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W.H.A.T.T. (N.O.W.): Anti Tune

L‘industrie musicale a toujours eu un penchant prononcé pour l’esthétique. Bien avant que les pontes du marketing n’édictent les principes cardinaux de la consommation de masse, ce critère était déjà considéré, de manière instinctive, comme primordial par les promoteurs et les producteurs de tout crin. Prenez un individu séduisant, donnez lui une jolie chanson qu’il/elle chantera de sa plus belle voix, et avec un peu de chance, votre investissement se verra récompensé par une substantielle plus value. Le monde de la musique a connu bien des évolutions et des révolutions depuis que le capitalisme s’est installé aux manettes, mais cette vieille formule n’est jamais passée de mode. Bien au contraire, elle a profité de la professionnalisation du milieu, de la rationalisation des procédés et de la progression technologique pour proposer au public des produits de plus en plus « parfaits », tout du moins dans l’acceptation esthétique du terme. Aujourd’hui, les poulains de l’industrie entrent en scène avec une image soigneusement construite pour correspondre aux attentes et aux canons de beauté d’un segment précis du marché, et un catalogue de morceaux à l’avenant. Même la performance artistique, qui semblait pourtant la seule partie du job pour laquelle un minimum de talent intrinsèque était requis pour faire illusion, peut aujourd’hui être totalement prise en charge par l’encadrement de notre nouvelle star lambda, qui s’appliquera à gommer les imperfections jusqu’à obtenir un rendu irréprochable. La technique est aujourd’hui tellement au point qu’il n’est même plus nécessaire de savoir chanter pour pouvoir prétendre à une belle (si courte, la plupart du temps) carrière, si tant est que l’on bénéficie de la confiance et du soutien d’une grosse major.

CherL’utilisation par Cher d’un logiciel développé par Antares Audio Technologies sur le tube Believe en 1998 est communément considéré comme le début de l’ère Auto-Tune. Quinze ans plus tard, la trouvaille d’Andy Hildebrand est devenue incontournable, et on ne compte plus les hits pop, R’n’B, hip hop et même rock ayant eu recours à ses bons services pour se tailler un chemin jusqu’au sommet des charts. Cette hégémonie a suscité bien des critiques et quelques controverses, comme lorsque le fameux télé crochet britannique X Factor dut admettre, à la grande consternation des fans, que certaines performances de ses participants avaient été retoquées en post-production. Si la tendance générale est à la condamnation de ce « stratagème », accusé de tirer le niveau général vers le bas, Auto-Tune n’est sans doute rien de plus qu’un bouc émissaire facile pour l’industrie musicale et l’ensemble de ses acteurs, ou encore la partie émergée d’un iceberg de retouches minutieuses et calibrages assumés.

Car s’il serait facile de se passer d’Auto-Tune (et de ses multiples dérivés et concurrents), l’impact sur la musique mainstream resterait limité. Certes, les performances seraient, dans un premier temps, un peu moins « parfaites », mais l’ajustement ne se ferait pas attendre. Les artistes les plus limités passeraient vite à la trappe, et les majors prendraient soin de ne favoriser l’ascension que des chanteurs ayant prouvé qu’ils étaient capables de suivre une mélodie sans la massacrer. Les éventuelles imperfections seraient éliminées directement à la source, au lieu d’être effacées après prise, comme c’est actuellement le cas. Le résultat final resterait donc sensiblement semblable, avec les mêmes jolis interprètes chantant les mêmes jolies chansons, pour un résultat aussi sucré et insipide qu’un Sundae Mc Donald’s. Pourquoi prendre des risques quand on sait que respecter la bonne vieille formule du tout miel suffit à emporter le pactole?

Heureusement, en marge de ce système bien huilé, existent et subsistent encore des artistes qui, non contents de refuser qu’on améliore leur travail par ce biais, revendiquent même leurs couacs, fausses notes et autres déraillements et dérapages plus ou moins contrôlés. Et comme il s’agit des artistes que je préfère, malgré leurs récurrentes imperfections et interprétations « sous-optimales » par rapport aux canons inhumains de l’industrie, j’ai décidé de rendre hommage à tous ces intégristes (pour une fois que c’est une bonne chose d’en être un), en consacrant un petit top à cette catégorie de plus en plus marginalisée. Voici donc un florilège des chanteurs à la voix la plus « différente », ce qui ne m’empêche pas de les aimer, bien au contraire.

10 – Shane McGowan

Shane MacGowanCe n’est pas par hasard que les Pogues ont décidé de célébrer leur 30 ans de carrière par un double concert à l’Olympia, les 11 et 12 Septembre 2012. Entre la bande de Shane McGowan, poète destroy et alcoolisé, Verlaine white trash au sourire de plus en plus ravagé (plutôt que ravageur), et le public français, le courant est toujours bien passé. Le boit sans soif de Pembury n’avait pourtant pas grand chose pour percer dans l’Hexagone: visage ingrat, souvent hagard, physique banal, addictions multiples… les textes ont beau être ciselés comme un Laguiole à la sortie de l’atelier, l’argument peine à porter dans une contrée aussi peu portée sur les langues étrangères que notre beau pays. Reste l’organe, si particulier, de McGowan, habité d’une gouaille aussi expressive que savoureuse, et qui se charge de traduire la substantifique moelle des propos de la grande goule des Pogues. Recréer en un couplet toute l’Irlande populaire, celle des banlieues mornes, des nuits passées au pub et du nihilisme joyeux de tous ceux qui savent qu’ils ne connaîtront jamais rien d’autre, voilà le don de Shane McGowan, et la raison pour laquelle lui et son groupe ont été plébiscité par un public se reconnaissant parfaitement dans leurs chansons, mêmes s’il ne les comprend pas (toujours).

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9 – Alain Bashung

Alain BashungS’il y a un chanteur français que j’idolâtre, c’est bien lui. Une adoration assez paradoxale dans la mesure où d’habitude, je juge défavorablement les artistes qui n’écrivent pas leurs paroles, et il est de notoriété publique que le grand Alain a fait un usage soutenu d’auteurs au cours de sa carrière: Bergman, Fauque, Gainsbourg, Roussel ont ainsi mis leur plume au service du baby von dem hasard, avec les résultats plus que probants que l’on sait. En toute logique, j’aurais du ranger Bashung dans le même sac que tous les autres interprètes de la chanson française, les Hallyday, Sardou, Clerc et consorts. Au lieu de ça, je l’ai placé tout en haut de ma liste de préférence, devant les auteurs-compositeurs trustant les premières places de mon classement personnel. J’ai eu la chance de commencer à l’écouter assez tôt pour pouvoir le suivre dans les dernières années de sa carrière et assister à deux de ses concerts, alors qu’il était déjà devenu le spectre au chapeau noir, des crabes plein les éponges, qui fit pleurer les Victoires de la Musique en 2009. Et ce fut sa disparition qui me permit de comprendre, enfin, pourquoi je m’étais tant attaché au personnage et à son œuvre, malgré le fait qu’il en partageait la paternité, et pas qu’un peu, avec un aéropage de scribouillards plutôt doués. Au cours de la soirée de lancement de l’album 13 Aurores, Jean Fauque reprit La Nuit Je Mens (qu’il a écrit) en guise d’hommage au récent disparu. Intention louable, mais résultat quelconque, malgré une interprétation assez proche des dernières prestations du maître, condamné au spoken word par ses poumons ravagés. Bashung n’avait certes pas la voix la plus extraordinaire qui soit, mais il a su en tirer le maximum jusqu’au bout, avec cette retenue habitée qui lui permit de pratiquement mourir sur scène sans sombrer dans le pathos. Chapeau l’artiste.

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8 – Patti Smith

Patti Smith« Mais elle chante bien, Patti Smith, pourtant! ». Ca se défend. Ceci dit, au regard des performances des chanteurs de R’n’B actuels, on peut aussi considérer que Patti n’a pas la voix la plus mélodieuse de l’histoire de la musique. Tant pis, mais la question n’est pas là, tout comme le fil conducteur de cet article. Le cas de Mme Smith est intéressant, en ceci qu’il permet d’aborder la dimension artistique de la musique, même quand cette dernière est devenue un business (presque) comme un autre. Car avant d’être un divertissement, un code ou une mode, la musique est bien un art, et l’art n’a pas forcément à être beau pour intéresser. Il suffit de survoler la bio de l’intéressée pour se rendre compte que l’on a bel et bien affaire à une artiste (dessin, poésie, photographie) plus qu’à une chanteuse, même si la musique lui a permis de se faire connaître du grand public. Son image d’écorchée vive, qui lui vaudra le titre de marraine du punk, transparaît fortement dans ses albums, où elle met son énergie brute et bouillonnante au service des causes qu’elle choisit de faire sienne. Horses (75) et Easter (78) sont deux parpaings balancés dans la mare des canons du chant féminin, qui venait tout juste de se remettre de la météorite Joplin: Patti Smith au micro, ce n’est pas mignon, maîtrisé, suave, ou suggestivement sexy, c’est même tout le contraire, et c’est pour ça que ça plaît.

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7 – Joe Strummer

Joe StrummerQui dit Joe Strummer dit The Clash, qui dit The Clash dit punk, et qui dit punk dit technique vocale approximative. Cet enchaînement peut être contesté à chaque étape de sa progression (Strummer a fait des trucs en dehors de The Clash, qui eux-mêmes ont rapidement élargi leur style, et Johnny Rotten est un bon chanteur… à sa manière), mais il n’en reste pas moins que le gars Strummer a tout à fait sa place dans ce classement. Essayez de l’imaginer faire un duo avec Justin Bieber, ou One Direction reprendre Rock The Casbah (le pire est qu’ils en seraient capables), et vous comprendrez ce que je veux dire. La voix de Strummer est un vieux truck tout terrain, impérial au dessus des 3000 tours/minute mais ayant tendance à s’encrasser à plus basse fréquence, ce qui paradoxalement lui confère une certaine grâce (Straight To Hell). Le génie de The Clash fut de tourner avec trois chanteurs, chacun avec son style propre: le dandyisme mod de Mick Jones (Should I Stay Or Should I Go), le flegme ragga de Paul Simonon (The Guns Of Brixton) et le bulldozer punk Strummer. Et quand Joe Strummer chante This Is England, bah, tout est dit.

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6 – Peter Garrett

Peter GarrettAvant de se lancer dans une carrière politique aussi médiatique que mouvementée, le Géant Vert australien s’est fait connaître comme le leader du groupe Midnight Oil, combo rock qui, à la suite de son charismatique chanteur, s’engagea fortement dans les luttes environnementales et sociétales du pays des kangourous. Leur morceau le plus connu à ce jour reste d’ailleurs le très direct Beds Are Burning, méga tube de l’année 1987 et fer de lance d’un album (Diesel And Dust) s’attaquant frontalement à tous les dossiers sensibles du Land Down Under. Le succès du disque à l’échelle internationale est un tour de force magistral, quand on sait à quel point les chansons engagées sont des exercices casse-gueules (j’ai toujours du mal à accepter qu’une star qui gagne cinquante fois plus que moi se permette de me faire la morale sur tel ou tel sujet, et vienne me demander de donner mon argent durement gagné pour une noble cause lambda). Les dégoulinants We Are The World et SOS Ethiopie sont sortis deux ans plus tôt, et ont tout emporté en surfant sur une vague de pathos pop? Midnight Oil opte au contraire pour une approche dure et nerveuse, plus à même d’attiser la colère et l’indignation que la compassion et l’empathie. Rauque, sinueuse, torturée, la voix de Garrett insuffle aux morceaux du groupe une énergie, une urgence et une justesse miraculeuse, et leur a permis de traverser les décennies sans devenir des scies inaudibles. Tous les tubes engagés (Another Day In Paradise…) ne peuvent pas en dire autant.

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5 – Neil Young

Neil YoungDurant les premières années de sa riche et longue carrière, le Loner possédait un timbre pour le moins particulier, aigu, souvent plaintif et frôlant parfois l’insupportable. Avec l’âge et le mode de vie de toute rock star se respectant, le farouche Canadien a facilement perdu une octave, ce qui sied au son garage qui est le sien depuis quelques albums. N’ayant jamais fait de blocage sur le timbre de l’ex Buffalo Springfield, il m’a fallu la confession d’une amie à ce sujet (quoi, il y a des gens qui n’aiment pas Neil Young!) pour me rendre compte que sa voix n’était pas aussi évidente que je le pensais, particulièrement sa voix de tête, à laquelle il manque la chaleur et la profondeur de sa tessiture classique. Je n’ai jamais plus écouté After The Goldrush de la même manière depuis.

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4 – J.J. Cale

JJ CaleLe dicton veut que l’on ne tire pas sur l’ambulance (ni, à plus forte raison, sur le corbillard), mais dans le cas de Mr Cale, propulsé au panthéon par son décès malencontreux, le reproche n’en est pas vraiment un. Bien au contraire, le mince filet de voix du natif de l’Oklahoma a en grande partie contribué à son image de précurseur de l’americana cool et groovie, au même titre que son jeu de guitare décontracté et son utilisation précoce des boîtes à rythme. Clapton (le Dieu des vieilles chaussettes tout de même) trouva le résultat génial, reprit After Midnight et Cocaine et fit ainsi la réputation et la fortune (relative, mais assez pour que l’intéressé puisse vivre de ses royalties) de l’autre John Cale – après celui du Velvet Underground – du monde de la musique. Les grands méchants sudistes de Lynyrd Skynyrd montèrent un moteur de Harley sur la chétive Call Me The Breeze avec un résultat tout aussi probant. Comme le bonhomme n’était pas vraiment intéressé par les feux de la rampe, Mark Knopfler se chargea de devenir le guitar hero cool que Cale aurait pu, aurait du devenir, s’il avait voulu. Pendant que Dire Straits cartonnait aux quatre coins de la planète, JJ continuait à aller pêcher le poisson-chat dans un semi anonymat savamment entretenu. Pas besoin de couvrir quatre octaves pour devenir une star de la musique.

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3 – Serge Gainsbourg

Serge GainsbourgBien avant l’avènement de  Gainsbarre, personnage destroy, nihiliste et provocateur dont les médias se régalèrent jusqu’à la disparition de l’homme à tête de chou, Gainsbourg avait réussi à devenir un personnage incontournable de la nouvelle scène française, une sorte d’éminence grise troussant des chansons scandaleuses (Les Sucettes, Je T’Aime Moi Non Plus) pour ses confrères et sœurs artistes, séducteur invétéré compensant son physique ingrat par une élégance certaine et un esprit aiguisé. Le plus impressionnant des hauts faits du personnage reste toutefois sa réussite en tant qu’interprète, lui que Dame Nature et l’essor de la télévision comme média de masse avaient pourtant génétiquement programmés pour rester un homme de l’ombre (appelons ça un délit de sale gueule), car en plus de ne pouvoir rivaliser avec le charme lisse des chanteurs à minette, l’individu leur cédait encore au niveau des performances vocales.

Un tel cumul de handicaps aurait logiquement du accoucher d’une non carrière, mais c’est précisément l’inverse qui se produisit, et encore aujourd’hui, Saint Serge demeure une figure tutélaire de la chanson française. Tout à fait conscient de ses (nombreuses) limites comme performer, Gainsbourg sut se faire une place sous le soleil (exactement) en perfectionnant une technique de chant aussi minimaliste qu’expressive, dans laquelle chaque intonation, chaque pause, chaque souffle avait une importance capitale. Cette maîtrise du spoken word lui permit d’interpréter ses textes ciselés mieux qu’aucun(e) autre, et de donner à la pop française quelques unes de ses plus belles lettres de noblesse (Histoire de Melody Nelson). Plus tard, il usera de ce talent rare pour placer des chansons de plus en plus crues dans les charts hexagonaux, hypnotisant l’auditeur par sa science du phrasé et de la prosodie tout en lui susurrant au creux de l’oreille « les mots les plus abominables ».

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2 – Bob Dylan

Bob DYlanLa voix de Dylan déchaîne passions et critiques depuis plus d’un demi-siècle, depuis le tout début de sa carrière musicale en fait. En 1971, David Bowie la comparait à du sable et de la colle (« voice like sand and glue ») sur l’album Hunky Dory, célébrissime « hommage » qui ne fit que reprendre poétiquement l’avis général, selon lequel Dylan n’était pas le chanteur le plus remarquable qui soit. Le timbre nasillard des premiers albums s’atténua avec les années et la pratique, le Zim développant une technique particulière de chant, tenant plus de la harangue que de la vocalise, mais loin d’être désagréable pour l’auditeur averti.

Avec l’âge, la fatigue et les excès, le timbre rocailleux de Dylan devint carrément minéral, jusqu’à devenir ce souffle rauque et guttural, incompréhensible pour les oreilles néophytes, que l’on retrouve sur les derniers disques du vieux maître (et accessoirement, durant les concerts qu’il continue de donner autour de la planète dans le cadre de son Never Ending Tour). Je dois avouer que même le fan révérencieux et ouvert d’esprit de Dylan qui sommeille en moi n’a pas pu supporter sa prestation aux Vieilles Charrues en 2012, et ai en conséquence décidé de faire l’impasse sur sa discographie récente (rien depuis Things Have Changed en 2000).

Il ne fait cependant aucun doute que Bob Dylan possède une des voix les plus mémorables qu’il m’a été donné d’entendre, et que la musique populaire de ces cinquante dernières années lui doit, directement et indirectement beaucoup. Sa rudesse caractéristique, en « forçant » l’auditeur à se concentrer sur le fond et non sur la forme, a permis aux textes du barde de Duluth d’imprégner durablement la société et d’en accompagner les mutations, à la manière des protest singers américains dont il se voulait l’héritier et le continuateur aux prémisses de sa carrière. Il serait cependant dommage de passer sous silence les quelques performances exceptionnelles de Dylan en tant que chanteur, comme One More Cup Of Coffee (Desire – 1976) ou encore le bouleversant Blind Willie McTell (Infidels – 1983).

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1 – Greg Dulli

Greg DulliMême si je dois avouer que ma connaissance de la discographie du leader de The Afghan Whigs, The Twilight Singers et de la moitié des Gutter Twins se limite à deux albums, je savais dès le début de l’écriture de cet article que la première place du classement ne pouvait qu’échoir à Mr Dulli. La révélation m’est venue à la première écoute du dernier disque studio des Twilight Singers, Dynamite Steps (2011), œuvre entêtante, enivrante, obsédante et hautement addictive dans laquelle la voix si particulière de Dulli domine les débats avec une grâce éraillée et une majesté déraillante.

L’album s’ouvre avec l’ouverture-manifeste Last Night In Town, un piano-voix montant progressivement en puissance et en gamme avec l’ajout progressif d’instruments. La tonalité n’est pas évidente pour Dulli, qui ne cherche pas à cacher ses faiblesses techniques et semble même prendre un malin plaisir à monter dans les aigus, à l’extrême limite de la justesse et du bon goût. J’aime à penser qu’il s’agit d’un morceau témoin, un avant-goût de la suite d’un disque qu’il est impossible d’aimer si on adhère pas au chant torturé de la tête pensante des Twilight Singers. Si ce premier test est passé avec succès, en revanche, ce sont trois quart d’heure de plongée dans l’univers fascinant de Dynamite Steps qui s’ouvrent pour l’auditeur conquis. Regorgeant de mélodies imparables (On The Corner, Get Lucky, Gunshots, She Was Stolen, The Beginning Of The End, Dynamite Steps…) servant d’écrin aux éructations et susurrations d’un Dulli  impeccable dans son rôle de derviche chanteur, la dernière livraison en date des chanteurs du crépuscule est une réussite totale, et ce en grande partie grâce, ou à cause, du timbre si particulier de leur chanteur et parolier.

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Bonus – Gentle Giant (Proclamation)

Gentle GiantImpossible pour moi de terminer ce classement sans faire référence à ce qui reste ma chanson référence en matière d’extrémisme vocal: Proclamation de Gentle Giant (en version live). Favorablement intrigué par l’artwork de la pochette du premier album du groupe des frères Shulman (une plongée audacieuse sur le visage souriant d’une sorte de léprechaun fortement dégarni… j’ai instinctivement fait le lien avec les premières galettes de Genesis, elles aussi dotées d’illustrations médievalo-folklorique), je me suis décidé pour le très bien nommé Experience (lui aussi doté d’une pochette remarquable, cette fois dans le genre « vis ma vie de musicien accro à la meth »)  lors d’une virée chez un disquaire d’occasion. Moi qui m’attendais à tomber sur de longues pérégrinations à la 12 cordes et au mellotron, dans le plus pur style du rock psyché anglais du début des années 70, j’en fus pour mes frais. Magnifiées par les conditions du live, les compos tarabiscotées du combo écossais m’ont sauté aux oreilles avec la hargne d’un pitbull sous extasy, au point que je dus déclarer forfait après deux titres, dont le fameux Proclamation dont il est question ici.

Tout ceux qui ont eu l’occasion d’entendre Derek Shulman hurler Haaaaa-aaaaail to power and to glory’s way! à la fin du long pont de clavier qui sépare la chanson en deux savent qu’il s’agit d’une expérience traumatisante pour le néophyte, tant le cadet de la fratrie Shulman semble s’affranchir de toutes les règles d’harmonie et de justesse en vigueur dans le monde de la musique. Et pourtant, avec le temps, je me suis découvert une franche affection pour cet OVNI musical totalement assumé par ses créateurs, dont le grand dessein était de « repousser les limites de la musique populaire contemporaine, au risque d’être impopulaires ». Vu sous cet angle, Proclamation est indubitablement un chef d’œuvre, et aujourd’hui encore, il possède le pouvoir de m’arracher un sourire à chaque nouvelle écoute. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à tenir ce morceau en haute estime, tous les membres de mon entourage auxquels j’ai fait découvrir cette pépite insoupçonnée en gardent un souvenir ému. Hail!

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Ainsi se termine ce classement anti tune, qui vous aura peut-être permis de découvrir de nouveaux talents discordants (même si ce top comporte une grande majorité de noms connus), et pourquoi pas, d’en aimer quelques uns. À bientôt pour de nouvelles péripéties musicales, et pour le grand retour des comptes rendus de concerts après un été trop studieux pour les festivals. La rentrée s’approcher et elle s’annonce prometteuse…

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W.H.A.T.T. (N.O.W.): Les Chansons Narratives

L‘élément déclencheur de l’écriture de cet article remonte à six ans en arrière. Toute la famille était en voiture, en route pour une soirée chez des amis, lorsque la radio diffusa, encore une fois, La Lettre de Renan Luce (c’était à l’époque où cette chanson passait à peu près une fois par heure sur les radios musicales pop-rock). Quelqu’un (moi sûrement) dut alors faire état de sa lassitude pour la ritournelle de l’homme à la guitare en plumes, entraînant la rapide instruction du procès du sieur Luce par les occupants du tacot. Mon père, d’habitude assez critique envers les nouveaux artistes, me surprit en prenant la défense de l’accusé. La raison: La Lettre était un morceau narratif, chose assez rare et appréciable à ses yeux pour ne pas vouer  son auteur aux gémonies.

Je ne sais pas pourquoi cet épisode m’a autant marqué, au point que je me décide, des années plus tard, à lui consacrer un billet. Sans doute parce que j’ai été frappé par cette manière de voir les chansons, de les diviser en plusieurs catégories selon la manière dont elles étaient écrites. Sans doute aussi parce que, comme mon père l’a fait remarquer, les morceaux narratifs, ceux qui racontent une histoire au lieu de décrire un sentiment (« ♫Oh la la, que j’aime le chocolat♫ ») ou de développer un point de vue (« ♫Liberté-é-é pour les poissons pané-é-és♫ »), sont effectivement assez peu courants. Et c’est dommage, car je trouve qu’ils sont souvent supérieurs à la moyenne, puisqu’au plaisir de la musique et du texte s’ajoute celui d’entendre une intrigue se dérouler, parfois agrémentée d’un twist final du plus bel effet. Pour reprendre l’exemple de cette fameuse Lettre reçue par le beau-fils de Renaud (et avec laquelle j’ai fini par me réconcilier), l’auditeur ne comprend le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin de la chanson, lorsque Renan Luce lui souffle pourquoi l’auteur du courrier, cette petite blonde sexy au rouge à lèvres carmin, voulait se suicider. Tout cela est si joliment troussé qu’il est fort difficile de résister à cette ravissante bluette, dont l’intelligence d’écriture contribua à mon avis fortement au succès de l’album Repenti* (800.000 exemplaires écoulés).

Ce qui suit est donc un modeste tribut à ce genre de chansons pas comme les autres, organisé sous forme d’un top 10 recensant les morceaux narratifs que je trouve les plus réussis. Comme beaucoup d’entre eux contiennent un twist final savoureux, je resterai volontairement vague sur le propos développés dans chacun de ces titres, afin de ne pas gâcher la surprise à ceux qui voudraient entendre par eux-même de quoi il en retourne. Bonne lecture (et n’hésitez pas à me soumettre vos propres coups de cœur en la matière)!

*: Remarquons au passage que la chanson titre de cette galette est elle-même un morceau narratif (une sombre histoire de mafioso new-yorkais ayant retourné sa veste, exilé en Bourgogne et féru d’hortensias).

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10 – Hotel California (The Eagles)

En sa qualité de morceau narratif le plus connu au monde, ce tube des Eagles méritait bien d’être inclus dans ce classement. Si aux États-Unis et dans le reste du monde anglophone, le destin singulier du personnage principal de ce classique de l’americana n’est un secret pour personne, je suis persuadé que tous les Frenchies ayant un jour accompagné en yoghourt la douce voix de Don Henley n’ont pas encore réalisé ce qu’est vraiment l’Hotel California qui attend le voyageur sur les bords de cette « dark desert highway ». Si vous faîtes partie de cette catégorie de personnes qui croit que ce morceau est une chanson d’amour adressée à une femme de chambre, ou une célébration du free spirit régnant en Californie, je vous invite à écouter (et à vous les faire traduire si besoin est) soigneusement les deux derniers couplets du titre en question….

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9 – The Fountain Of Salmacis (Genesis)

À la sortie de Nursery Cryme, dont est issu The Fountain Of Salmacis, Genesis était encore ce groupe aussi bizarre que génial dont le frontmanl’inimitable Peter Gabriel (qui avait encore des cheveux à l’époque), jouait ses textes plus qu’il ne les chantait entre deux solos de flûte traversière*. Le morceau dont il est ici question est particulier en ceci qu’il s’agit de l’adaptation de la légende d’Hermaphrodite, le fils illégitime de la déesse de l’amour et du messager des dieux (qui ne se sont apparemment pas cassés la tête pour trouver un prénom au bébé: le tien accolé au mien, et hop, roulez jeunesse). Même si ce thème peut paraître assez perché pour un groupe de rock, il reste assez sage par rapport aux délires habituels de Gabriel, dont l’imagination débridée pouvait engendrer des tableaux hautement plus improbables, comme  le monologue d’un gourou révolutionnaire (The Knife), le récit d’une invasion de trifides (The Return Of The Giant Hogweed) ou la décapitation accidentelle du jeune Henry Hamilton-Smythe par sa camarade de jeu Cynthia Jane De Blaise-William lors d’une partie de croquet, ainsi que les conséquences imprévues de cet homicide malencontreux (The Musical Box). Rien d’aussi bizarre n’arrive dans The Fountain Of Salmacis, qui condense en un peu moins de huit minutes un récit mythologique dont la connaissance vous permettra de briller en société. Merci Peter.

*: Il semblerait que l’usage de cet instrument au sein d’un groupe de rock soit révélateur de la folie (créatrice, et seulement créatrice… la plupart du temps) de son utilisateur. Quiconque a déjà vu Ian Anderson sur scène avec Jethro Tull comprendra..

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8 – Brothers In Arms (Dire Straits)

Encore un morceau très connu, dont les allures de slow langoureux ne doivent pas vous abuser: on parle bien de guerre sur ce titre, comme tout fan de Dire Straits capable d’aligner deux mots en anglais vous le confirmera. Mais cette dénonciation de la futilité des conflits armés n’est pas simplement descriptive: tendez l’oreille, et vous comprendrez pourquoi le personnage auquel Mark Knopfler prête sa voix est si lyrique quand il évoque ses frères d’armes…

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7 – A Boy Named Sue (Johnny Cash)

Avant de faire chialer la planète avec sa reprise du Hurt de Trent Reznor au crépuscule de sa vie, Johnny Cash était The Man In Black, autrement dit l’incarnation de tout ce que le rock pouvait représenter de dangereux et de provocateur* pour les foyers américains des années 50 et 6o. Conscient de l’avantage d’être perçu comme le mauvais garçon de l’industrie de la musique en matière de publicité, Cash sut cultiver cette image badass avec soin, et c’est sans doute pour cette raison que les disques que la postérité a retenu de lui sont d’abord les deux concerts qu’il donna en 68 et 69 pour les prisonniers de Folsom Prison et San Quentin. S’adressant au public de détenus comme s’il était l’un des leurs, il alla presque jusqu’à déclencher une insurrection dans le second établissement pénitentiaire lorsqu’il interpréta San Quentin, morceau aux paroles explicites (San Quentin I hate every inch of you/May you rot and burn in hell) écrit spécialement pour l’occasion. Cependant, Johnny le noir savait aussi prendre ses distances avec cette image de bad boy, et, toujours à San Quentin, régala les prisonniers avec A Boy Named Sue (chanson écrite par Bob Dylan himself), l’histoire savoureuse d’un jeune homme dont le père, avant de disparaître, insista pour qu’il reçoive ce nom assez difficile à porter pour un garçon…

*: Bon, à l’époque, il suffisait d’adresser un fuck bien senti à un photographe et de se foutre de la tête de cette midinette d’Elvis pour être catalogué comme borderline… Pour l’époque c’était vraiment shocking!

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6 – Pumped Up Kicks  (Foster The People)

Le morceau le plus récent de ce classement, et celui qui m’a convaincu de laisser une chance aux Foster The People, dont l’agaçant plébiscite médiatique m’avait auparavant gardé à distance (suis-je le seul à me méfier quand tout le monde crie au génie?). Il aura fallu que Bow To Each Other reprenne ce morceau pour que je réalise que j’avais eu tort de blacklister Mark Foster et ses potes pour délit de hype. Car Pumped Up Kicks est plus qu’un des plsu gros tubes de l’année écoulée, c’est d’abord et avant tout un amalgame parfait entre une forme pop et attractive, et un message d’une terrible tristesse. Faire danser les gens sur la genèse d’une tragédie tristement banale aux États-Unis, où les embrouilles de cour de récré tournent parfois au règlement de comptes à OK Corral, il fallait oser. Et surtout, il fallait en être capable. Bravo les gars.

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5 – Tux On (Marillion)

Le destin de Marillion bascula le 15 Septembre 1988 avec le départ de Fish, charismatique frontman et principal auteur du quintet, dont les textes ciselés et les interprétations flamboyantes avaient fortement contribué à gagner la reconnaissance du public. Alors au sommet de sa gloire, après la sortie du génial Clutching At Straws et une tournée européenne des stades et des zéniths, le groupe vola en éclats, miné par les pressions extérieures et les dissensions internes. Ainsi pris fin le premier âge de Marillion (nom inspiré par le Silmarillion de Tolkien), et même si l’arrivée de Steve Hogarth permit à l’aventure de se poursuivre, le groupe ne réussit jamais par la suite à renouer avec la popularité qui fut la sienne avant le départ de l’homme poisson.
Censé figurer sur l’album avorté sur lequel le groupe travaillait au moment du split, Tux On raconte la descente aux enfers d’un musicien, dont le succès et les obligations en découlant rendent accro à toutes les drogues. Pas besoin d’être un grand devin pour comprendre que ce personnage n’est autre que Fish, qui, pour éviter d’être « retrouvé mort d’overdose dans une grande maison d’Oxford », finit par claquer la porte*. Voilà qui s’appelle soigner sa sortie.

*: Si vous êtes du genre à croire à la destinée, je ne peux pas vous laisser partir sans vous mettre sur la piste de He Knows You Know, l’un des tous premiers morceaux du groupe, dans lequel Fish s’empare déjà des thèmes (l’enfer de l’addiction, la solitude, les tendances suicidaires) que l’on retrouvera des années plus tard sur Tux On, son chant du cygne en tant que membre de Marillion. Mais si le personnage de He Knows… se réveille dans un lit d’hôpital à la fin de la chanson, celui de Tux On n’a pas cette chance…

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4 – Where The Wild Roses Grow (Nick Cave & Kylie Minogue)

Beaucoup de chansons narratives ont pour thème une histoire d’amour à l’issue tragique, et celle-ci fait définitivement partie de cette catégorie. Magnifiquement interprété par le lugubre mais tellement élégant Nick Cave épaulé par une surprenante Kylie Minogue, qui prouva ainsi au monde qu’elle était capable de faire autre chose que la pop ultra calibrée (pour ne pas dire ouvertement commerciale) qui était jusque là sa marque de fabrique, Where The Wild Roses Grow est le récit d’un amour fou, au sens premier du terme. Tout cela finit mal, mais puisque le morceau est extrait du slasher musical que constitue Murder Ballads, c’est le contraire qui eut été étonnant.

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3 – Le Bal Des Laze (Michel Polnareff)

En France aussi, on sait faire des chansons narratives! Et on n’a pas attendu Renan Luce et sa Lettre pour s’y mettre. Plus d’un demi-siècle avant que le facteur ne passe, Brassens (La Légende De La Nonne, Corne D’Auroch…), Brel (Les Bourgeois, Les Flamandes…), Piaf (L’Accordéoniste, Mon Légionnaire…) avaient déjà donné à la chanson française des morceaux de ce genre, entrés depuis dans le patrimoine national. Cependant, et n’en déplaise à ces grands anciens et à leur partisans, rien à mes yeux ne surpasse Le Bal Des Laze, écrit à quatre mains par Michel Polnareff et Pierre Delanoë. Confession d’un homme qui « sera pendu demain matin » pour un crime dont la nature ne sera révélée qu’à la toute fin de la chanson, cette dernière se déroule avec la solennité tragique d’un requiem ou d’une marche funèbre, portée par la complainte de l’orgue, les discrets contrepoints de basse et l’ambiance mystique d’un studio éclairé pour l’occasion par la lumière jaune de milliers de bougies. Plus de quarante ans après, Le Bal Des Laze est toujours auant emprunt de la majesté gothique qui fit sa réputation et celle de son interprète à sa sortie. Entrez dans la danse…

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2 – The Lady Of Shalott (Loreena McKennitt)

À l’origine était une légende, celle de la dame de Shalott, qui par amour pour Lancelot osa défier la malédiction qui pesait sur elle en sortant de la tour dans laquelle elle était cloîtrée pour voyager jusqu’à Camelot. De ce mythe arthurien, Alfred Tennyson tira un de ses plus fameux poème, The Lady Of Shalott, qui à son tour inspira plusieurs toiles au peintre John Waterhouse*, et bien plus tard, une chanson à l’artiste canadienne Loreena McKennitt. Cette dernière mit en musique les vers du premier, donnant ainsi naissance à un morceau de plus de onze minutes dont l’orchestration somptueuse transporte l’auditeur au cœur de la geste de la Table Ronde et de ses personnages déchirés entre amour et devoir. À écouter en regardant les tableaux de Waterhouse, of course.

*: Waterhouse fut tellement marqué par le poème de Tennyson qu’il peignit la dame de Shalott à trois reprises, illustrant à chaque fois un moment différent de sa légende: 1888, 1894 et 1916.

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1 – Lily, Rosemary & The Jack Of Hearts (Bob Dylan)

Ou comment faire tenir un western entier en dix petites minutes. Le mètre-étalon du genre, indépassable depuis 1975, composé par un Dylan au sommet de son art*. Qui est donc ce mystérieux étranger, ce « valet de cœur » fraîchement arrivé en ville, et pourquoi s’intéresse-t-il tellement à Lily, la jeune protégée du tout puissant Big Jim, propriétaire de la mine de diamants de la ville? La réponse à la fin du morceau.

*: Ce morceau est sorti en 1975 sur l’album Blood On The Tracks. L’année suivante, Hurricane (Desire) permettra, quasiment à lui seul, de relancer l’affaire Rubin Carter (un boxeur noir condamné pour un triple meurtre en 1967, acquitté et libéré en 1988). Il était fort à l’époque, le Zim.

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Voilà qui termine ce petit tour d’horizon thématique. Évidemment, avec seulement dix places à attribuer, il a fallu faire des choix et écarter des morceaux qui auraient pu figurer dans ce classement sans aucun problème. Pas de Galveston Bay (Bruce Springsteen), de My Lady D’Arbanville (Cat Stevens), de Powderfinger (Neil Young) ou encore de Red Army Blues (The Waterboys), pour n’en citer que quatre parmi les plus évidents. J’espère néanmoins que mes dix suggestions ne vous ont pas semblé complétement à côté de la plaque, que vous les connaissiez déjà avant de tomber sur cet article ou non. Et si ce billet vous a donné envie de fouiller votre discothèque à la recherche de cette denrée rare et délectable qu’est la chanson narrative, bonne chasse!

VIEILLES CHARRUES – JOUR 4 (DIMANCHE)

Quatrième jour. À cette époque, Dieu avait déjà créé la lumière, le ciel, les continents, les mers, le soleil et la lune (et considérait la possibilité de déposer un RTT dans un futur proche). Le festivalier aurait quant à lui bien du mal à inventer le fil à couper l’eau chaude à ce stade des réjouissances, les trop rares et trop mauvaises heures de sommeil glanées depuis jeudi ne cachant plus guère la misère. Heureusement que les organisateurs, dans leur infinie mansuétude, ont pensé à bloquer la température des douches du camping à 19°C : coup de fouet garanti pour tous les zombies titubant hors de leurs tentes dès potron-minet (ou équivalent) pour un brin de toilette.

Les idées à peu près claires, on se souvient enfin pourquoi la journée du dimanche a été soulignée en rouge dans l’agenda des concerts de la saison (petit outil fort pratique que j’invite chacun de vous à avoir – ça peut éviter d’acheter des places pour deux shows programmés le même jour dans des salles différentes… – ): BOB DYLAN devrait venir say hello à Carhaix pour une représentation que l’on peut d’ores et déjà qualifier d’historique. Et même si l’ex juif errant le plus célèbre de la galaxie et de l’au delà n’est pas attendu avant 20h50 (avançant du même coup le show de la bande de Shirley Manson à 18h), mieux vaut ne pas trop traîner sur le chemin des grilles d’entrée. Trois générations de fans bretons seront en effet au départ pour approcher le mythe rongé aux mites au plus près. On a beau être le jour du Seigneur, ce Dieu jaloux qui interdit l’adoration des idoles, le Zim est attendu comme le messie pour la grand-messe folk rock espérée par tout un peuple d’aficionados. Amen(ez Dylan)!

Après un nouveau 400 mètres qui me qualifie directement pour la finale Carhaisienne (je crois bien que j’ai amélioré mon temps par rapport au samedi), je retrouve avec délectation mon renfoncement gauche. Côté retrouvailles, je renoue aussi avec mes voisins d’hier du côté droit, revenu comme la veille avec un Gwenn ha Du qui sera reconverti en pare-soleil quelques heures plus tard. Car ce dimanche s’annonce insupportablement radieux, ce qui n’est pas forcément une super nouvelle quand on est coincé en pleine lumière, sans échappatoire possible aux assauts de Phoebus.
Côté gauche, en revanche, c’est le renouvellement total. Exit les addicts de Thiéfaine et de Sting, et bonjour aux fans de Dylan. Un jeune de 20 ans avec T-shirt assorti et foi ardente en bandoulière, et un vieux de 60 balais venu voir l’interprète de Blowin’ In The Windjouer de l’harmonica. Comme ce dernier le dit lui-même, Bob est un Nikkon (ou peut-être une icône…), alors que son jeune voisin préfère parler de légende. Intéressante divergence lexicale, mais forte attente partagée.

Derrière, Kerouac accueille les JESUS CHRIST FASHION BARBE, que l’heure précoce a condamnée  à prêcher dans le désert. Ayant remporté le tremplin des Jeunes Charrues l’année dernière, les trois apôtres reviennent convertir les hordes païennes du Finistère à leur « lo-folk ‘n roll », comme Saint Maclou (non non, je n’ai pas fumé la moquette, la preuve) avant eux, avec un succès assez modéré, il faut bien le dire. Il manque encore à ce power trio l’inspiration divine pour écrire le riff, le solo, la chanson qui leur permettra de rallier à eux les brebis vagabondes par leurs milliers, car pour l’instant, c’est plus barbant que miraculeux.
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En Bretagne, quoi qu’il arrive, il pleut au moins une fois par jour

Cette première homélie expédiée, il est temps d’entrer dans le vif du sujet à Glenmor. En hors d’œuvre aujourd’hui, une spécialité bretonne relevée d’un zeste de Scandinavie, en la présence de l’ENSEMBLE MATHEUS, renforcé pour l’occasion de la cantatrice Suédoise MALENA ERMAN. Vieux fan gauche bougonne que ce n’est pas l’endroit pour du classique et prévient d’un air fataliste que « ça va siffler ». Jeune fan gauche ne répond rien, à demi assommé par le cagnard breton qui tape dur en ce début d’après-midi, malgré son chapeau (noir il faut dire). Pour résister un peu mieux que son jeune comparse, vieux fan est cependant contraint de mouiller sa casquette toutes les dix minutes pour éviter l’insolation. Parade personnelle à cette fournaise, un triple rempart capuche/casquette/lunettes de soleil, qui si elle donne des résultats esthétiques assez discutables, permet de garder la tête relativement froide en attendant le retour de températures plus supportables.

L’ensemble Matheus entre en scène sur les coups de 15h30, emmené par le jeune chef et premier violon Jean-Christophe Spinosi dont le look, à mi-chemin entre Keith Richards et Daniel Herrero, détonne radicalement avec l’uniforme habituel des formations classiques. Le dress-code du reste de la troupe est à l’avenant, les T-shirts délavés répondant aux vestes en jean, minijupes et paires de vieilles baskets. Il n’y a guère que Malena pour venir défendre l’idée de l’élégance figée que le grand public attache généralement l’opéra, la mezzo-soprano d’Uppsala choisissant de se produire en robes de soirée (une blanche puis une noire, le minimum pour une diva).

Contrairement aux prévisions pessimistes de vieux fan, le courant passe tout de suite avec le public, visiblement heureux d’échapper à la cérémonie de haute culture codifiée et exigeante, délivrée en costard trois pièces par une cohorte de musiciens mutiques, qu’il redoutait de devoir se coltiner. Les clichés sur l’opéra ont la peau dure. Pour avoir assisté au concert d’Archive à Rock en Seine l’année passée, pendant lequel le combo de Londinium avait été rejoint par un orchestre symphonique, je peux assurer à tous les râleurs que les musiciens classiques sont au contraire extrêmement démonstratifs lorsqu’ils se produisent sur une scène de festival, et que leur plaisir de jouer dans un cadre très différent de l’ambiance feutrée des auditoriums est tellement visible qu’il en devient communicatif.

Les morceaux proposés sont à l’avenant de cette volonté très prononcée de briser la glace avec un public pas forcément connaisseur du répertoire baroque (habituel terrain de chasse de l’ensemble Matheus).
Au menu, Vivaldi, Puccini et Haydn certes, mais aussi Van Halen et Jimmy Cliff, allégrement « samplés » par Spinosi et ses comparses, ce dernier n’hésitant pas à s’aventurer sur l’avancée de la scène pour délivrer ses soli, en véritable violin hero.
De son côté, Malena roucoule avec délectation, mais ne dédaigne pas non plus s’aventurer sur les terres du jazz et de la pop le temps de quelques morceaux tranchant agréablement avec d’autres œuvres plus académiques. On n’attendait pas moins d’éclectisme de la part de la candidate Suédoise à l’Eurovision 2009, où elle interpréta La Voix, morceau de pop-symphonique à la confluence entre l’efficacité disco d’ABBA (la Suède, toujours la Suède…) et les envolées lyriques de Nightwish. Comme le titre le suggère, les paroles de la chanson sont (en partie seulement, pas fous les Suédois) en français, et Malena est d’ailleurs parfaitement bilingue, comme elle le prouva au public de Glenmor en déclarant que « la Suède, c’est froid, c’est terrible ».
Bon, ce serait mentir de dire que j’ai réagi au quart de tour lorsque la belle a commencé à chanter son « tube » (la Suède a fini 21ème sur 25 en 2009), mais après vérification, elle a bien offert ce morceau aux Vieilles Charrues, et plutôt deux fois qu’une, le rappel étant l’occasion pour elle de resservir la même rengaine. Pour l’originalité, on repassera.

Car si on peut reprocher une seule chose aux Matheus, c’est le caractère franchement brouillon de leur prestation. Pas au niveau de l’interprétation, bien sûr (au contraire, on comprend vite pourquoi ces gars là sont considérés comme des cadors dans ce qu’ils font), mais plutôt au niveau du déroulé du show en lui-même: dissensions sur l’ordre des morceaux de la setliste, moments de flottement entre les titres, micros oubliés, rappel plus ou moins improvisé… On se serait cru au concert de fin de l’année de l’école de musique de Carhaix, et pas à une représentation sur la grande scène du plus gros festival français. Même si cette candeur spontanée et un tantinet bordélique tend plus à émouvoir qu’à irriter le chaland, comme ce final où l’un des enfants de Spinosi s’est carrément faufilé sur scène pour faire un câlin à son pôpa, on ne peut souhaiter au Matheus que de se rôder un peu sur tous ces détails qui permettent de « faire pro ». Comme ils ont promis de revenir, ça pourrait leur être utile pour la suite de leurs aventures carhaisiennes.
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17h, ou pas loin de. Le toujours impitoyable soleil finistérien darde ses rayons sur la foule massée sur le Kamperhuil. En contrebas, AMADOU & MARIAM entrent en piste, resplendissants dans leurs boubous orange et or. De ce que j’ai pu lire après coup, ils ne hasardent leurs précieux atours que lorsque la météo est au beau fixe, la délicate étoffe ne supportant pas la pluie. On comprend mieux pourquoi le show des Solidays était si terne. L’heure de concert que le tandem Malien donne à Kerouac permet de confirmer mon hypothèse, selon laquelle les noceurs de Bamako seraient des animaux à sang froid: revigorés par la canicule bretonne, les deux tourtereaux envoient nettement plus le bois que lors du dimanche pluvieux de Longchamp. Même Mariam a eu l’air contente d’être là, ça change des shows passés à tirer une tête de six pieds de long. On ne s’attardera toujours pas sur la musique servie, je n’ai pas changé d’avis en la matière (voir le report du dimanche de Solidays pour ceux que ça intéresse), mais en bande-son d’une fin d’après-midi ensoleillée, ça passe tout seul.

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Une certaine idée de la classe (2)…

Le deuxième acte de Glenmor de la journée se joue avec les GARBAGE, victimes de la volonté du bon Dylan de passer plus tard dans la soirée. Qu’à cela ne tienne, la soirée de clôture résolument rock programmée par l’organisation commencera donc à 18h au lieu de 21h.
Ayant du quitter le quatuor de Madison bien avant de leur set boueux des Solidays, c’est avec plaisir que je retrouve Shirley, Butch, Duke et Steve pour une séance de rattrapage nettement moins humide. La setliste n’a pas beaucoup évolué depuis Longchamp, la première partie s’articulant toujours autour de la sainte trilogie I Think I’m Paranoid, Queer et Stupid Girl, Mme Manson étant toujours accoutrée de la même inqualifiable culotte rouge et noire, et ses acolytes jouant toujours aussi fort que dans mes souvenirs. Mais à la différence du show parisien, la volcanique chanteuse n’a cette fois pas hésité à descendre de son piédestal pour passer les troupes en revue avec un professionnalisme et une maîtrise consommés. De quoi offrir un souvenir impérissable à Marc-Antoine, 13 ans, qui n’oubliera pas de si tôt son premier concert de Garbage.
Pour le reste, hormis un bref mais sincère remerciement à tous leurs fans pour leur soutien sans faille en dépit de la période d’hibernation connu par le groupe entre Bleed Like Me (2005) et Not Your Kind Of People (2012), les quatre ordures déroulent leur show avec un imperturbable et, oserons nous le terme, mécanique, savoir-faire. Sur un ultime Only Happy When It Rains, assez cocasse étant donné les conditions météorologiques de la journée, Garbage termine le 50ème concert de sa tournée 2012 (si on peut faire confiance au français approximatif de Shirley, j’avoue que j’ai un doute) avec le sentiment du devoir accompli. Pas sûr que Dylan soit sorti gagnant de l’échange, lui qui héritera d’un public bien échauffé par la performance énergique des rockeurs du Wisconsin.


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Sur la scène Kerouac, une pluie de pétales d’or déversés par deux accortes demoiselles en mini shorts et grosses lunettes noires ouvre le chemin à Santi White, alias SANTIGOLD (ex Santogold). Pendant que ses musiciens, une phalange d’éphèbes surmontés de drôles de perruques blondes en plastique, dans le plus pur style des postiches cheap équipant les ersatzs du King dans les Wal Mart du fin fond de l’Arkansas, s’affairent derrière leurs outils de travail, l’amazone des studios de la côte Est crucifie le bon goût en déclinant ses compositions affublées d’une tunique à sa propre gloire. Toujours classe.

Trop occupé à observer l’installation des instruments du backing band de Dylan, dont certains roadies ont l’air de dater de l’époque Highway 61 Revisited, voire plus loin dans le temps, je rate la plus grande partie du show de la grande prêtresse du hipe outre Atlantique, qui n’a cependant reculée devant aucun procédé pour intéresser le public à ses morceaux. Chorégraphies réglées comme du papier à musique, cheval dansant sur scène (ok, pas un vrai cheval, mais il était bien là, je vous le jure) et invitation de certains fans à monter sur les planches, tous les ingrédients étaient réunis pour une heure de show total à l’américaine. Mouais, bon. Next.

Never too old to rock’n’roll

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Si si, c’est bien le fond de scène de Bob Dylan. Ça doit être son « I Am The Walrus » à lui.

Dès la fin du concert de Santigold, un climat de tension palpable s’abat d’un coup sur les Vieilles Charrues. Car on a eu beau se répéter pendant toute la journée qu’il allait venir jouer ici, dans le Finistère profond, à 10 minutes du coup d’envoi du show, on a encore du mal à croire que Dylan, possiblement l’artiste le plus important et le plus respecté de l’histoire de la musique contemporaine, va se produire sur la scène de Glenmor.
Dans la catégorie des gros poissons du rock, Bob occupe en effet une catégorie à part, surclassant même les monuments Springsteen et Lou Reed précédemment ferrés par les intrépides pêcheurs au gros du Poher. Cauteleux et insaisissable comme nul autre, le Zim est un serpent de mer qui glisse sans répit d’un endroit à l’autre depuis 24 ans*. Impossible de le prendre au filet, comme de juste pour l’inventeur du NET (Never Ending Tour): glissant comme une aiguille des grands fonds, il faut se résoudre à sortir la nasse pour espérer mettre la main sur cet unique spécimen.
Au fond du casier, on murmure qu’un appât de 400.000 euros aurait été déposé par les organisateurs du festival. Une coquette somme, mais n’oublions pas que Carhaix est une ville de terre et non de mer, et que le pêcheur du dimanche compense souvent l’inexpérience par la profusion. Reste à voir si l’animal, capricieux et fantasque, se laissera remonter sur le pont. Il faudra le rejeter à l’océan après, bien entendu.

*: « Qui dira la chanson du feu de brousse de Bob Dylan?…Il est ici et là…Il ne tient pas en place. Il dévore les solitudes, en un instant. » (René Maran – Pages Africaines)

21h55. Dylan a déjà 5 minutes de retard, et la foule l’appelle avec insistance. Par un détournement de slogan prévisible et savoureux, le public ne réclame plus la libération de Bob l’Éponge mais celle de son homonyme de Duluth. Même les lads  de KASABIAN sont venus faire un tour en backstage en attendant leur passage sur Kerouac.  En vain, car il faudra attendre 5 autres minutes pour qu’enfin, le canotier blanc crème de la légende fasse son apparition, précédé de ses musiciens. Ovation terrible de Kamperhuil, pour qui la moitié du travail est déjà fait. 60.000 personnes pourront raconter à leur descendance qu’ils ont été à un concert de Bob Dylan, et ça, c’est déjà quelque chose. Ne reste plus qu’à constater si papy Zimmy, 71 ans cette année, est encore capable de livrer un show correct malgré son grand âge.

Ah… Sergio et son style capillaire si particulier…

Et la réponse de tomber, sans appel, au bout de trois chansons. Malheureusement pour les fans non transis de Dylan, qui eux arriveront encore à lui trouver des excuses quand il reprendra Big Bisous au kazoo, vidé de son mythe et pris de manière objective, le concert joué par Bob et ses acolytes ce soir du 22 juillet 2012 était indigent. Plusieurs facteurs ont concouru pour aboutir à cette bérézina, le premier et non le moindre étant le peu de voix qui reste au barde des 60’s en ce début de XXIème siècle. Jamais richement doté de ce point de ,même à ses débuts, l’homme « with a voice like sand and glue » auquel Bowie avait dédié un des titres de Hunky Dory avait pourtant réussi à se forger une identité vocale, certes rude et nasillarde, mais loin d’être désagréable.
Guère améliorée par le passage des ans, la voix de Dylan restait pourtant capable d’émouvoir l’auditeur, comme sur des morceaux tel que le bouleversant Blind Willie Mctell. Impossible cependant de ressentir une quelconque émotion à l’écoute des croassements rauques de Dylan aux Vieilles Charrues. Sans déconner, si on balance des tomates à Renaud parce qu’il chante maintenant comme une casserole ébréchée, il faudrait penser à acheter un cageot en rab’ pour Bob.

Ah oui, il faut que je joue de ce truc aussi…

Le deuxième facteur, prévisible celui-là, fut l’application avec laquelle Dylan déconstruisit ses magnifiques chansons pendant toute la durée du concert, revisitant les arrangements jusqu’à aboutir à des hybrides que sa voix ravagée achevèrent de transformer en monstres. Le terme est fort, mais il faut avoir été témoin du massacre de Tangled Up In Blue, un de ses chefs d’œuvre absolus, joué sur un tempo totalement incompatible avec la longueur des vers, pour se rendre vraiment compte de l’étendue des dégâts.
Pour qui lit un peu la presse musicale, ce genre de bidouillage n’a pas été une grosse surprise, mais le passage de la théorie à la pratique a néanmoins constitué une grosse claque. Je confirme qu’à moins de connaître les paroles, on ne peut pas reconnaître 90% des chansons jouées par Dylan sur scène aujourd’hui, ce qui est embêtant pour un artiste dont la majeure partie des fans viennent pour entendre les titres qui ont accompagnés leur enfance et leur adolescence.

Troisième facteur, beaucoup moins excusable, les nombreux problèmes techniques qui ont émaillés le show du début à la fin. Entre le micro de Bob qui tombe en panne en plein milieu de Like A Rolling Stone, un des ceux de la batterie qui se met à crachoter quelques minutes plus tard et enfin des bruits parasites qui se sont invités sur la fin, l’ingénieur du son a eu de quoi se tenir occupé pendant le concert. On ne m’ôtera pas de l’esprit que ce genre d’incidents aurait pu être évité, surtout de la part d’une équipe qui taille la route depuis aussi longtemps. Dernier détail horripilant, un son phagocyté par la basse, et dans lequel les deux guitares avaient bien du mal à se faire entendre. Vraiment pas pro.

Quatrième et dernier facteur, et sans conteste le plus détestable, la suffisance affichée par Bob d’un bout à l’autre de sa prestation.
Faire décaler l’heure de son passage deux jours avant, tout ça pour arriver avec 10 minutes de retard sur scène, c’est déjà limite, interdire aux journalistes de prendre des photos, passe encore, n’autoriser qu’un seul plan de coupe lointain pour les caméras, c’est franchement salaud pour les spectateurs au delà des 5 premiers rangs. Mais ne pas dire un seul mot au public, qui s’est pourtant très bien comporté (de mon point de vue de spectateur du premier rang, car il paraît que derrière, ça a sifflé) en dépit de la piètre qualité du show délivré, ça tient du foutage de gueule pur et simple.
Mais le pire pour moi furent les petits sourires/rictus entendus dont Bob a abreuvé la foule, d’un air de dire: « C’est nul? Un peu que c’est nul, vous le savez et je le sais. Mais, oh, je suis Bob Dylan, on ne peut rien me dire ». Bien abrité derrière l’armure de sa légende, Dylan sait pertinemment qu’il ne risque rien. La dernière fois qu’un public a osé lui faire part de son mécontentement, c’était en 1966, lorsque le poète folk a choisi d’électrifier sa guitare. Depuis, son imprévisibilité a été assimilée par le public, et au nom de cette dernière, toutes ses frasques lui sont pardonnées. On a même écrit que son album de chant de Noël, Christmas In The Heart, était génial, alors que le pauvre Billy Idol s’est retrouvé cloué au pilori et bombardé de figues molles lorsqu’il eu l’outrecuidance de sortir son Happy Holidays. Stop.

Détail révélateur de ce jeu de dupes, l’air catastrophé des musiciens du backing band, qui ont passé la totalité du set à se demander s’ils allaient sortir de ce traquenard en un seul morceau. Mention spéciale au lead guitariste, que la belle gueule et le placement sur scène auraient du ériger en frontman naturel, Dylan n’ayant ni l’énergie ni l’envie d’endosser la défroque du leader qu’on était pourtant en droit de lui affubler d’office. Les yeux fuyants et visiblement stressé, notre gratteux a passé un très mauvais moment, et n’a semblé se détendre un peu que lorsque Bob a consenti empoigner sa guitare pour un Simple Twist Of Fate, à la limite du potable (le reste du concert étant joué au piano… chocking). D’ailleurs, aucun de ses comparses n’a eu l’air très à l’aise sur scène, chacun se protégeant de l’ire grondante des spectateurs comme il a pu, le plus souvent en fixant Dylan, d’un air de dire « c’est lui le responsable de la boucherie, je ne fais que suivre les instructions ».

Attention, moment rare: Bob à la guitare. Vous êtes chanceux d’avoir l’image et pas le son.

Après une heure et demie de concert, Zim sort de scène sur un Blowin’ In The Wind vite et mal torché, comme le reste du show. On devine qu’aucun rappel ne sera accordé, ce qui tombe bien car aucun rappel n’a été demandé. On peut légitimement parler de hold up, et d’ailleurs la presse locale ne se gênera pas pour dénoncer l’escroquerie dont ont été victimes les Vieilles Charrues. Mais bon, de quoi se plaint-on, nous qui avons eu la chance de voir l’icône en concert? À l’avenir, il faudra simplement se souvenir que si Bob semble si grand, il n’est en fait qu’un nain assis sur les épaules du géant Dylan, rien de plus qu’un petit homme projetant une ombre immense. Telle est la force du mythe.
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Heureusement, on peut toujours compter sur la jeune génération pour se remettre des désillusions que nous apportent leurs pas si glorieux aînés. Sur la scène Kerouac, les Kasabian brûlent les planches avec un set court (1h10) mais bourré d’énergie et de tubes. Malheureusement pour moi qui ne connaît que Shoot The Runner et qui ai décidé de rester sur place pour GOSSIP, cette déferlante de bon gros rock qui tâche sera constatée plus que vécue. Qu’importe les critiques grognons qui ont écharpé Velociraptor! avec délectation, il faut définitivement que je me rancarde sur la musique des petits gars de Leicester. Après tout, on ne peut pas se contenter de pleurer sur le passé glorieux, il faut savoir vivre avec son époque (pas vrai Bob?)..
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Minuit approche à grand pas lorsque le tout dernier tableau de cette 21ème édition des Vieilles Charrues débute enfin. Telle une citrouille devenue princesse, Beth Ditto arrive sur scène d’un pas sautillant, moulée dans une petite robe noire que n’aurait pas reniée Coco Chanel (même si elle aurait bien flotté dedans), et qui finira jetée dans la foule à la fin du traditionnel rituel d’effeuillage que l’égérie pop trash accomplit à la fin de chaque performance.
Un peu anxieux au début du set par le virage mainstream pris par le trio de Portland depuis deux albums (surtout le dernier A Joyful Noise, descendu en flammes par la presse musicale dans son ensemble pour son approche résolument commerciale), je suis vite rassuré par la forte teneur en punk rock énervé de la prestation du combo, qui jouera pour l’occasion de nombreux titres de son excellent Standing In The Way Of Controle (le titre éponyme bien sûr, mais aussi les explosifs Yr Mangled Heart et Listen Up!) et les meilleurs morceaux de Music For Men (l’inévitable Heavy Cross, en rappel, ainsi que For Keepset Love Long Distance en coup d’envoi).
Et puis, quand bien même ils auraient choisi de se cantonner à leurs nouveaux morceaux, il faudrait avoir une âme bien sèche pour tenir rigueur de quoi que ce soit à Beth Ditto, tellement cette fille est épatante. Débordant de fougue, d’humour et de gentillesse, l’ex freak de Searcy réussit même l’exploit de réconcilier le public avec Dylan (« respect for Bob Dylan! The next song is for him »), entre une blague tellement pas drôle que l’on ne peut s’empêcher d’en rire et une revendication de son homosexualité (« Je suis un lesbien! » – c’est presque ça Beth -).
Et puis surtout, Ditto est une chanteuse comme on en fait peu, capable d’enflammer 60.000 personnes sur le refrain de Heavy Cross comme de les faire pleurer quand elle reprend Smells Like Teen Spirit a capella. Au rayon des reprises justement, les amateurs en auront eu pour leur argent, les Gossip convoquant en masse Garbage (Only Happy When It Rains), Queen (Another One Bites The Dust), Tina Turner (What’s Love Has To Do With It) ou encore Fleetwood Mac (The Chain) pour le plus grand plaisir des mélomanes connaissant leurs classiques.
Visiblement émue par l’accueil unanime que lui a réservé Kamperhuil, Beth fait durer le plaisir pendant de longues minutes après l’expiration du délai imparti, invitant Hannah la batteuse et Chris le bassiste à la rejoindre pour un rappel improvisé (Nathan le guitariste ne reviendra en revanche pas, refus qui ajoute de l’eau au moulin à ceux prédisant une explosion prochaine possible du groupe), quittant enfin la scène sans cesser de chanter dans son micro, revenant avec sa fiancée, re-quittant la scène une nouvelle fois, et continuant de chanter en coulisse jusqu’à ce que la régie lui coupe le son à la demande des organisateurs, qui aimeraient qu’on les laisse avoir le mot de la fin.


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C’est donc à Jean-Luc Martin et Jean-Philippe Quignon qu’est revenu l’honneur de clôturer ces 21èmes Vieilles Charrues, qui, si elle n’ont pas connu la même affluence que l’édition de 2011, resteront tout de même un très bon cru: météo idéale, programmation bétonnée et éclectique, organisation rodée et efficace*… Difficile de trouver à redire à ce festival plus que jamais ancré dans le paysage estival et musical français (mon seul reproche concernant la difficulté à circuler sur le site en soirée: la sur-capacité n’est pas loin, et tout mouvement de foule malheureux pourrait avoir des conséquences dramatiques). Je reviendrai avec plaisir user mes semelles et ma Quechua sur le Kamperhuil l’année prochaine si j’en ai l’occasion! En plus de ça, il paraîtrait que les chasseurs de têtes Carhaisiens ont d’ores et déjà NEIL YOUNG dans leur viseur. Hey hey, my my…

*: Jean-Luc Martin a tenu a remercier les festivaliers de la part des bénévoles. Sans doute la fatigue, mais j’ai ri. S’il avait été faire un tour du côté de l’immense déchetterie à ciel ouvert qu’était devenu le camping à ce moment, il aurait sans doute été moins emphatique. Ce sont les festivaliers qui doivent remercier les bénévoles pour leur extraordinaire travail d’encadrement, toujours effectué avec le sourire malgré le caractère peu gratifiant et parfois franchement pénible de certaines tâches nécessaires à la tenue d’un évènement de cette taille. À toutes et tous les 5.500 grandes âmes qui nous ont permis de vivre ces 4 jours de folie, je dis un immense MERCI.
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Merci à toutes les personnes passionnées de musique avec lesquelles j’ai eu la chance de discuter et/ou d’interagir d’une manière ou d’une autre durant le festival. Keep on rocking, all of you.
Un merci tout particulier au magazine Rock First, grâce auquel j’ai pu participer au deux premiers jours du festival pour pas un rond. J’ai essayé dans cette chronique de faire vivre un peu de la formidable passion qu’ils réussissent toujours à insuffler dans leurs papiers. Règle #1: la musique, c’est un truc sentimental. Ne jamais l’oublier et ne jamais perdre « that loving feeling ».

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