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STEINKJERFESTIVALEN 2014 – PART 1 (26/27/28.06.2014)

Retour au pays. Deux ans après avoir découvert le Nord-Trøndelag à la faveur d’une excursion dans la petite ville de Steinkjer, je repris le chemin du Nord de l’Europe (et donc de la Norvège, étymologiquement parlant) pour un nouveau week-end d’immersion dans la musique et la culture scandinave. Une fois parvenu sur place, après cinq heures d’avion, une heure et demie de train et quatre heures de retard sur l’horaire programmé, il était plus que temps de monter la tente et de se diriger, d’un pas un peu las mais léger, vers le centre-ville de cette paisible bourgade de 20.000 âmes, afin d’inaugurer la neuvième édition du (désormais culte) Steinkjerfestival.

Comme il y a deux ans, la soirée du jeudi vit se dérouler le « kick-off » du festival sur la plus petite des trois scènes (Klubben). Devant un public encore peu fourni, et constitué en bonne partie des volontaires en charge de la majorité de l’organisation de l’évènement (bravo et merci à eux au passage), la scène locale put donner pleine mesure de son talent. Les aléas de la météo m’ayant conduit à rater quelques transferts entre Roissy et Trondheim, je ne fus en mesure d’assister qu’à la fin de la prestation du dernier groupe programmé, CLARION CALL.

Clarion Call 1Avec 19 ans d’existence au compteur, les Clarion figuraient parmi les vétérans de cette édition déjà riche en « vieilles » gloires (voir la suite du report). Emmené par la paire Aarlott (Gisle, fondateur et guitariste, et Andreas, chanteur*), le groupe  déroula sa progpop avec maestria. Evoluant dans le sillage du Pink Floyd gilmourien (The Division Bell) et du Marillion post-Fish, Clarion Call distilla ses compositions aux atmosphères planantes et chaleureuses sans la moindre fausse note, Andreas Aarlott (d’abord connu comme frontman de Creaminal et manager au centre multimédia de l’université de Trondheim à la ville) se révélant parfaitement à l’aise dans son nouveau rôle et suppléant sans mal son homonyme au micro – jusqu’à cette année, Gisle Aarlott avait en effet la double casquette de chanteur-guitariste – . Venus avec deux choristes et quelques effets lumineux pour rehausser l’arrière de la scène, le groupe assuma sans frémir son statut de tête d’affiche de la soirée, et conclut ce premier jour de manière fort convaincante.

*: Aucun lien de parenté entre les deux compères apparemment.

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Le lendemain, après une matinée passée à tenter de récupérer du voyage (plus facile à dire qu’à faire au pays du soleil* de minuit quand on bivouaque dans une tente vert clair sur le territoire d’une bande de mouettes très démonstratives), et un début d’après-midi à flâner dans les faubourgs de Steinkjer (compter une demi-heure de marche pour épuiser le sujet) et à calculer le meilleur ratio apport calorifique/coût au Spar local, il fut enfin temps de se diriger vers l’église pour le premier concert de la journée. Première constatation une fois sur place: MODDI (car c’était lui) est une véritable star dans son pays natal, capable de remplir les 600 places du saint lieu en quelques minutes. Il faut dire qu’il s’agissait du premier concert de la chère tête blonde dans le Nord-Trøndelag, ce qui a forcément motivé les gens du cru à faire le déplacement. Pour ma part, relégué dans une contre-allée d’où l’on distinguait un peu la scène, jusqu’à ce qu’un couple de Norvégiens de taille standard (un petit mètre 85 de moyenne) encore plus en retard que moi ne décide d’investir le rang de devant, je ne pus que me jurer de m’y prendre plus tôt la prochaine fois, et remballer mes espoirs de prendre quelques images correctes en même temps que ma GoPro. Tant pis.

Thomas Jergel ©

Thomas Jergel ©

Beaucoup plus calme que lors de sa venue à la Flèche d’Or au printemps dernier, Moddi n’avait cependant rien perdu de sa bonne humeur communicative, et se fit un devoir d’abreuver les spectateurs de blagues tout au long de sa prestation (malheureusement, ma maîtrise imparfaite de la langue et le débit rapide du personnage se combinèrent pour me priver de la quasi-totalité de ce one man show drolatique, mais la gaieté est communicative, surtout avec un public aussi fourni). Venu avec sa fidèle choroncelliste (une choriste jouant du violoncelle, en abrégé), mais également un batteur, un bassiste et un pianiste, notre sympathique joker livra un set divisé pour moitié entre titres norvégiens et anglais. Parmi ces derniers, on put par exemple retrouver Poetry, Eli Geva et un conclusif – et incontournable – House by the Sea, tous déjà interprétés à Paris en Avril dernier. Cependant, nul besoin de préciser que le rendu à Steinkjer fut incomparablement supérieur, les instruments supplémentaires, l’acoustique du lieu et l’attention totale de l’audience se conjuguant pour accoucher d’une expérience proprement enchanteresse, même sans l’image. À la guitare ou à l’accordéon, seul ou accompagné, Moddi embarqua tout son monde dans son univers poétique, coloré et naïf avec une maîtrise consommée. À l’arrivée, les minutes filèrent une fois de plus trop vite (comme à chaque concert dans la Steinkjerkirke, une habitude définitivement douce-amère), et tout fut terminé beaucoup trop rapidement à mon goût. Ite, missa est.

*: Pour être exact, il faudrait plutôt parler d’une aube crépusculaire commençant tous les soirs à 23H et ne s’achevant qu’avec l’arrivée du soleil à 5H le lendemain.

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Arrivé à temps pour assister à la fin du set de FRIDA NATLAND, venue avec son groupe combler le vide entre Beth Hart et Ane Brun (entreprise louable, mais au final ni nécessaire, ni vraiment intéressante), je partis ensuite pour la grande scène (Rismelen), afin de découvrir les premières têtes d’affiche de l’édition, à savoir VIOLET ROAD. À 100 mètres, on aurait presque cru à une manifestation des Waterboys à leur grande époque, à condition toutefois de couper le son, car si l’exubérance vestimentaire de cette sympathique quintette quasi familiale évoquait fortement celle de Mike Scott et de ses ondins au début des années 80, les compositions du groupe n’approchaient en revanche pas, et loin s’en fallait, l’intensité et l’allant de la Big Music prêchée par leurs glorieux aînés. Amusante coïncidence, le dernier single des premiers, Face Of The Moon, n’allait pas sans évoquer le nom d’un des tubes des seconds, The Whole Of The Moon. Simple question d’échelle. Comme quoi, il ne suffit pas toujours d’un saxophoniste pour entrer dans la légende (même si ça peut aider).

De retour en avance sous le chapiteau de la NTE Scenen, je pus assister à l’installation du groupe au nom le plus long de cette édition, j’ai nommé CONOR PATRICK & THE SHOOTING TSAR ORCHESTRA. Le hasard faisant bien les choses, il s’agissait également de l’ensemble le plus populeux de ce cru 2014, laissant la concurrence loin derrière avec ses neuf membres réguliers, dont sept avaient fait le déplacement jusqu’à Steinkjer (et comme dans les films d’horreur, c’est toujours le joueur de bongo – noir – qui meurt le premier, mais je m’égare*). Dans une indifférence à peu près totale – comprendre que j’étais le seul péquenot sur place avec l’équipe technique – la troupe s’installa sur scène et procéda aux balances. Cette arrivée précoce fut apparemment remarquée et appréciée par le groupe, comme tu l’apprendras bientôt, ami lecteur, mais ne précipitons pas les choses.

*: Autre absent notable, le violoncelliste classique de l’ensemble.

CP&STO 1

Où sont les fans?

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À 20h30 précises, la joyeuse cohorte débuta son concert devant un parterre bien plus fourni qu’à mon arrivée, votre serviteur se trouvant logiquement au premier rang (à quoi bon arriver en avance si on ne peut pas choisir sa place?). La pop symphonique des Tsars Filants ne manquait certes pas d’allure ni de majesté, les huit comparses ne ménageant pas leur peine pour porter leurs morceaux jusqu’au point de fusion émotionnelle. Mention spéciale au joueur de glockenspiel (et oui, il y en avait un), qui réussit à rester à concentré et concerné d’un bout à l’autre du set. Oui je chambre, mais je ne suis pas méchant. Au centre de l’estrade, Conor Patrick, sa tignasse artistiquement négligée et son timbre de voix angélique laissèrent parler leur classe naturelle pour se poser en dignes successeurs des incontournables A-ha. Certes, parmi la petite dizaine de morceaux présentés en cette soirée du 27 Juin, aucun ne pouvait rivaliser avec les éternels Take On Me ou The Sun Always Shine On TV, mais tous se situaient bien au-dessus de tout ce que le trio Harket/Waaktaar-Savoy/Furuholmen a pu sortir au cours de leur dernière décennie d’activité en temps que groupe.

Arriva alors le moment de grâce. Rassuré par l’accueil favorable réservé par les festivaliers à ses créations, Patrick Conor descendit de la scène pour venir chanter au plus près du public, parqué comme de juste derrière les barrières de sécurité délimitant le no man’s land hanté par les vigiles et les photographes accrédités. Si, au regard du style du groupe, je ne fus pas surpris de voir son chanteur chercher à plonger son regard bleu pâle dans celui d’un(e) fan transi(e), je le fus en revanche bien davantage quand il s’avéra que j’avais été choisi pour être l’heureux élu de ce moment de communion. Oui, oui, vous lisez bien, Conor Patrick passa trente secondes de Calendar à me fixer droit dans les yeux, à cinquante centimètres de distance, et, ce qui est encore plus fort, ne regarda absolument personne d’autre jusqu’à son retour sur scène. Merci Steinkjerfestivalen pour cette parenthèse totalement improbable et absolument mémorable, qui restera comme un de mes moments forts de cette seconde excursion dans le Nord-Trøndelag.

CP&STO 3

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Retour ensuite à Rismelen, pour assister au show des CC COWBOYS, groupe apparemment culte à en juger par la récurrence des passages scandés par le public en même temps ou à la place du chanteur, sorte de sosie de Tom Barman avec des lunettes de soleil. En 2012, c’était D.D.E. qui occupait le créneau des anciennes gloires toujours chéries, comme si nos Téléphone nationaux se réunissaient pour une dernière tournée des festivals. Sans cette valeur ajoutée nostalgique, et faute de pouvoir comprendre les textes (tout était en norvégien), il me fallut bien reconnaître que le rendu n’avait rien d’exceptionnel. Je laissais donc les vieux vachers poursuivre sans moi, et me redirigeai vers la NTE Scenen, où je savais que m’attendais un trio plus à mon goût.

CC Cowboys 1

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À mon retour, les « three bitches from Sweden » (Greta, Stella et Sunniva Bondesson, les trois sœurs punkabilly de BASKERY) étaient déjà en train de s’installer sur scène. Présentes en 2012 à ce même festival et sur cette même estrade, le show qu’elles s’apprêtaient à donner avait donc une fort saveur de revenez-y. Sur place, je fis la connaissance d’un grand fan Norvégien, qui les suivait à la trace au hasard de ses déplacements en Scandinavie. Notre conversation, assez hachée, nous permit de passer le temps jusqu’au début du concert à proprement parlé, et je tiens à le remercier ici pour ces quelques minutes d’échanges conviviaux (ça m’étonnerait qu’il lise le français, mais on ne sait jamais).

Venues avec un nouvel album (Little Wild Life), les trois Grâces suédoises régalèrent le public avec une prestation maîtrisée de bout en bout. Contrairement à leur dernière visite, pendant laquelle Sunniva s’était exprimée uniquement en anglais, la triplette fit cette fois l’effort de communiquer avec son public dans sa langue, ce qui ne fit qu’accroître la sympathie de ce dernier envers les premières. Jouissant d’un statut à part à Steinkjer (il s’agit à ma connaissance du seul groupe rappelé par demande populaire d’une année sur l’autre), Baskery forgea un peu plus sa légende en effectuant un rappel – luxe rare en festival* – commencé par une chanson à boire suédoise a cappella (Bort allt vad oro gor) et terminé par une version dantesque de Out-Of-Towner. Signalons également la jolie reprise du Old Man de Neil Young, insérée dans la setlist, parmi les classique du calibre de The No No, Throw Me A Bone ou Here To Pay My Dues. En conclusion, un sacré bon moment, exactement comme espéré. À la prochaine les filles.

*: Et permis par l’absence de Blue Pills après elles sur la NTE Scenen.

Baskery 2

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Tout festival doit réserver des surprises à ses participants, et Steinkjer 2014 ne fit pas exception. Le petit livret détaillant le programme de l’année indiquait ainsi « ?? » à partir de 23h30 sur la scène Rismelen, et en l’absence d’alternative sur ce créneau, il eut été malpoli de ne pas aller voir ce qu’il en retournait. Imagine alors, lecteur, un concert des Bérurier Noir en norvégien, avec cosplays de catcheur mexicain et de faucheuse noire, combinaison lycra verte intégrale et cascadeurs déguisés en grands-mères, et tu auras une petite idée de ce à quoi ressemble un concert de HAT, groupe aussi culte que local. Comme pour les polonais de Behemot il y a deux ans, l’intensité du show pâtit quelque peu de l’étalement du public, dont une bonne partie se contenta de regarder à bonne distance les pogos éclater dans la « fosse ». L’affaire aurait été bien plus bouillante dans le Klubben, mais se serait certainement terminée en jus de boudin, étant donné le goût prononcé du groupe pour les effets pyrotechniques. Bref, une curiosité locale, mémorable à défaut d’être compréhensible.

Hat 2

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Dernière étape de ce vendredi, la scène NTE accueillait les récurrents (trois participations au cours des trois dernières années) OSLO ESS (prononcer Ouchlou S). Pour avoir suivi de loin l’activité du groupe depuis deux ans, et être resté plus d’une fois ébahi par la capacité d’abattage d’Åsmund Lande et de ses potes – 200 concerts par an tout de même -, je me demandais dans quel état serait trouver le combo punk le plus populaire de Norvège à l’occasion de ces retrouvailles. Au final, le charismatique Lande m’a semblé plus gaillard que jamais, insufflant un rythme d’enfer au show et assumant sans sourciller son statut de frontman avec une énergique bonhommie qui a sans doute quelque chose à voir dans le succès persistant rencontré par Oslo Ess auprès du grand public. Le batteur de la soirée, dont je n’ai pas retenu le nom, était également en grande forme, constat assez logique eut égard à son statut de touring member (le groupe n’a pas de percussionniste attitré). À la basse, Knut-Oscar Nymo et son éternel bonnet semblaient se contenter de la routine heureuse que représentait ce nouveau concert. Peter Larsson (guitare), avait lui une tronche de déterré et avait fait sien le détachement mi-halluciné, mi-goguenard que Keith Richards affiche depuis une décennie quand il joue avec les Stones/pour Mick Jagger, ce qu’il ne l’a pas empêché de livrer une partition tout à fait satisfaisante. Enfin, Einar Stenseng (clavier/harmonica) était juste parfait de désinvolture et de dandysme rock, promenant sa silhouette filiforme d’un bout à l’autre de la scène avec un détachement si artistement compassé qu’il en devenait presque éthéré (et ça aussi, je pense que ça contribue fortement au succès du groupe).

Oslo Ess 1

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Au niveau musical, on put retrouver le son punk-garage rock avec lequel les Oslo Ess se firent un nom en 2011 (Caroline évidemment), mais également quelques incursions intéressantes vers le ska, témoignage d’une curiosité manifeste envers d’autres univers que celui dans lequel nos quatre garçons évoluent à présent. Et ce ne fut pas la participation du rappeur OnklP (avec lequel Lande et Nymo ont formé le super groupe OnklP & De Fjerne Slektningene, et qui était sur les planches du Klubben avec ses comparses quelques heures plus tôt), qui contredira ce ressenti personnel. Qu’on se le dise, ce groupe en a sous la semelle, et ne peut qu’agréablement surprendre ceux qui chercheraient à le cantonner dans la niche punk (j’en veux pour preuve leur disque de live acoustique publié l’année dernière). Au risque de surprendre et même de choquer certains, je pense qu’Oslo Ess a largement le potentiel pour devenir le The Clash norvégien : ne manque plus que des textes plus engagés pour sauter le pas.

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À 1h et des poussières, et après une soirée entière de concerts et d’aller retour entre la grande scène de Rismelen et le chapiteau de NTE (le Klubben, ce sera pour demain), il était grand temps de regagner la tente pour recharger les batteries. Les plus convaincus purent se diriger vers le DJ set pour quelques heures de bonus, ou même accompagner le duo de buskers qui s’était judicieusement positionné juste à la sortie du festival (il en faut du courage/de la bière pour faire l’homme-orchestre à cette heure là, mes respects les gars), mais pour ma part, j’ai préféré jouer la carte de la sécurité: il aurait été dommage d’arriver lessivé le samedi (håhåhå). C’est sur calembour franco-norvégien que je te laisse lecteur : à bientôt pour la suite et fin de ce live-report. Vi ses!

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MODDI @ LA FLECHE D’OR (23.04.2014)

On ne chôme pas à la Flèche d’Or. Moins de 24 heures après avoir hébergé le concert d’une de ses plus belles prises de 2014 à date, les fameux Kaiser Chiefs, la salle accueillait une nouvelle fournée d’artistes, selon la formule du 3 en 1 ayant fait sa réputation. Pas de gueule de bois rue de Bagnolet, où les lendemains de fête peuvent également être des lendemains qui chantent, la preuve.

Sivu 1La soirée commença de la même manière qu’un open-mic dans un pub anglais, avec un court set de SIVU. Venu d’Albion avec sa guitare et quelques posters, le protégé de Charlie Andrew (le producteur du premier album d’Alt-J) prit la scène avec humilité, remerciant les spectateurs de la Flèche d’Or avant et après chacun de ses morceaux. Au programme, de la pop-folk consensuelle et assez peu remarquable sur le plan musical, bien servie en revanche par la voix haut-perchée et l’interprétation à fleur de peau de son créateur. Je conseille fortement de se pencher sur les vidéos officielles disponibles sur YouTube (Better Man Than He – rien à voir avec le You’re A Better Man Than I des Yardbirds* – ou Can’t Stop Now) pour se faire une idée des talents de notre homme, le dépouillement de sa prestation parisienne n’ayany pas vraiment joué en sa faveur. Et tant il est vrai qu’on ne travaille pas avec le producteur d’Alt-J sans porter une certaine attention (et je dirai même plus, une attention certaine) aux arrangements, il faudra sans doute attendre la sortie du premier album pour prononcer un jugement éclairé sur le cas Sivu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce dernier sait s’entourer pour réaliser ses clips, et que le nombre important de visionnage de Better Man Than Me (579.000 tout de même) laisse présager de l’explosion prochaine du phénomène.

Ceci étant dit, les six chansons jouées par le brave lad à la Flèche d’Or n’avaient pas de quoi retenir particulièrement l’oreille du curieux. Sleep avait le malheur de reposer en grande partie sur un jeu de mots (volontaire ou pas) qui aurait valu à son auteur, eut-il été français, d’être cloué au pilori des chansonniers aux tournures horripilantes. Miracle et (le gimmick de) Dimmer Down auraient pu figurer sur l’album** de The La’s sans le moindre problème (ce qui est un compliment), tout comme Family Tree n’aurait pas dépareillé sur les derniers Oasis, dans la catégorie des balades acoustiques que le-gars-qui-a-trouvé-une-guitare-dans-un-coin trouve toujours opportun de jouer à la toute fin d’une soirée bien arrosée (ce qui n’est pas un compliment). Can’t Stop Now et Better Man Than He constituent toutes deux des tremplins solides sur lesquels lancer une carrière, et doivent être d’ores et déjà en train de remonter la supply chain musicale, prêtes à ouvrir les portes des radios grand public et studios de télévision à leur géniteur à la première occasion. Il ne reste qu’à espérer que ce dernier fasse le choix de venir faire sa promotion avec un ou deux musiciens en support, car son public risque fort sinon de se cantonner aux bloggeurs indépendants et à leurs rares lecteurs. Ce qui n’est pas un plan de carrière très pertinent, à moins de s’appeler Rodriguez ou Lee Mavers.

*: On peut pousser l’apologie du non parellelisme un cran plus loin: Sivu est en effet le terme finnois pour « page », en référence au véritable nom de l’artiste, James Page. Aucun lien connu avec Jimmy Page, guitariste des Yardbirds. Coïncidence? Je crois bien.

**: Si vous référez à ce renvoi pour savoir duquel je parle, honte à vous.

Setlist Sivu:

1)Sleep 2)Miracle 3)Dimmer Down 4)Family Tree 5)Can’t Stop Now 6)Better Man Than He

Moddi 3MODDI créa ensuite la surprise en investissant la scène quelques minutes après le départ de Sivu, alors que son statut de tête d’affiche le faisait davantage pressentir en dernière partie de soirée. Heureux coup du sort de mon point de vue, puisque ce décalage m’assurait d’assister à la totalité de la prestation de l’artiste dont la présence avait en premier lieu motivé ma venue à la Flèche d’Or, sans craindre de devoir m’éclipser avant l’heure pour attraper le dernier train.

Accompagné d’une charmante acolyte et de quelques instruments (violoncelle pour la demoiselle, guitare et accordéon pour lui-même), Moddi commença son set en cafouillant sur le premier vers de Magpie Eggs, mésaventure qui le fit plus rire qu’autre chose et lui donna l’occasion rêvée de se mettre le public dans la poche en se lançant dans une première incartade explicative (de nombreuses autres suivirent). On apprit donc qu’il était à la fois très nerveux et très content de jouer de nouveau à Paris, avant que son Train Tour ne l’entraîne vers l’Europe de l’Est dans les jours à venir. Avec son look de gentil Joker (version Heath Ledger) hippie, ses grands sourires récurrents et son débit aussi rapide que saccadé, impossible de résister à l’aura de sympathie exsudée par le Norvégien errant. Quant aux morceaux joués, ils permirent de constater (si besoin était) que la sensibilité nordique était décidément capable de miracles acoustiques répétés, parfois mis au service de textes résolument engagés, comme pour The Architect (faisons sans Dieu), Rubbles (faisons sans le pétrole norvégien*) ou encore Eli Geva (faisons sans la guerre au Proche Orient), introduit par une longue anecdote sur la tournée avortée de Moddi en Israël; et parfois consacrés à des sujets plus légers, comme sur Poetry (ah, l’amour!), Train Song (ah, le voyage!) ou le désormais presque célèbre House By The Sea (ah, la mer!).

Moddi 5Alternant entre guitare et accordéon, anglais et norvégien (Krokstav-Emne, adaptation d’un poème de Helge Stangnes), musique et narration, Moddi tint son auditoire parisien en haleine pendant près d’une heure sans jamais donner l’impression de se prendre réellement au sérieux, comme pouvait en témoigner la setlist improvisée sur une serviette en papier (collector!) deux minutes avant de monter sur scène par le sémillant scandinave, ainsi que le fait que les deux comparses n’avaient amené que des cartes postales pour garnir le stand merchandising. Cartes postales qui n’étaient même pas à vendre d’ailleurs, et furent laissés à la disposition du public après la fin du show. L’industrie musicale est peut-être (sans doute) un univers peuplé de requins, mais il est rassurant de constater les eaux de certains fjords nordiques sont encore interdites à ces squales aux dents longues. Béni soit Moddi pour sa sincérité désarmante et son optimisme triomphant, et puisse-t-il encore écumer nos routes pour un bon moment pour apporter de la beauté et du bonheur à chacune de ses escales.

*: L’introduction de cette chanson fut l’occasion pour Moddi de se livrer à son jeu scénique favori, à savoir demander aux spectateurs ce que leur inspirait la Norvège. Après avoir recueilli quelques réponses, tantôt classiques (fjord, neige…), tantôt surprenantes (bière?), un bon samaritain ayant potassé le dessous des cartes proféra la réponse attendu par l’artiste: pétrole! Et Moddi de révéler, sans feindre la surprise mais en ne cachant pas son désarroi, que le terme était revenu devant tous les publics qu’il avait fait participé à ce petit jeu durant la tournée. Quel dommage que mon accent anglais incertain et mon esprit d’escalier ne m’eussent pas permis de participer à cette séance de brainstorming, car me sont venus après coup quelques suggestions savoureuses…

Moddi 1

Why so serious?

Setlist Moddi:

1)Magpie Eggs 2)Poetry 3)Run To The Water 4)Train Song (Vashti Bunyan Cover) 5)Krokstav-Emne 6)Eli Geva 7)The Architect 8)Rubbles 9)House By The Sea

Ce fut enfin au tour de THE MISPERS de faire montre de leurs talents de musiciens, devant un public d’une bienveillante curiosité envers la quintette londonienne, guère connue dans l’Hexagone au moment de ce premier concert parisien. Le nom du groupe fait référence au terme employé pour désigner les personnes disparues (missing persons) dans le jargon des policiers britanniques, tandis que sa biographie évoque plutôt une version mondialisée de L’Auberge Espagnole (Australie, Brésil, Angleterre… et même la bonne ville de Tours apparemment, où le guitariste rythmique de l’ensemble, Joey Arnold, a semble-t-il parfait son français jusqu’à un niveau tout bonnement impressionnant). La musique de cette joyeuse troupe, quant à elle, emprunte autant aux Waterboys qu’à Arcade Fire et aux autres groupes-orchestres de ces dernières années où chacun semble libre de faire ce qu’il veut et de jouer comme il le sent. Ajoutez au cocktail une bonne mesure de ce rock aussi tubesque que sans concessions dont l’Angleterre s’est fait une spécialité depuis 20 ans, et vous obtiendrez une représentation assez fidèle de l’univers de The Mispers.

The Mispers 4

Entre les envolées de violon, la voix chevrotante de leur chanteur et les nombreux gimmicks égrenés par le lead guitarist au long de la dizaine de morceaux qui constituèrent leur set, les Mispers avaient largement de quoi marquer durablement leurs spectateurs, et peuvent déjà se targuer d’avoir développé un son propre (bel accomplissement pour un groupe qui fêtera ses deux ans à la fin de l’année). Le tout dégageait une énergie échevelée de fort bon aloi, même si cette dernière avait la fâcheuse tendance à retomber aussi sec à chaque fin de chanson. Le profil singulier des Mispers risque de provoquer aussi bien des coups de foudre absolus que des réjections épidermiques auprès du grand public, mais il y a de fortes chances pour que les premiers surclassent les seconds de beaucoup, surtout avec l’appui des médias britanniques, dont l’amour pour les extravagances soniques n’a jamais été démenti au cours des cinquante dernières années, pourvu que lesdites extravagances restent affiliées à l’esprit rock qui secoue ses chaînes au-dessus de la livide Albion depuis (au moins) aussi longtemps. Autant dire que The Mispers ont largement la tête de l’emploi, et devraient se faire « trouver » par une major ou un producteur aguerri sous peu. En attendant le premier album, on peut déjà savourer un EP 4 titres (éponyme) tout ce qu’il y a de plus pimpant et racé, à l’image du Brother que vous pouvez découvrir ci-dessous.

Setlist The Mispers:

1)Emilie 2)Stone Roses 3)Dark Bits 4)The Fear And The Calm 5)You Hold 6)Postman 7)Brother 8)Gold Dust 9)Reach 10)Trading Cards

The Mispers 6Rappel:

11)« Just Another Day »

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas à la Flèche d’Or, et c’est tant mieux. On ne saura peut-être jamais si les visiteurs du 23 Avril 2014 étaient conscients de fouler la même scène que les Kaiser Chiefs, à une journée d’intervalle, mais il restait en tout cas suffisamment de bonnes ondes de la veille pour que les nouveaux venus fassent honneur à leurs glorieux aînés et prodiguent aux spectateurs la dose de béatitude qu’ils étaient venus chercher. Qu’importent le flacon et le sommelier, pourvu qu’on ait l’ivresse…

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