne compte plus les hits pop, R’n’B, hip hop et même rock ayant eu recours à ses bons services pour se tailler un chemin jusqu’au sommet des charts. Cette hégémonie a suscité bien des critiques et quelques controverses, comme lorsque le fameux télé crochet britannique X Factor dut admettre, à la grande consternation des fans, que certaines performances de ses participants avaient été retoquées en post-production. Si la tendance générale est à la condamnation de ce « stratagème », accusé de tirer le niveau général vers le bas, Auto-Tune n’est sans doute rien de plus qu’un bouc émissaire facile pour l’industrie musicale et l’ensemble de ses acteurs, ou encore la partie émergée d’un iceberg de retouches minutieuses et calibrages assumés.

Car s’il serait facile de se passer d’Auto-Tune (et de ses multiples dérivés et concurrents), l’impact sur la musique mainstream resterait limité. Certes, les performances seraient, dans un premier temps, un peu moins « parfaites », mais l’ajustement ne se ferait pas attendre. Les artistes les plus limités passeraient vite à la trappe, et les majors prendraient soin de ne favoriser l’ascension que des chanteurs ayant prouvé qu’ils étaient capables de suivre une mélodie sans la massacrer. Les éventuelles imperfections seraient éliminées directement à la source, au lieu d’être effacées après prise, comme c’est actuellement le cas. Le résultat final resterait donc sensiblement semblable, avec les mêmes jolis interprètes chantant les mêmes jolies chansons, pour un résultat aussi sucré et insipide qu’un Sundae Mc Donald’s. Pourquoi prendre des risques quand on sait que respecter la bonne vieille formule du tout miel suffit à emporter le pactole?

Heureusement, en marge de ce système bien huilé, existent et subsistent encore des artistes qui, non contents de refuser qu’on améliore leur travail par ce biais, revendiquent même leurs couacs, fausses notes et autres déraillements et dérapages plus ou moins contrôlés. Et comme il s’agit des artistes que je préfère, malgré leurs récurrentes imperfections et interprétations « sous-optimales » par rapport aux canons inhumains de l’industrie, j’ai décidé de rendre hommage à tous ces intégristes (pour une fois que c’est une bonne chose d’en être un), en consacrant un petit top à cette catégorie de plus en plus marginalisée. Voici donc un florilège des chanteurs à la voix la plus « différente », ce qui ne m’empêche pas de les aimer, bien au contraire.

10 – Shane McGowan

Shane MacGowanCe n’est pas par hasard que les Pogues ont décidé de célébrer leur 30 ans de carrière par un double concert à l’Olympia, les 11 et 12 Septembre 2012. Entre la bande de Shane McGowan, poète destroy et alcoolisé, Verlaine white trash au sourire de plus en plus ravagé (plutôt que ravageur), et le public français, le courant est toujours bien passé. Le boit sans soif de Pembury n’avait pourtant pas grand chose pour percer dans l’Hexagone: visage ingrat, souvent hagard, physique banal, addictions multiples… les textes ont beau être ciselés comme un Laguiole à la sortie de l’atelier, l’argument peine à porter dans une contrée aussi peu portée sur les langues étrangères que notre beau pays. Reste l’organe, si particulier, de McGowan, habité d’une gouaille aussi expressive que savoureuse, et qui se charge de traduire la substantifique moelle des propos de la grande goule des Pogues. Recréer en un couplet toute l’Irlande populaire, celle des banlieues mornes, des nuits passées au pub et du nihilisme joyeux de tous ceux qui savent qu’ils ne connaîtront jamais rien d’autre, voilà le don de Shane McGowan, et la raison pour laquelle lui et son groupe ont été plébiscité par un public se reconnaissant parfaitement dans leurs chansons, mêmes s’il ne les comprend pas (toujours).

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9 – Alain Bashung

Alain BashungS’il y a un chanteur français que j’idolâtre, c’est bien lui. Une adoration assez paradoxale dans la mesure où d’habitude, je juge défavorablement les artistes qui n’écrivent pas leurs paroles, et il est de notoriété publique que le grand Alain a fait un usage soutenu d’auteurs au cours de sa carrière: Bergman, Fauque, Gainsbourg, Roussel ont ainsi mis leur plume au service du baby von dem hasard, avec les résultats plus que probants que l’on sait. En toute logique, j’aurais du ranger Bashung dans le même sac que tous les autres interprètes de la chanson française, les Hallyday, Sardou, Clerc et consorts. Au lieu de ça, je l’ai placé tout en haut de ma liste de préférence, devant les auteurs-compositeurs trustant les premières places de mon classement personnel. J’ai eu la chance de commencer à l’écouter assez tôt pour pouvoir le suivre dans les dernières années de sa carrière et assister à deux de ses concerts, alors qu’il était déjà devenu le spectre au chapeau noir, des crabes plein les éponges, qui fit pleurer les Victoires de la Musique en 2009. Et ce fut sa disparition qui me permit de comprendre, enfin, pourquoi je m’étais tant attaché au personnage et à son œuvre, malgré le fait qu’il en partageait la paternité, et pas qu’un peu, avec un aéropage de scribouillards plutôt doués. Au cours de la soirée de lancement de l’album 13 Aurores, Jean Fauque reprit La Nuit Je Mens (qu’il a écrit) en guise d’hommage au récent disparu. Intention louable, mais résultat quelconque, malgré une interprétation assez proche des dernières prestations du maître, condamné au spoken word par ses poumons ravagés. Bashung n’avait certes pas la voix la plus extraordinaire qui soit, mais il a su en tirer le maximum jusqu’au bout, avec cette retenue habitée qui lui permit de pratiquement mourir sur scène sans sombrer dans le pathos. Chapeau l’artiste.

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8 – Patti Smith

Patti Smith« Mais elle chante bien, Patti Smith, pourtant! ». Ca se défend. Ceci dit, au regard des performances des chanteurs de R’n’B actuels, on peut aussi considérer que Patti n’a pas la voix la plus mélodieuse de l’histoire de la musique. Tant pis, mais la question n’est pas là, tout comme le fil conducteur de cet article. Le cas de Mme Smith est intéressant, en ceci qu’il permet d’aborder la dimension artistique de la musique, même quand cette dernière est devenue un business (presque) comme un autre. Car avant d’être un divertissement, un code ou une mode, la musique est bien un art, et l’art n’a pas forcément à être beau pour intéresser. Il suffit de survoler la bio de l’intéressée pour se rendre compte que l’on a bel et bien affaire à une artiste (dessin, poésie, photographie) plus qu’à une chanteuse, même si la musique lui a permis de se faire connaître du grand public. Son image d’écorchée vive, qui lui vaudra le titre de marraine du punk, transparaît fortement dans ses albums, où elle met son énergie brute et bouillonnante au service des causes qu’elle choisit de faire sienne. Horses (75) et Easter (78) sont deux parpaings balancés dans la mare des canons du chant féminin, qui venait tout juste de se remettre de la météorite Joplin: Patti Smith au micro, ce n’est pas mignon, maîtrisé, suave, ou suggestivement sexy, c’est même tout le contraire, et c’est pour ça que ça plaît.

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7 – Joe Strummer

Joe StrummerQui dit Joe Strummer dit The Clash, qui dit The Clash dit punk, et qui dit punk dit technique vocale approximative. Cet enchaînement peut être contesté à chaque étape de sa progression (Strummer a fait des trucs en dehors de The Clash, qui eux-mêmes ont rapidement élargi leur style, et Johnny Rotten est un bon chanteur… à sa manière), mais il n’en reste pas moins que le gars Strummer a tout à fait sa place dans ce classement. Essayez de l’imaginer faire un duo avec Justin Bieber, ou One Direction reprendre Rock The Casbah (le pire est qu’ils en seraient capables), et vous comprendrez ce que je veux dire. La voix de Strummer est un vieux truck tout terrain, impérial au dessus des 3000 tours/minute mais ayant tendance à s’encrasser à plus basse fréquence, ce qui paradoxalement lui confère une certaine grâce (Straight To Hell). Le génie de The Clash fut de tourner avec trois chanteurs, chacun avec son style propre: le dandyisme mod de Mick Jones (Should I Stay Or Should I Go), le flegme ragga de Paul Simonon (The Guns Of Brixton) et le bulldozer punk Strummer. Et quand Joe Strummer chante This Is England, bah, tout est dit.

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6 – Peter Garrett

Peter GarrettAvant de se lancer dans une carrière politique aussi médiatique que mouvementée, le Géant Vert australien s’est fait connaître comme le leader du groupe Midnight Oil, combo rock qui, à la suite de son charismatique chanteur, s’engagea fortement dans les luttes environnementales et sociétales du pays des kangourous. Leur morceau le plus connu à ce jour reste d’ailleurs le très direct Beds Are Burning, méga tube de l’année 1987 et fer de lance d’un album (Diesel And Dust) s’attaquant frontalement à tous les dossiers sensibles du Land Down Under. Le succès du disque à l’échelle internationale est un tour de force magistral, quand on sait à quel point les chansons engagées sont des exercices casse-gueules (j’ai toujours du mal à accepter qu’une star qui gagne cinquante fois plus que moi se permette de me faire la morale sur tel ou tel sujet, et vienne me demander de donner mon argent durement gagné pour une noble cause lambda). Les dégoulinants We Are The World et SOS Ethiopie sont sortis deux ans plus tôt, et ont tout emporté en surfant sur une vague de pathos pop? Midnight Oil opte au contraire pour une approche dure et nerveuse, plus à même d’attiser la colère et l’indignation que la compassion et l’empathie. Rauque, sinueuse, torturée, la voix de Garrett insuffle aux morceaux du groupe une énergie, une urgence et une justesse miraculeuse, et leur a permis de traverser les décennies sans devenir des scies inaudibles. Tous les tubes engagés (Another Day In Paradise…) ne peuvent pas en dire autant.

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5 – Neil Young

Neil YoungDurant les premières années de sa riche et longue carrière, le Loner possédait un timbre pour le moins particulier, aigu, souvent plaintif et frôlant parfois l’insupportable. Avec l’âge et le mode de vie de toute rock star se respectant, le farouche Canadien a facilement perdu une octave, ce qui sied au son garage qui est le sien depuis quelques albums. N’ayant jamais fait de blocage sur le timbre de l’ex Buffalo Springfield, il m’a fallu la confession d’une amie à ce sujet (quoi, il y a des gens qui n’aiment pas Neil Young!) pour me rendre compte que sa voix n’était pas aussi évidente que je le pensais, particulièrement sa voix de tête, à laquelle il manque la chaleur et la profondeur de sa tessiture classique. Je n’ai jamais plus écouté After The Goldrush de la même manière depuis.

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4 – J.J. Cale

JJ CaleLe dicton veut que l’on ne tire pas sur l’ambulance (ni, à plus forte raison, sur le corbillard), mais dans le cas de Mr Cale, propulsé au panthéon par son décès malencontreux, le reproche n’en est pas vraiment un. Bien au contraire, le mince filet de voix du natif de l’Oklahoma a en grande partie contribué à son image de précurseur de l’americana cool et groovie, au même titre que son jeu de guitare décontracté et son utilisation précoce des boîtes à rythme. Clapton (le Dieu des vieilles chaussettes tout de même) trouva le résultat génial, reprit After Midnight et Cocaine et fit ainsi la réputation et la fortune (relative, mais assez pour que l’intéressé puisse vivre de ses royalties) de l’autre John Cale – après celui du Velvet Underground – du monde de la musique. Les grands méchants sudistes de Lynyrd Skynyrd montèrent un moteur de Harley sur la chétive Call Me The Breeze avec un résultat tout aussi probant. Comme le bonhomme n’était pas vraiment intéressé par les feux de la rampe, Mark Knopfler se chargea de devenir le guitar hero cool que Cale aurait pu, aurait du devenir, s’il avait voulu. Pendant que Dire Straits cartonnait aux quatre coins de la planète, JJ continuait à aller pêcher le poisson-chat dans un semi anonymat savamment entretenu. Pas besoin de couvrir quatre octaves pour devenir une star de la musique.

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3 – Serge Gainsbourg

Serge GainsbourgBien avant l’avènement de  Gainsbarre, personnage destroy, nihiliste et provocateur dont les médias se régalèrent jusqu’à la disparition de l’homme à tête de chou, Gainsbourg avait réussi à devenir un personnage incontournable de la nouvelle scène française, une sorte d’éminence grise troussant des chansons scandaleuses (Les Sucettes, Je T’Aime Moi Non Plus) pour ses confrères et sœurs artistes, séducteur invétéré compensant son physique ingrat par une élégance certaine et un esprit aiguisé. Le plus impressionnant des hauts faits du personnage reste toutefois sa réussite en tant qu’interprète, lui que Dame Nature et l’essor de la télévision comme média de masse avaient pourtant génétiquement programmés pour rester un homme de l’ombre (appelons ça un délit de sale gueule), car en plus de ne pouvoir rivaliser avec le charme lisse des chanteurs à minette, l’individu leur cédait encore au niveau des performances vocales.

Un tel cumul de handicaps aurait logiquement du accoucher d’une non carrière, mais c’est précisément l’inverse qui se produisit, et encore aujourd’hui, Saint Serge demeure une figure tutélaire de la chanson française. Tout à fait conscient de ses (nombreuses) limites comme performer, Gainsbourg sut se faire une place sous le soleil (exactement) en perfectionnant une technique de chant aussi minimaliste qu’expressive, dans laquelle chaque intonation, chaque pause, chaque souffle avait une importance capitale. Cette maîtrise du spoken word lui permit d’interpréter ses textes ciselés mieux qu’aucun(e) autre, et de donner à la pop française quelques unes de ses plus belles lettres de noblesse (Histoire de Melody Nelson). Plus tard, il usera de ce talent rare pour placer des chansons de plus en plus crues dans les charts hexagonaux, hypnotisant l’auditeur par sa science du phrasé et de la prosodie tout en lui susurrant au creux de l’oreille « les mots les plus abominables ».

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2 – Bob Dylan

Bob DYlanLa voix de Dylan déchaîne passions et critiques depuis plus d’un demi-siècle, depuis le tout début de sa carrière musicale en fait. En 1971, David Bowie la comparait à du sable et de la colle (« voice like sand and glue ») sur l’album Hunky Dory, célébrissime « hommage » qui ne fit que reprendre poétiquement l’avis général, selon lequel Dylan n’était pas le chanteur le plus remarquable qui soit. Le timbre nasillard des premiers albums s’atténua avec les années et la pratique, le Zim développant une technique particulière de chant, tenant plus de la harangue que de la vocalise, mais loin d’être désagréable pour l’auditeur averti.

Avec l’âge, la fatigue et les excès, le timbre rocailleux de Dylan devint carrément minéral, jusqu’à devenir ce souffle rauque et guttural, incompréhensible pour les oreilles néophytes, que l’on retrouve sur les derniers disques du vieux maître (et accessoirement, durant les concerts qu’il continue de donner autour de la planète dans le cadre de son Never Ending Tour). Je dois avouer que même le fan révérencieux et ouvert d’esprit de Dylan qui sommeille en moi n’a pas pu supporter sa prestation aux Vieilles Charrues en 2012, et ai en conséquence décidé de faire l’impasse sur sa discographie récente (rien depuis Things Have Changed en 2000).

Il ne fait cependant aucun doute que Bob Dylan possède une des voix les plus mémorables qu’il m’a été donné d’entendre, et que la musique populaire de ces cinquante dernières années lui doit, directement et indirectement beaucoup. Sa rudesse caractéristique, en « forçant » l’auditeur à se concentrer sur le fond et non sur la forme, a permis aux textes du barde de Duluth d’imprégner durablement la société et d’en accompagner les mutations, à la manière des protest singers américains dont il se voulait l’héritier et le continuateur aux prémisses de sa carrière. Il serait cependant dommage de passer sous silence les quelques performances exceptionnelles de Dylan en tant que chanteur, comme One More Cup Of Coffee (Desire – 1976) ou encore le bouleversant Blind Willie McTell (Infidels – 1983).

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1 – Greg Dulli

Greg DulliMême si je dois avouer que ma connaissance de la discographie du leader de The Afghan Whigs, The Twilight Singers et de la moitié des Gutter Twins se limite à deux albums, je savais dès le début de l’écriture de cet article que la première place du classement ne pouvait qu’échoir à Mr Dulli. La révélation m’est venue à la première écoute du dernier disque studio des Twilight Singers, Dynamite Steps (2011), œuvre entêtante, enivrante, obsédante et hautement addictive dans laquelle la voix si particulière de Dulli domine les débats avec une grâce éraillée et une majesté déraillante.

L’album s’ouvre avec l’ouverture-manifeste Last Night In Town, un piano-voix montant progressivement en puissance et en gamme avec l’ajout progressif d’instruments. La tonalité n’est pas évidente pour Dulli, qui ne cherche pas à cacher ses faiblesses techniques et semble même prendre un malin plaisir à monter dans les aigus, à l’extrême limite de la justesse et du bon goût. J’aime à penser qu’il s’agit d’un morceau témoin, un avant-goût de la suite d’un disque qu’il est impossible d’aimer si on adhère pas au chant torturé de la tête pensante des Twilight Singers. Si ce premier test est passé avec succès, en revanche, ce sont trois quart d’heure de plongée dans l’univers fascinant de Dynamite Steps qui s’ouvrent pour l’auditeur conquis. Regorgeant de mélodies imparables (On The Corner, Get Lucky, Gunshots, She Was Stolen, The Beginning Of The End, Dynamite Steps…) servant d’écrin aux éructations et susurrations d’un Dulli  impeccable dans son rôle de derviche chanteur, la dernière livraison en date des chanteurs du crépuscule est une réussite totale, et ce en grande partie grâce, ou à cause, du timbre si particulier de leur chanteur et parolier.

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Bonus – Gentle Giant (Proclamation)

Gentle GiantImpossible pour moi de terminer ce classement sans faire référence à ce qui reste ma chanson référence en matière d’extrémisme vocal: Proclamation de Gentle Giant (en version live). Favorablement intrigué par l’artwork de la pochette du premier album du groupe des frères Shulman (une plongée audacieuse sur le visage souriant d’une sorte de léprechaun fortement dégarni… j’ai instinctivement fait le lien avec les premières galettes de Genesis, elles aussi dotées d’illustrations médievalo-folklorique), je me suis décidé pour le très bien nommé Experience (lui aussi doté d’une pochette remarquable, cette fois dans le genre « vis ma vie de musicien accro à la meth »)  lors d’une virée chez un disquaire d’occasion. Moi qui m’attendais à tomber sur de longues pérégrinations à la 12 cordes et au mellotron, dans le plus pur style du rock psyché anglais du début des années 70, j’en fus pour mes frais. Magnifiées par les conditions du live, les compos tarabiscotées du combo écossais m’ont sauté aux oreilles avec la hargne d’un pitbull sous extasy, au point que je dus déclarer forfait après deux titres, dont le fameux Proclamation dont il est question ici.

Tout ceux qui ont eu l’occasion d’entendre Derek Shulman hurler Haaaaa-aaaaail to power and to glory’s way! à la fin du long pont de clavier qui sépare la chanson en deux savent qu’il s’agit d’une expérience traumatisante pour le néophyte, tant le cadet de la fratrie Shulman semble s’affranchir de toutes les règles d’harmonie et de justesse en vigueur dans le monde de la musique. Et pourtant, avec le temps, je me suis découvert une franche affection pour cet OVNI musical totalement assumé par ses créateurs, dont le grand dessein était de « repousser les limites de la musique populaire contemporaine, au risque d’être impopulaires ». Vu sous cet angle, Proclamation est indubitablement un chef d’œuvre, et aujourd’hui encore, il possède le pouvoir de m’arracher un sourire à chaque nouvelle écoute. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à tenir ce morceau en haute estime, tous les membres de mon entourage auxquels j’ai fait découvrir cette pépite insoupçonnée en gardent un souvenir ému. Hail!

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Ainsi se termine ce classement anti tune, qui vous aura peut-être permis de découvrir de nouveaux talents discordants (même si ce top comporte une grande majorité de noms connus), et pourquoi pas, d’en aimer quelques uns. À bientôt pour de nouvelles péripéties musicales, et pour le grand retour des comptes rendus de concerts après un été trop studieux pour les festivals. La rentrée s’approcher et elle s’annonce prometteuse…

W.H.A.T.T. (N.O.W.): Réquisitoire Contre Les Vinyles

La saison des festivals étant (temporairement) terminée, W.H.A.T.T. (I.F.) devient W.H.A.T.T. (N.O.W.) pour des raisons évidentes. Ou pas. Quoi qu’il en soit, le principe de la rubrique reste le même malgré ce changement de nom: parler de méta-musique lorsqu’il ne reste plus de concerts à chroniquer ou d’artistes à présenter. Pour inaugurer cette nouvelle dénomination, une petite charge contre un support que je considère avec un mélange de respect et de dédain: le vinyle.

Il paraîtrait que la mode ne serait qu’une affaire de cycles.Gainsbourg l’avait déjà compris, lui qui en 1966, fredonnait d’un air entendu Qui Est In Qui Est Out. Ce qui s’arrache aujourd’hui sera piétiné dans la boue demain, mais reviendra en force le jour d’après: la boucle étant bouclée, il ne reste plus qu’à faire un tour de plus, en espérant que ce tour de passe-passe intemporel continue à fonctionner pour les générations actuelles aussi bien que celles qui les ont engendrées.

Il existe cependant des exceptions à cette logique ouroborosienne, l’une d’entre elle étant le progrès technique. Fort heureusement pour nous, nos ancêtres ont (quasiment) tous résisté à l’appel du « tout-tartare » après qu’ils aient enfin réussi à maîtriser le feu, jugeant avec sagesse que la nostalgie pour l’entrecôte de gazelle crue ne justifiait pas qu’on renonce au phacochère rôti, ni au ragoût d’éléphant, bien plus digestes. Pareillement, les revivalistes du silex, après s’être fait copieusement maravés par leurs congénères passés au bronze, puis au fer, ont finalement laissé tomber leurs bifaces chéris pour s’équiper avec du matos plus avancé.

Aujourd’hui, la même logique « progressiste » justifie que les possesseurs d’iPhone X* s’endettent jusqu’au trognon pour remplacer leur précieux gadget  (puisqu’on ne peut plus vraiment appeler ce truc un téléphone) par une version upgradée avec une régularité presque suspecte par un fabriquant jurant ses grands dieux que le nouveau modèle est incomparablement supérieur à son aîné. Ainsi en est-il dans le monde impitoyable des technologies, la petite dernière enterrant impitoyablement ses grandes sœurs sans l’ombre d’un remord, avant de se faire à son tour déclassée en un clin d’œil quelques temps plus tard. Schumpeter (le Gainsbourg du début du XXème siècle) parlait de destruction créatrice. Il parlait aussi de cycles économiques, tenez. Il serait né cinquante plus tard, il serait le designer/styliste le plus hype de la planète, au lieu d’avoir été un économiste cavalier avec un nom rigolo. Destin cruel.

Seulement, il arrive que certains produits, pourtant irrémédiablement à la ramasse, parviennent à survivre à la concurrence des jeunes loups aux dents plus longues et aux performances plus mieux. (le Terminator modèle T-800 par exemple). Généralement, la cause cette survivance contre-naturelle tient à l’image « cool » que lesdits produits ont réussi à s’attacher, raison suffisante pour qu’une part non-négligeable et assez virulente des consommateurs/utilisateurs modifie son comportement, et s’érige en défenseur farouche des vieilleries en question. Parmi tous les reliquats d’un passé archaïque amoureusement conservés par ces aficionados du vintage, on trouve naturellement des choses en lien avec la musique, dont l’objet contre lequel sera dressé le suivant réquisitoire: le vinyle.

Car le vinyle ne s’est pas contenté de subsister dans son petit marché de niche, comme il aurait dû. Non, le vinyle s’est payé le luxe de redevenir à la mode, au point de venir concurrencer les autres supports musicaux, voire pire, de les remplacer. L’idée de cette article est d’ailleurs venue à votre serviteur après que ce dernier ce soit rendu compte avec émoi qu’Indians(artiste en première partie de Perfume Genius) n’avait apporté avec lui que des EP 7 » sur le stand de merchandising. Résultat, un Schattra à la fois perplexe et dépité, qui est reparti du Café de la Danse sans la galette qu ‘il convoitait. Pas glop.

Bref, prenant à contre-pied les nombreux et influents défenseurs de ces rondelles noires, j’ai décidé de revêtir la robe de l’avocat général dans le procès en réhabilitation du vinyle. Une plaidoirie en cinq arguments, à la fin de laquelle j’espère avoir convaincu tous mes excellents lecteurs/jurés de la droiture et de la justesse de ma cause.

*: Insérez ici le numéro adéquat. Je n’ai pas envie de revenir tous les ans actualiser cette page.

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JE N’AIME PAS LES VINYLES PARCE QUE:

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I. C’est lourd et encombrant

Ce à quoi on me répondra: « Qu’est-ce que tu en sais? Tu as fait des mesures peut-être? ». Il est vrai que de prime abord, vinyles et CDs semblent se valoir plus ou moins en terme de poids et de volume. Les premiers sont certes beaucoup plus grands que les seconds, ils ont pour eux leur taille de guêpe et un « emballage » en carton, a priori plus léger que le boîtier en plastique de leurs rivaux. C’est en tout cas la réflexion que je me suis fait au début de mon enquête, et devant cette conclusion préliminaire trop normande à mon goût (p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non), j’ai décidé de pousser les investigations à un stade scientifique. Eh oui.

Bref, prenons un échantillon de vinyles et de CDs, et comparons leurs caractéristiques physiques pour déterminer quel format est le plus avantageux en matière d’encombrement.

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Le Poids:

Verdict sans appel délivré par mon fidèle pèse-bagages: les vinyles sont trois fois plus lourds que leur équivalent en CDs (1,5 kilogramme contre 500 grammes).

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Le Volume:

Ces tables de conversion de cm en cm³ avaient bien un usage pratique, finalement. Après mesure, la pile de six CDs de l’échantillon occupe un volume d’environ 1100cm³ (12,4 x 14,2 x 6,2), tandis que celle de vinyles, avec un peu moins de 3000cm³ (31,4 x 31,4 x 3), s’avère prendre presque trois fois plus d’espace.

Conclusion: le vinyle c’est bien à condition d’avoir des lombaires de déménageur et un emplacement premium chez Une Place En Plus. Étudiant(e) ou jeune actif(ve), toi qui peut compter tes mètres carrés d’espace disponible sur les doigts de la main, tu sais quel support choisir pour enrichir ta discothèque.

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II. C’est peu pratique

Pour cette nouvelle démonstration, je pars du principe que mon lectorat est majoritairement composé de gens nomades et pressés, et non pas de moines/nonnes trappistes résidant dans un prieuré vide sur les îles Lofoten. Je pose également l’hypothèse que les personnes lisant ce billet sont familières des contraintes de la vie urbaine contemporaine, faite de trajets incessants d’un point A à un point Autre, trajets pendant lesquels et le temps et l’espace disponibles à l’écoute de musique sont limités et/ou fluctuants. Enfin, je suppose qu’à la fin de sa journée, mon lecteur type, vidé après une journée à courir à droite et à gauche, succombe à un accès de flemme aussi compréhensible qu’irrésistible.

Mais bon, les irréductibles du vinyles peuvent tout de même emporter leur musique partout, la preuve.

Si ces trois conditions sont remplies, vous comprendrez que l’individu dont il est question dans le paragraphe introductif ci-dessus n’en ai pas grand chose à carrer des soi-disantes performances supérieures du vinyle en terme de qualité d’écoute, son plus chaleureux, bonification avec le temps et autres goûts de sous-bois dont on lui rabâche les oreilles. Car ce que notre homme/femme/être recherche, c’est avant tout de pouvoir évacuer les petites tracasseries du quotidien l’espace d’un instant, en déversant dans ses cages à miel une grande rasade de décibels euphorisants, et ce, le plus facilement possible. Et quand il suffit de presser un bouton pour s’injecter un shot avec un MP3 classique, prendre son pied via un vinyle nécessite au contraire tout une cérémonie, fondamentalement incompatible avec toutes les contraintes précédemment énoncées. Jusqu’à preuve du contraire, prendre le bus/métro/RER/tram avec sa platine n’est pas une idée des plus brillantes, alors que les baladeurs numériques actuels se glissent sans problème dans toutes les poches. Bien sûr, le son compressé est une triste petite chose, mais on ne demande pas un aspirine d’avoir un goût de praline, seulement de remettre un semblant d’ordre dans l’unité centrale. De toute façon, même la restitution la plus fidèle ne pèse pas lourd face au brouhahas constant du quotidien, alors pourquoi sortir le grand jeu dans cet environnement hostile?

De retour au bercail, l’homo transitus dispose certes de conditions plus favorables au recours au bon vieux vinyle, mais encore faut-il qu’il accepte de se plier au rituel du changement-de-face-au-milieu-de-l’album, étape qui n’a rien d’une partie de plaisir quand on souhaiterait simplement profiter de la musique jouée sans bouger le petit doigt. Le vinyle est un virtuose un peu simplet, qui a besoin qu’on se penche sur son cas toutes les vingt minutes, au lieu d’enquiller les morceaux comme toute playlist se respectant.

Enfin, même en supposant que cette distinction entre écoutes « publiques » et « privées » ait été intégrée par notre individu, qui a choisi d’utiliser le MP3 pour la première et le vinyle pour la seconde, reste le problème épineux de la numérisation des morceaux. Si cette opération tient de la formalité pour la musique gravée sur CD, elle relève du parcours du combattant pour celle piégée dans les sillons d’un vinyle. Des solutions existent, certes. Toutes horriblement galères à mettre en place, et sans garantie de résultat. Mais elles existent. Joie.

Présenté comme ça, ça a l’air presque raisonnablement simple. Presque. (© http://www.jean-christian-michel.com)

Au final, le vinyle est un support bien trop contraignant pour répondre aux attentes des auditeurs du troisième millénaire, qui veulent être accompagnés par leur musique où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent. Prisonnier de sa platine et marginalement compatible avec les technologies de partage et de duplication de fichiers actuelles, papi vinyle n’est plus du tout en phase avec son époque. Aux orties, le vioque.

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III. C’est cher

D‘accord, le vinyle a un cachet et une classe auquel le banal CD ne peut pas prétendre. Il faudrait être de sacrée mauvaise foi pour ne pas admettre que cette fameuse galette noire est un bel objet, dont la simple manipulation met déjà en joie le mélomane. Rien d’aussi sexy avec le CD, que l’on trimballe sans beaucoup de considération de son boîtier jusqu’à la chaîne hi-fi ou l’ordinateur. À en juger par l’état déplorable de certains spécimens bazardés à vil prix en brocante, certains utilisateurs peu scrupuleux n’hésitent pas à détourner ces innocentes rondelles de leur usage premier, en les utilisant comme shurikens, planche à découper ou ustensile à tartiner. C’est moche.

Pour déplorables que soient ces pratiques, elles peuvent en partie s’expliquer par le fait que le CD coûte beaucoup moins cher que le vinyle, la « crise » actuellement traversée par l’industrie musicale ne faisant que renforcer cet état de fait, au point qu’il n’est plus rare de trouver des albums plus chers en version MP3 (donc totalement dématérialisés) qu’en version CD. Cherchez l’erreur.

À l’inverse, le vinyle, catalogué « produit de luxe » depuis son récent retour en grâce, affiche des tarifs bien plus élevés, ce qui convainc généralement ses acquéreurs à le traiter avec un soin particulier. À titre d’exemple, l’album le plus vendu au cours de l’année écoulée (21 d’Adele) coûte 22 euros en version vinyle, 14 euros en version CD, et 10 euros en version MP3. Autrement dit, privilégier la version téléchargeable permet d’obtenir en sus l’album précédent de la James Bond girl et son live à l’iTunes festival, pour le prix du 21 vinyle. Jeu, set et match.

Et comme si cela ne suffisait pas, le vinyle est non seulement plus cher à l’achat, mais il nécessite également un investissement bien plus conséquent que ses rivaux pour délivrer sa musique. Ainsi, selon le dossier Idée Reçue :Le Vinyle Est Meilleur Que Le MP3, là où une bonne platine CD se négocie à environ 500 euros, une installation vinyle digne de ce nom (cellule de lecture + platine + préampli) se chiffre plutôt entre 1.250 et 1.750 euros. Gloups.

Verdict: le vinyle fera certes les beaux jours de vos oreilles, mais pas avant que vous ne vous soyez délestés de tous vos organes redondants (ainsi que de ceux de vos proches). Le comble du mélomane: casquer autant.

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IV. C’est un business qui nous prend pour des vaches à lait

J‘ai pu lire à de multiples reprises que le vinyle était considéré comme les disquaires indépendants comme une de leurs rares voies de salut, de part sa profitabilité plus importante et la concurrence encore assez limitée des grandes chaînes de distribution sur ce secteur. Soit.

Je n’ai rien contre ces disquaires, que je considère au contraire comme des individus héroïques, livrant une bataille franchement mal barrée contre des géants financiers qui voudraient faire de la musique un simple générateur de profits. Ces Don Quichottes contemporains ont donc toute ma sympathie et ma considération, même si je dois avouer que les tarifs pratiqués dans leurs échoppes me laissent souvent rêveurs. Mais il est vrai que quitte à payer un album plus cher, parce que distribué par un indépendant, autant prendre la version la plus haut de gamme, histoire de ne pas faire les choses à moitié.

Seulement, l’équation n’est pas aussi simple que ça, car s’il est certain que le vinyle est plus cher, est-on vraiment sûr que le son qu’il produit est de meilleure facture que ces concurrents? Cette question, qui fera hurler les puristes de la cire, mérite toutefois d’être posée, car si la fréquence d’échantillonnage plus limité des CDs et la compression des fichiers MP3 ont en effet conduit à un son de qualité inférieure, les technologies actuelles permettent (ou plutôt, permettraient) de passer outre ces limitations. Jamais à court de bonnes idées, l’infatigable Neil Young est d’ailleurs en train de finaliser son projet PONO, aka le toblerone qui te permettra d’avoir la même qualité d’écoute que les artistes en studio. Pas de quoi effrayer iTunes, mais espérons que cette initiative donne à la marque à la pomme des idées dans le futur (Neil s’est d’ailleurs lancé dans le projet après qu’Apple l’ait envoyé balader sur le sujet). Quant aux supports tangibles, on sait déjà faire aussi bien, voire mieux que le vinyle en douze centimètres de diamètre: Super Audio CD et DVD Audio se tirent la bourre pour déterminer qui sera la galette du futur, qui aura l’honneur de remplacer le vénérable CD le temps venu. Bref, l’argument du « vinyle = son de meilleure qualité » ne tient pas.

Seulement, et c’est là que ça devient problématique, ce raccourci un peu facile constitue aujourd’hui l’argument de vente principal du vinyle, et justifie du même coup des campagnes de réédition d’albums plus ou moins innocentes de la part des maisons de disques, persuadées de pouvoir faire du neuf (et donc du fric) avec du vieux. Le vinyle se fait collector, ce qui ne contribue pas vraiment à faire baisser son prix. Le message (implicite) envoyé aux fans – qui sont des êtres à la rationalité profondément altérée, comme chacun sait – est donc le suivant: « si tu aimes tellement cet artiste, alors tu dois écouter sa musique dans les meilleures conditions possibles, donc tu dois acheter ce magnifique vinyle au tirage soigneusement limité. Il n’y en aura pas pour tout le monde, alors dépêche-toi de passer commande de ton exemplaire ». Le génie de la manœuvre consiste à faire un distingo informel, mais bien présent, entre le/a « groupie », animal décérébré qui achète tout et n’importe quoi (dont les coffrets méga deluxe avec posters, autocollants et porte-clés) et l’authentique fan, qui lui/elle se concentre uniquement, et à juste titre, sur la musique. Pris au piège de son hubris, le consommateur accepte donc de claquer son pognon chèrement gagné dans du vinyle, rien que pour prouver au monde que lui/elle, c’est un(e) vrai(e), un(e) pur(e), un(e) authentique. Machiavélique.

Et le fan de hurler cette phrase bien connue: « ILMELEFOOOOOOO!!!! »

Bref, messieurs et mesdames les distributeurs de musique, il ne faudrait pas nous prendre pour des jambons non plus. Exploiter le filon de la nostalgie pour faire votre beurre (et nous le vendre), d’accord, mais essayer de nous convaincre que le vinyle est le support des « vrais » mélomanes, avec tous les sous-entendus que cela implique pour nous autres fans pas forcément assez cyniques pour détecter les fils blancs qui cousent la manœuvre, franchement, ça craint.

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V. Ce n’est pas aussi durable que ce qu’on voudrait nous faire croire:

Finissons ce brûlot avec un argument des pro-vinyles que je trouve assez spécieux, la soi-disante plus grande résistante aux outrages du temps et de l’usage répété de leurs précieuses galettes noires. J’ai ainsi pu lire qu’un heureux possesseur d’une très vieilles pièce se vantait que sa précieuse relique sonnait comme au premier jour, malgré ses soixante ans bien tassés (sous-entendu: « ce n’est pas un CD qui tiendrait aussi bien la route, ha! »). Mouais. Bof.

Notez le design soigneusement étudié pour faciliter la transition du vinyle au CD.

Premièrement, précisons qu’à l’heure actuelle, des CDs de soixante ans, ça n’existe pas encore, les plus vieux spécimens de ces rondelles irisées (soit Une Symphonie Alpestre de Richard Strauss et The Visitors de ABBA) venant tout juste de fêter leurs trente ans. Rendez-vous en 2042 pour voir si une comparaison peut être établie entre les deux supports. D’ici là, vous attendrez avant de tirer des conclusions définitives.

Deuxièmement, s’il est tout à fait vrai que les CDs s’usent à force d’être lus par des machineries beaucoup plus traumatisantes que ce que l’on voudrait nous le faire croire (mention spéciale au lecteur DVD de mon portable, dont les numérisations atteignent parfois la barre des 90 décibels… séances d’interrogatoires musclées qui laissent des traces), et laissent les disques avec des séquelles assez pénibles, les vinyles sont également concernés par les ravages de la senescence. Seulement, si les défaillances du CD sont vertement critiquées, celles du vinyle sont au contraire excusées, voire revendiquées, en un bel exemple de discrimination pas tellement positive. Et les aficionados des 33 tours de vanter le son riche de leurs poulains, considérant que les « clicks » et les « crackles » qui parsèment la lecture de l’œuvre apportent une réelle plus-value à cette dernière… Ça, c’est un album qui a vécu, môssieur, et qui porte fièrement les marques de toutes ses années de service! Curieusement, on est bien moins conciliant et compréhensif envers un CD qui déraille, et c’est bien dommage.

En plus de cela, le mode de lecture des vinyles, « organique » pour les uns, « archaïque » pour les autres, vient mettre à mal le statut d’invulnérabilité de ces derniers. Doublement même, puisque à chaque écoute, on abîme à la fois le disque (qui perd peu à peu ses fréquences aiguës, mais comme l’oreille humaine suit le même chemin vers la surdité, ça ne gêne pas les vieux de la vieille) et le diamant de la platine. Le CD est (théoriquement) à l’abri de ces sévices, même si les occasions ne manquent pas d’endommager ses micro-sillons dans la vie quotidienne.

À quand les crèmes anti-rides pour vinyles?

Troisièmement, le vinyle souffre (ou peut souffrir) de problèmes contre lesquels le CD est partiellement ou totalement immunisé. A-t-on jamais entendu parler d’un CD voilé à cause de la chaleur? Moi non. Ah, et cette fâcheuse tendance qu’à le vinyle à attirer à lui toutes les particules de poussière de la pièce… Saleté d’électricité statique.

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.Au final, le mythe de la meilleure durabilité du vinyle se révèle être bâti sur des observations franchement biaisées plutôt que sur des mesures purement scientifiques, qui auraient au contraire toutes les raisons de tourner au désavantage du grand ancien. Ce n’est pas pour rien que le CD s’est imposé comme le support de référence en l’espace de quelques années, tout de même.

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CONCLUSION

 

Le revival actuel du vinyle me semble plus tenir de l’effet de mode que d’un véritable engouement retrouvé pour un support qui a fait son temps et clairement affiché ses limites. On est certes tout à fait en droit de préférer recourir aux services de ces galettes grand format, auxquelles sont attachés les meilleurs souvenirs de l’épopée de la musique « populaire ». À l’époque, on en vendait des millions, chaque semaine ou presque voyait la sortie d’un nouveau chef d’œuvre, et on pensait encore qu’un bon solo ou quelques lignes bien senties pouvaient changer le monde… Mais ça, c’était avant. D’ailleurs, l’idylle-vinyle ne serait-elle pas autre chose que l’expression instinctive et indistincte d’une nostalgie certaine pour un passé glorieux et glorifié? Ça se débat.

Lors, pour tout mal barré qu’il apparaisse, gageons que le futur nous réserve encore quelques bons moments auditifs, et cessons de nous lamenter sur la médiocrité (supposée) des temps qui courent. Il ne tient qu’à nous de nous botter le cul pour essayer de les rattraper. Adieu donc vinyle, reliquat d’un âge d’or qui n’a plus besoin de toi pour se prolonger. Je ne t’ai jamais vraiment connu (tant mieux, tant pis), et je n’ai pas envie de commencer maintenant. You were good in your time.

Illustration © Bénédicte

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