Archives du blog

W.H.A.T.T.(N.O.W.): Comment Faire Un P****n De Disque (Part 2)

Suite et fin de ce W.H.A.T.T.(N.O.W.) consacré au vaste sujet suivant: « Comment diable faire un p****n de disque? ». Si vous avez aimé la mauvaise fois apparente et les justifications capillo-tractées de la première partie, vous risquez d’apprécier ce qui suit.

.

.

.

COMMENT FAIRE UN P****N D’ALBUM (suite):

.

VI. Éviter l’effet comète

« Seen a shooting star tonight… and I thought of Bob Dylan »

Qu’est-ce que l’effet comète? Pour un album, cela signifie que le disque en question ne compte qu’une seule vraie bonne chanson (la tête de la comète), le reste de la tracklist étant composé de fillers de plus ou moins bonnes qualités (la queue de la comète). Les fans du tube en puissance se retrouvent donc à acheter un album de qualité très inégale, et dont ils oublieront rapidement l’existence dès que le précieux sésame ayant justifié l’acquisition aura été numérisé et inclus à leur playlist favorite. On peut aussi parler d’arbre cachant la forêt, si tant est qu’on puisse qualifier quelques buissons rabougris de forêt.

Fort heureusement pour nous, mélomanes du XXIème siècle, ce genre de déconvenues se fait de plus en plus rare, d’abord parce que les majors n’exigent plus des artistes qu’ils sortent un nouveau disque tous les six-dix mois. Oui, ça laisse rêveur aujourd’hui, où il n’est plus rare pour les fans de devoir prendre leur mal en patience pendant plusieurs années avant de pouvoir découvrir le nouvel album de leurs groupes préférés, mais dans la jungle sans foi ni loi de la music industry des années 70, ces délais scandaleusement courts entre chaque sortie étaient la norme. Et si ça n’a pas empêché les plus doués, résistants et inspirés de sortir des chefs-d’œuvre à intervalles réguliers (Elton John, Stevie Wonder, entre autres), une des principales conséquences de ce deal insensé a été de mener à la création d’un très grand nombre de disques bâclés.

Aujourd’hui, les choses ont fort heureusement évolué dans le sens des artistes, mais certains d’entre eux, par habitude ou par nostalgie, continuent néanmoins à s’astreindre à ce rythme de création sur-humain, et donc à produire plus de scories que de pépites. Deux monstres sacrés vont ici nous servir d’exemples.

À ma droite, Bob Dylan, 35 albums studio en 50 ans de carrière, certains excellents (Highway 61 Revisited, Blood On The Tracks, Desire…), d’autres très moyens (Empire Burlesque, Down In The Groove, Under The Red Sky…). Ces trois derniers (sortis entre 1985 et 1990) sont tout à fait représentatifs de l’effet comète, puisque ne contenant chacun qu’une ou deux chansons vraiment dignes de l’immense parolier et musicien qu’est Dylan. Plus près de nous, Dylan aurait (je n’ai rien écouté) sorti un très bon disque, Together Through Life (2010), une bouffonnerie (Christmas At Heart) et, très récemment, un Tempest qui n’a pas l’air parti pour marquer son époque.

On ne peut pas être à 100% tout le temps.

À ma gauche, Neil Young, immarcescible Loner canadien, 36 albums studios depuis 1968, et également bien connu des mélomanes astronomes. À sa décharge, Old Neil a été capable de sortir de très grands disques avec régularité sur une période de plus de quarante ans (Everybody Knows This Is Nowhere en 1968, Harvest en 1972, Freedom en 1989, Harvest Moon en 1992… et peut-être Psychedelic Pills en 2012). Cependant, l’animal peut également se montrer très complaisant envers sa musique, et sortir des albums bourrés jusqu’à la gueule de chansons lo-fi passablement ennuyeuses, parfois sauvés par un morceau miraculeux, mais pas toujours. Les comètes se sont donc succédées avec régularité dans le ciel de l’ex Buffalo Springfield, particulièrement dans les années 1970. Tonight’s The Night en 1975 (chanson à sauver: World On A String), Zuma la même année (c.à.s. : Cortez The Killer), American Stars ‘n Bars* (c.à.s. : Like A Hurricane)… Pas étonnant que beaucoup de fans historiques de Neil ne le suivent plus que d’un œil discret, après avoir acheté des brouettes d’albums pas vraiment aboutis.

En France aussi, nous avons nos Stakhanovistes de la galette, qui continuent inlassablement de sortir des disques tous les 18 mois ou peu s’en faut, comme à la grande époque. Sacré Johnny.

Évidemment, il n’est pas humainement possible de sortir continuellement des albums où toutes les chansons sont géniales. Les fillers ont toujours existé, et existeront toujours. En offrant aux auditeurs un élément de comparaison avec les meilleurs morceaux du disque, ils permettent à ce dernier de trouver son équilibre. Même les plus grands albums comptent dans leur tracklist des titres de qualité légèrement inférieures, sans que cela leur nuise d’une quelconque façon. Leur présence devient cependant rédhibitoire lorsqu’ils constituent la majorité des pistes, et surtout lorsque l’auditeur les reconnaît à la première écoute comme étant ce qu’ils sont, c’est à dire des morceaux présents uniquement pour permettre au disque de durer la quarantaine de minutes réglementaires. Traiter toutes les chansons d’un album sur un pied d’égalité, sans privilégier outrageusement la ou les meilleurs d’entre-elles, voilà donc la clef pour éviter l’effet comète.

*: Penser à brûler la pochette dans le cadre du point X.

.

VII. Soigner la production

On dit que les grandes chansons sont intemporelles. On oublie souvent de préciser que cette résistance aux affres du temps est en grande partie due à la qualité du travail de production réalisé sur ces pépites. La musique étant, comme beaucoup de choses, soumise aux phénomènes de mode, et les modes ayant pour caractéristique première de passer, le risque est toujours présent pour les artistes d’ancrer leur production trop profondément dans l’air du temps, avec des résultats dévastateurs sur le long terme.

Ainsi, beaucoup d’albums apparaissent aujourd’hui comme fortement datés, la faute à des choix artistiques malheureux. On peut par exemple citer les fameux « synthés des années 1980 », dont la présence intempestive sur nombre de disques sortis au cours de cette décennie, est à présent plus un sujet de honte que de fierté pour les musiciens concernés… ce qui n’a pas empêché cette décade d’engendrer son lot de chefs d’œuvre, dont certains contenant des synthétiseurs (Brothers In Arms, Songs From The Big Chair, Clutching At Straws…). Tout est donc une question de mesure.

Aaaah, cette intro! 80’s powaaaaaaa!

Bien sûr, il est probablement impossible de se détacher complétement du contexte et de l’époque, et heureusement d’ailleurs, sans quoi aucun des courants musicaux majeurs du XXème siècle n’aurait pu émerger: pas de rock’n roll, de punk, de reggae, de disco, de new wave, d’electro… Ça aurait été dommage tout de même. Même les œuvres musicales les plus innovantes et les plus inclassables ont des attaches temporelles, culturelles, ou simplement techniques. Pet Sounds et Sgt. Pepper sonnent ainsi comme des albums de la fin des années 1960, ne serait-ce que parce qu’ils ont été enregistré en mono, comme tous les disques de l’époque. Malgré cette connotation technologique, ces deux galettes légendaires sont toujours plébiscitées par la critique et le public, pour leur « modernité », alors que la plupart des disques sortis à cette période ne sont plus guère écoutés que par les nostalgiques des sixties.

Éviter cet écueil, qui tient parfois de la faute de goût impardonnable a posteriori, n’est pas chose facile. La méthode la plus efficace semble être de privilégier la sobriété aux expérimentations les plus avant-gardistes. Guitare, basse, batterie et piano: voilà des instruments qui ne peuvent pas vieillir, et qui ne se retourneront pas contre les artistes leur ayant fait confiance au bout de quelques années (encore que… certains effets de gratte ont pris un sérieux coup de vieux avec le passage des années).
Comme il l’a été dit plus haut, l’usage de la technologie est plus dangereux, même si certain(e)s arrivent très bien à plier cette capricieuse servante à leur volonté. À l’inverse, certains albums, même s’ils n’ont eu recours qu’à des instruments classiques, vieillissent mal, pour X ou Y raisons: le Bat Out Of Hell de Meatloaf et Jim Steinman reste ainsi pour moi un des plus grands mystères de l’histoire de la musique contemporaine. 43 millions (!) d’exemplaires écoulés depuis sa sortie en 1977, et pourtant je trouve ce disque très moyen, et surtout, très daté. De la même manière, je considère le Gang de Johnny Hallyday (qui contient tout de même L’Envie, J’oublierai Ton Nom, Je Te Promets, Laura…) comme une demi-réussite, à cause de sa production absolument « fin des années 80 ».

Bref, un grand album doit pouvoir, selon moi, se détacher de son époque sans pour autant renier cette dernière. Un équilibre bien difficile à obtenir, mais condition sine qua none à l’obtention du label chef-d’œuvre.

.

VIII. Éviter le racolage

Corollaire logique du point précédent, ce conseil s’adresse à tous les artistes croyant (à tort!) que copier bêtement ce qui marche au moment M de l’instant I maximisera leurs chances de faire un carton plein chez les disquaires. Graaaaaave erreur.

Pas tant que ça, apparemment.

Je crois nécessaire de préciser une nouvelle à ce point de l’exposé (le début est déjà bien loin… merci à ceux et celles qui ont eu le courage de tout lire) que mon but est de définir les critères à remplir pour produire un p****n d’album, et pas un album rentable. Si ça avait été le cas, il y aurait fort à parier que j’enjoigne au contraire les groupes voulant s’en mettre plein les fouilles à copier, piller, sampler, coucher avec tout ce qui cartonne dans les charts. Mais, s’il est vrai (et ce n’est que justice) que beaucoup de chefs-d’œuvre ont rapporté de coquettes sommes à leurs auteurs grâce à des ventes très confortables, certaines pépites ont malheureusement été plus ou moins ignorées par le public, sans que cela ne porte la moindre atteinte à leur qualité intrinsèque. Demandez à Lou Reed s’il a vendu beaucoup d’exemplaires de Transformer et de de Berlin, pour voir.

Bien essayé Billy, mais c’est pas ton meilleur.

Capter l’air du temps, le fameux Zeitgeist hegelien, a toujours été un des grands objectifs de l’art. Art mineur selon certains, mais art tout de même, la musique populaire s’est jetée à corps perdu dans cette quête sans cesse renouvelée de description précise de son époque. Depuis le Summer Of Love de 1967, à qui de nombreux artistes (The Beatles, The Doors, Jefferson Airplane, The Mamas & The Papas…) ont fourni une BO digne de ce nom, jusqu’à la pop-electro très en vogue en ce moment, en passant par la fièvre du disco, la rage du punk ou le nihilisme glacé de la new wave, chaque génération a plébiscité les groupes et les individus qui ont su donner corps à ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même. Cette reconnaissance ayant des retombées économiques très concrètes pour ces heureux porte-paroles de la jeunesse, l’industrie musicale, pas plus bête qu’une autre, s’est donc mise au diapason de ce phénomène générateur de profits, en essayant de surfer le plus longtemps et le plus lucrativement possible sur chacune de ces vagues de Zeitgeist. Un artiste squatte le haut des charts? Dépêchons-nous de mettre sur le devant de la scène notre propre version de ce phénomène, en espérant siphonner une partie des dollars dépensés par des fans en folie. Simple et efficace, mais pas vraiment sympathique pour les individus agités comme des chiffons rouges devant les yeux du grand public, catapultés au statut de demi-dieux en un claquement de doigt, et expédiés à la poubelle dès qu’ils ont fait leur temps.

J’en vois parmi vous qui pensent (car oui, je vois penser les gens): « c’est le moment où il nous sort Justin Bieber/One Direction/Ke$ha/Nicky Minaj/… comme exemple ». J’aurais pu, car il est vrai que tous ces artistes ont connu une ascension tellement rapide qu’elle ne trompe même pas les membres les plus hardcore de leurs fanbases respectives: les majors ont dépensé une coquette somme pour s’assurer que leurs poulains frappent la cible en plein dans le mille. Attention, je ne dis pas que toutes ces personnes n’ont pas de talent: quitte à miser ses billes sur des petits jeunes (opération toujours plus risquée que de travailler avec des stars bien établies), autant en choisir qui soient un minimum doués.
J’aurais pu donc, mais ne connaissant absolument rien de la musique de ces néo méga-stars, je les épargnerai… pour cette fois. À la place, je vous entretiendrai d’un autre de ces cas d’école, bien moins connu mais tout aussi révélateur de cette logique commercialement viable mais artistiquement désastreuse, ou en tout cas, insipide. Merci à ma sœur, qui m’a fait découvrir celui qu’elle considère encore comme « un misérable suiveur sans aucune originalité » (en gros).

Si vous vous tenez régulièrement informés de l’actualité musicale depuis 2006, vous avez sans doute entendu parler de Paolo Nutini, dont le premier album, These Streets, est sorti en juillet de cette année (mais si vous connaissez: Jenny Don’t Be Hasty et New Shoes repris pour une pub PUMA – sont sur cette galette). Avec sa belle gueule de playboy italien, son accent écossais à couper au couteau (car le gaillard est écossais, oui) et sa voix de vieux chanteur de soul, le bougre avait tous les atouts pour faire un carton, et c’est précisément ce qui s’est passé. S’en est suivi un deuxième album en 2009, Sunny Side Up, agréablement varié dans sa forme, et témoignant d’un artiste peu enclin à se laisser catégoriser comme « chanteur à minettes ».
Ma sœur adore ce type, et fut donc outrée d’apprendre l’existence de Bobby Bazini, aka la copie conforme de Paolo (même voix, même style, même look), dénichée par Warner au plus profond du Québec afin d’émuler le succès rencontré par le highlander d’Atlantic. Je vous laisse comparer le I Wonder du canadien avec le These Streets de l’écossais, afin que vous puissiez vous faire votre idée. Pour info, le Better In Time du bellâtre #2 est sorti en 2010.

À gauche, Nutini. À droite, Bazini. Ou l’inverse.

Malheureusement pour Bobby, Paolo ne lui a laissé que des miettes, et la carrière du ‘ti-cul (j’adore les expressions québécoises) de Mont-Laurier semble piétiner méchamment, malgré un lancement très médiatisé. Dommage mon gars.

On me dira que ce n’est pas sa faute si son label l’a sorti de son tiroir pour ratisser derrière Nutini. Certes, il aurait été injuste de lui demander de chanter comme un frère Gibb s’étant coincé les parties en remontant trop vite la braguette de son jean patte d’eph, juste parce que Paolo tenait déjà le créneau crooner au moment de son éclosion médiatique. Mais tout de même, il aurait pu essayer de se démarquer un minimum de son comparse (Atlantic appartenant à Warner), afin d’exister musicalement pour lui-même, et ne pas être une simple doublure. On verra bien ce que donnera le deuxième album, s’il sort un jour.

S‘il est salaud de tirer sur l’ambulance/corbillard de Bobby Bazini, certains artistes sont en revanche bien plus critiquables, puisqu’ayant l’influence et le métier nécessaires pour ne pas obéir bêtement aux moindres injonctions de leur label. Non, ces gens là cherchent également à capturer le Zeitgeist, pour les mêmes raisons que leurs majors: faire du fric. Shame on you, moneysuckers! Madonna est coutumière du fait, soit, mais la défection (il est vrai prévisible) de Gossip a été un rude coup pour tous ceux qui avaient vu dans le succès de la bande à Dito un doigt d’honneur bien senti envoyé par le rock underground et sans concessions à la music industry. Qu’ils profitent bien de l’instant présent, car le futur s’annonce bien mal engagé pour eux (je parle de leur futur legs à l’histoire de la musique, hein). Lou Reed, par contre, n’a pas trop de soucis à se faire de ce côté.

Pour conclure cette longue digression, je résumerai mon propos de la manière suivante: le Zeitgeist, si on a besoin de le chercher, c’est qu’on ne l’a pas ou plus. Rien de très grave en somme (on peut sortir de très très bons albums totalement en contradiction avec le reste de la production musicale de l’époque), le vrai vice consiste à vouloir absolument inclure le Zeitgeist à son disque. Non seulement c’est ridicule, mais en plus, ça ne marche jamais.

.

IX. Ne pas s’éterniser

Conseil gonflé de la part d’un type qui vient d’écrire un annuaire sur le sujet, mais je le pense vraiment. Et pour vous montrer ma bonne foi, ce neuvième point sera traité de manière très rapide (mais complète, pas de blague).

Il a été prouvé de nombreuses fois que le cerveau humain n’était capable de rester concentré que pendant un laps de temps oscillant entre l’assez décevant et le franchement ridicule. Or, écouter un album nécessite d’être concentré sur, ou tout du moins, réceptif à la musique jouée, qui sans ça devient un simple bruit de fond. Si l’œuvre est trop longue, l’esprit finit toujours par partir regarder ailleurs si l’herbe est plus bleue et la mer plus verte (il est bizarre l’esprit). Bien sûr, il finira par revenir à ce qu’il faisait, par exemple quand le chanteur lancera une trille supersonique, ou que le batteur entamera un solo de cymbales avec les dents, mais le risque et la fréquence et la durée de ces déconnexions impromptues ne feront qu’augmenter, jusqu’à ce que notre auditeur décide que ce disque est décidément bien ennuyeux.

Après concertation avec mon esprit, j’estime que la durée optimale d’un album est comprise entre une demi-heure et trois quarts d’heure. Plus court, la temporalité (je recase mes propres concepts, excuse-moi) risque de souffrir et plus long, la déconcentration et la lassitude guettent.

Est-ce à dire que les doubles (triples, quadruples, etc…) albums ne peuvent pas être considérés comme des très bons disques? Et bien, très honnêtement… oui. Enfin, pour préciser ma pensée avant que les acharnés de Blonde On Blonde, The White Album, Exile On Main Streets, The Lamb Lies Down On Broadway et autres merveilles interminables, ne me tombent dessus, je considère qu’ils auraient été encore meilleurs s’ils avaient été plus courts. À la liste ci-dessus, je préfère largement Blood On The Tracks (51 minutes pourtant… t’étais limite sur le coup, Bob), Sgt. Pepper (40 minutes), Let It Bleed (42 minutes) ou encore Nursery Cryme (40 minutes). Je ne suis pas équipé pour des écoutes plus longues, désolé.

Chez Pink Floyd, même quand on se lamente de la fuite du temps, ça prend des plombes…

.

X. Choisir avec soin le cover-art

Ultime recommandation, qui sent franchement comme la dernière cartouche d’un type qui n’avait que neuf idées (à peu près) potables, mais qui voulait absolument faire un top 10. Vous êtes très perspicaces.

Raisonnons par l’absurde: est-ce qu’un très bon album avec un cover-art immonde perd de sa qualité? Non, évidemment. Et à l’inverse, est-ce qu’une bonne grosse bouse avec une jaquette somptueuse (et trompeuse) peut prétendre à l’excellence musicale? Non plus, of course. Alors, qu’est-ce que cette histoire purement graphique vient faire dans un sujet consacré à la musique? Et bien, elle vient apporter à ce dernier la conclusion qui lui manquait (en premier lieu), tout en essayant d’apporter un éclairage sur un point certes très secondaire, mais qui pourrait faire la différence entre succès et échec.

Supposons que nous vivions dans un monde doté de moyens de communication dignes de la Calédonie pendant le haut Moyen-Age. Impossible dès lors de se rancarder sur la qualité de tel ou tel album avant de l’acheter ou pas, ce qui condamne notre acquéreur potentiel à baser sa décision sur d’autres critères. Et l’un d’entre eux, le premier d’entre eux oserais-je même, n’est autre que le look de l’objet qu’il tripote nerveusement dans ses petites mains potelées, sous l’œil inquisiteur du vendeur. Dans la plus pure tradition philosophique des Anciens, il y a de très fortes choses qu’il associe inconsciemment le beau et le bon, et finisse par choisir la galette qui lui semblera la plus attractive, visuellement parlant. Si on reprend le chef d’œuvre mal sapé et la purge resplendissante du paragraphe précédent, on se rend compte que le premier a toutes les chances d’être délaissé au profit de la seconde, choix malheureux mais somme toute assez logique.

Mauvais goût, minimalisme criard, incrustations cheap ou simple laideur, petit florilège de ratages divers.

Et c’est à ce moment que je sens que vous vous dîtes: « bien tenté Freud, mais aujourd’hui il suffit de sortir son smartphone pour savoir ce que le monde pense de chaque disque ». Exact… en théorie.

Non pas que cette information ne soit effectivement pas à la disposition de qui veut bien la lire, mais plutôt que nous sommes en général bien trop paresseux et égocentriques pour: 1) nous donner la peine de faire une enquête approfondie sur chaque album nous intéressant avant de l’acquérir ou pas, et 2) faire confiance aux hordes d’anonymes qui ont exprimé leur point de vue sur le sujet de notre dilemme… Après tout, comment être sûr que cette bande de pouilleux ait bon goût? Bref, tel le viking ne sachant pas trop s’il doit plutôt claquer le fruit de ses pillages dans un disque de chants grégoriens ou un album de traditionnels païens, nous nous retrouvons souvent comme deux ronds de flan devant les bacs à CD de notre dealer de musique habituel. Et comme ce musculeux berserk, comme l’indécis aux mains potelées, nous nous résignons finalement à faire du contrôle au faciès.

On voit donc que les artistes ont tout intérêt à se fendre d’un cover-art à même d’éveiller l’attention et la curiosité du badaud lambda. Sur un malentendu (ou un coup de foudre), il pourrait bien acheter l’album qui l’intrigue (ce qui est déjà une victoire), l’aimer, l’offrir à ses amis, faire sa promotion sur internet et se déplacer aux concerts. Au pire, il le détestera et le descendra en place publique, mais comme tous les communicants le savent, mieux vaut une mauvaise pub que pas de pub du tout.

Un bon cover-art n’a pas à être nécessairement « beau » (même si un minimum esthétique est nécessaire). Il peut très bien se contenter d’être drôle (mais pas trash) ou intrigant.

Les plus malins demanderont quel est le rapport entre tout ceci et la réalisation de très grands disques. Il n’est pas évident, mais il existe. Notre relation avec ces perles rares est en effet fortement affective et émotionnelle. Ces disques, on les aime, ils nous fascinent autant qu’ils nous enchantent. Mais si l’image qui leur est attachée (et cette image est dans l’immense majorité des cas celle de la pochette) n’est pas à la hauteur de leur qualité, notre inconscient les mettra en retrait, par rapport aux albums étant à la fois bons et beaux. Les candidats déclarés à l’excellence ultime devraient donc y réfléchir à deux fois avant d’apposer une photo immonde/floue/de mauvais goût sur le boîtier de leur bébé. Le diable (celui qui a échangé l’âme de Robert Johnson contre deux-trois conseils de gratte) se cache dans les détails.

.

.CONCLUSION

.

Le chemin vers la réalisation du chef d’œuvre musical absolu est long et semé d’embûches. Il est d’ailleurs douteux que cet album incomparable soit un jour disponible, car comme dit le proverbe, on ne peut pas plaire à tout le monde. Reste que le cahier des charges, sommairement décrit ci-dessus par un auditeur anonyme parmi les plus de sept milliards que compte notre planète, devra fatalement être respecté par cet hypothétique disque miraculeux et insurpassable. En attendant cette merveille, nous avons tout loisir d’établir nous-mêmes notre liste des travaux les plus aboutis produits par l’humanité depuis qu’elle s’est découverte un penchant pour la musique. Au travail.

Publicités

W.H.A.T.T.(N.O.W.): Comment Faire Un P****n De Disque (Part 1)

Nouveau W.H.A.T.T.(N.O.W.), consacré à la question qui tourmente artistes, producteurs et maisons de disques depuis la nuit des temps (au moins): « Comment faire un p****n de disque? ». Éléments de réponse.

Le lundi soir (et les autres soirs de la semaine aussi, d’ailleurs), j’écoute l’émission de Francis Zegut sur RTL2. Et comme tous les lundis, le Père Noël du son pop-rock, anciennement stagiaire radio de très longue durée et artisan tailleur de menhirs à ses moments perdus, a passé trois morceaux tirés d’un seul et même album, afin de démontrer l’excellente facture de la galette. Pour la petite histoire, ce lundi ce fut au tour de A Trick Of The Tail de Genesis d’être soumis à cet examen poussé, lors d’une session de vingt minutes (et oui, à l’époque on se foutait bien d’exploser le format radio-friendly des 3’30 ») qui m’a ramené à l’époque où j’avais pour la première fois osé jeter une oreille sur ce drôle de CD, traînant sa misère dans la collection familiale depuis un paquet d’années. Le bon vieux temps, en quelque sorte.

Une fois les dernières notes de Dance On A Volcano dissipées, Zegut reprit l’antenne pour conclure l’émission et nous promettre de belles (re)découvertes d’albums de qualité les semaines suivantes, que ces derniers soient des millésimes historiques ou de jeunes crus prometteurs. Et c’est vrai que quelques décennies séparent le Rumours (1977) de Fleetwood Mac ou le Hunky Dory (1971) de Bowie des tous récents My Head Is An Animal de Of Monsters And Men ou du premier long format de Birdy, disques qui ont pourtant tous reçu les honneurs du « Trois en un » (nom de la rubrique du père Zegut).

Avouez que ça donne envie, une pochette comme ça.

.

Force est donc de constater que le temps ne fait rien à l’affaire: quand on est bon, on est bon. Tant pis pour les ronchons qui ont prophétisé, prophétisent et prophétiseront la mort du rock/punk/folk/pop/insérez votre type de musique préféré avec une conviction un brin masochiste: les artistes d’aujourd’hui sont au moins aussi capables que leurs prédécesseurs, n’en déplaise aux pythies au verbe haut et à la gâchette facile. Ceci posé, on se retrouve confronté à la question, cruciale et intemporelle, de savoir ce qui fait d’un album un bon, un grand, un putain d’album.
Ce qui suit est donc le fruit d’une réflexion personnelle menée sur ce thème aussi passionnant que complexe, tant il est vrai que notre subjectivité nous pousse parfois/souvent à voir des chefs d’œuvre là où d’autres ne distinguent qu’ébauches ou ratages. C’est le jeu, ma pauvre Lucette. Certains des exemples (et contre-exemples) utilisés ci-dessous pourraient donc heurter les convictions profondes de certains lecteurs, ce dont je m’excuse par avance. J’espère seulement que les dix points développés plus loin ne feront, eux, l’objet d’aucun procès en invalidation (j’ai essayé de rester objectif, je le jure votre honneur). Let’s go.

.

COMMENT FAIRE UN P****N D’ALBUM:

.

Avant-propos: Il va de soi que j’utilise ce titre volontairement provocateur uniquement pour élargir mon lectorat (le sensationnel et les prises de position absolument tranchées – jusqu’à la mauvaise foi la plus crasse – faisant bizarrement plus recette que les papiers tièdes et consensuels consacrés à des sujets dont tout le monde se fout*). À ceux qui, s’estimant floués par cette accroche grandiloquente, s’enquerraient de ma légitimité à dresser une check-liste des points à respecter pour sortir un très grand album, je répondrai ceci: je n’ai moi-même jamais sorti de disque méritant de figurer dans cette catégorie à part. Je n’ai jamais sorti de disque d’ailleurs, ni n’ai été impliqué de près ou de loin , à un projet artistique sérieux (mis à part un peu de chorale dans mes jeunes années, mais il y a prescription). Bref, mon avis ne saurait et ne devrait être pris pour parole d’évangile, étant juste celui d’un amateur se considérant comme (modérément) éclairé. Car si je n’ai rien fait, j’ai en revanche écouté un bon paquet d’albums, et comme le chantait Peter Gabriel en 1973 (Genesis, encore…) I Know What I Like (In My Record Collection).

*: Exemple: la culture du chou de Bruxelles au Daguestan, une fausse bonne idée?

I. Maîtriser son sujet
De mauvais musiciens peuvent-ils accoucher d’un bon album? Depuis la naissance mouvementée du punk au milieu des années 1970, on peut raisonnablement répondre par l’affirmative à cette question. Ce n’est pas faire injure aux Sex Pistols que de considérer les protégés de Malcolm McLaren ne cassaient pas des briques avec leurs instruments (au sens figuré au moins), surtout quand on les compare avec les virtuoses du rock progressif contre lesquels ces mauvais sujets se sont initialement rebellés. Sid Vicious ne savait même pas jouer de la basse, c’est dire. Et pourtant, Never Mind The Bollocks est sans contestation possible l’un des disques majeurs des cinquante dernières années, un monument musical dont l’institutionnalisation a posteriori constitue une des cocasseries dont l’histoire a le secret.

Si l’absence de talent n’est donc pas incompatible (seulement très rédhibitoire) avec la réalisation d’un grand album, il est en revanche crucial que les candidats à la création d’un chef d’œuvre intemporel demeurent tout à fait maîtres de leur sujet. Pour reprendre notre exemple punk, Rotten et consorts ont sans doute enregistré quelques unes des compositions les plus basiques et sommaires de l’histoire du rock, mais ils l’ont fait avec une énergie, et surtout, une application, telle qu’ils ont réussi à transcender cette pauvreté musicale pour obtenir les bombes incendiaires et exutoires que tout le monde connaît. Bref, les Sex Pistols ne savaient peut-être pas faire grand chose de leurs dix doigts, mais le peu qu’ils savaient, ils le faisaient excellemment. Hear hear.

Car de mauvais musiciens peuvent aussi faire de mauvais disques, et d’ailleurs, c’est ce qui arrive le plus souvent. Un exemple parmi tant d’autres: l’improbable groupe The Shaggs, composé des quatre sœurs Wiggin, et longtemps considéré comme le nadir absolu en matière de néant musical (même si Zappa, sans doute après avoir abusé de substances prohibées, affirma que les demoiselles étaient meilleures que les Beatles). Auteur/responsable d’un seul album, la légende noire Philosophy Of The World, ce groupe familial – monté par papa Wiggin pour se conformer à une prophétie énoncée par sa propre môman… – splitta logiquement à la mort de ce dernier, les filles s’étant contenté d’obéir aux ordres mystiques de leur paternel pour éviter les baffes.
Comme le prouve le My Pal Foot Foot proposé ci-dessous, le résultat est tellement étrange (moi je parlerai plutôt de mauvais, mais chacun est libre) qu’il n’est guère étonnant que la sororité Wiggin soit devenue culte parmi les mélomanes les plus pointus (moi je parlerai plutôt de déviants, mais…). Il aurait pourtant suffit que les girls apprennent à jouer en rythme et ensemble pour que leur galette ne devienne pas le repoussoir ultime de tous les musiciens en herbe.

.

Enfin, dernier cas de figure possible, force est de constater que même des artistes (un minimum) talentueux peuvent engendrer des monstres disgracieux, pour peu qu’ils n’exigent pas le meilleur d’eux-mêmes. À titre personnel, j’ai ainsi eu la désagréable surprise de constater que le disque d’un jeune songwriter folk sur lequel j’avais flashé (musicalement parlant, hein) lors d’un showcase à la Fnac était une vraie purge auditive, le bonhomme chantant horriblement faux dès qu’il montait dans les aigus (il va de soi que la performance live avait été, elle, de très bonne qualité, sans quoi je n’aurais pas claqué 13 euros dans cette galette). Avouez qu’il est très dommage de « saloper » ainsi tout un album, alors que refaire une prise voix correcte pour chaque morceau incriminé aurait permis de régler l’affaire en un tour de main…

Bref, le premier point que je voulais développer dans cet article peut se résumer de la manière suivante: ne partage avec le reste du monde que ce que tu es sûr de ne pouvoir améliorer.

.

II. Développer l’album autour de quelques thèmes forts
Les artistes se distinguent de la masse de leurs congénères par une sensibilité exacerbée et un sens créatif supérieur à la moyenne. Les musiciens faisant après tout partie de ce grand milieu étrange, il serait logique de considérer qu’un groupe suivant sa muse jusque dans les recoins les plus biscornus de sa psyché a plus de chance d’enfanter quelque chose de mémorable qu’un autre plus timoré dans son approche artistique. Attention cependant à ne pas s’éparpiller en tous sens: une créativité mise au service de quelques idées-force semble en effet produire de bien meilleurs résultats qu’une liberté absolue dans ce domaine.

Cette canalisation volontaire (et souvent salutaire), appliquée dans son sens le plus strict, a ainsi donné naissance à ce qu’on a appelé des concept albums, dont un bon nombre ont profondément marqué leur époque. Depuis le séminal Pet Sounds des Beach Boys en 1966 (une sorte d’éducation sentimentale retranscrite dans le contexte des USA dans les années 1960) jusqu’à l’excellent The Suburbs d’Arcade Fire en 2010, en passant par The Wall et Misplaced Childhood, les concept albums ont souvent tapé dans le mille et permis à leur auteurs d’entrer au Panthéon des musiciens contemporains.

La banlieue, ça vous évoque quoi?

Mais ce souci de cohérence peut aussi s’exprimer de façon moins évidente, et influencer la réalisation d’un disque seulement sur le fond, et non sur la forme. Ainsi, il est communément admis que le meilleur album d’AC/DC (ou en tout cas, celui qui s’est le mieux vendu), Back In Black, constitue un hommage appuyé à leur ancien frontman, décédé des suites d’une biture carabinée seulement cinq mois avant la parution du disque. De la même manière, l’un des tous meilleurs Dylan, Blood On The Tracks, a constitué selon l’intéressé une tentative de self-therapy consécutive à sa séparation avec Sara Lownds après dix ans de vie commune, et l’album est tout entier traversé d’évocations douces-amères de cette relation passée.

Dans un tout autre registre, on retrouve dans les pistes de What’s Going On tout le désarroi de Marvin Gaye devant une société américaine à bout de souffle. Troubles sociaux, corruption, guerre du Vietnam, et même préoccupations écologiques (en 1971!), cet emblématique disque soul dissimule un réquisitoire sans complaisance sous ses abords d’une douceur merveilleuse. On retrouve la même démarche, quoique pour un résultat beaucoup plus rock, dans le double album des Clash, London Calling, décrivant avec force de détails la société britannique de la fin des années 70 dans toutes sa diversité, son énergie et ses contradictions.

Il semblerait donc que canaliser son énergie créative autour d’un ou de quelques thèmes marqués permettrait d’aboutir à des résultats plus aboutis que de laisser son inspiration baguenauder dans les sous-bois de l’inconscient. Amis musiciens, fixez-vous donc des limites et travaillez (dur) à l’intérieur de ces dernières, c’est bon pour votre karma (et pour votre porte-feuille).*

*: Mais évidemment, rien n’est aussi simple dans ce bas-monde, et les contre-exemples spectaculaires à cette ébauche de théorie ne manquent pas. Par exemple, il est de notoriété publique que Who’s Next (l’anti concept-album par excellence, puisque bâti sur les ruines de Lifehouse Project) est bien supérieur à Tommy. Décidément, rien n’est Pure & Easy.

Le concept-album ultime: une journée mise en musique depuis l’aube jusqu’à la nuit (en satin blanc). A True Masterpiece.

III. Varier les plaisirs

Ce point peut sembler en contradiction avec le précédent, et c’est peut-être pour cela qu’il est aussi difficile de réaliser de très bons albums. Comment, en effet, parvenir à conjuguer cohérence et variété dans un seul objet? Sans être totalement opposées, ces deux valeurs ne sont toutefois pas franchement synonymes, et pourtant, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre, si l’on veut accoucher d’une œuvre qui traversera les décennies sans prendre une ride.
Sans cohérence, l’album se transforme (dans le meilleur des cas) en « best-of », empilant les morceaux sans que la somme sublime l’addition des composants. Je risque de choquer, mais c’est pour cette raison que je considère que Thriller n’est pas un bon album, mais seulement la réunion de quelques unes des meilleures chansons de Michael Jackson (et de la pop music) sur le même support. Boulimique dans ses influences (rock sur Beat It, disco sur Billie Jean, funk sur Thriller, soul sur The Girl Is Mine…), Thriller excelle fugacement dans tous les genres sans parvenir à les fusionner en un tout cohérent.

Sans variété en revanche, l’auditeur risque de rapidement s’ennuyer ferme à l’écoute du disque, même si ce dernier est bon (exemple personnel – qui en fera certainement bondir plus d’un derrière son écran – le Unknown Pleasure de Joy Division). Atteindre un juste milieu entre ces deux dimensions, voilà donc l’objectif.

Pour ce faire, le plus simple est encore d’alterner chansons up et down tempo, qui permettront au public de découper mentalement l’album en séquences plus ou moins énervées. Cette cartographie est très importante a plus d’un titre (voir le point suivant), et ne devrait donc pas être prise à la légère par les artistes.
Plus efficace encore, mais plus difficile, on peut aussi s’autoriser quelques changements de style au cours de l’album, même s’il convient d’user de ce truc avec parcimonie, sous peine de finir avec un sous Thriller (je ne crois pas que l’on pourra faire mieux un jour). Cela marche particulièrement bien avec les groupes et les artistes classés heavy ou hard rock, et qui déposent l’armure le temps d’une ballade romantique à souhait. Le Black Album de Metallica et son émouvant Nothing Else Matters, ou le Wind Of Change de Scorpions sur Crazy World ont ainsi permis à ces deux gangs de grands méchants rockers de conquérir un nouveau public, resté jusque là insensible aux déferlements de décibels qui constituaient le fond de commerce des bandes de Lars et Klause. Les Guns N’ Roses ont également pris le soin de saupoudrer leurs LP rageurs de quelques grammes de douceur et de romantisme: Sweet Child O’ Mine sur Appetite For Destruction, November Rain et Don’t Cry sur le double séparé Use Your Illusion… Et ça marche.

Sur l’échelon supérieur de la versatilité musicale, on retrouve des albums proprement légendaires, tels que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ou A Night At The Opera de Queen. Cette dernière galette reste à mes yeux l’exemple ultime de ce qu’un groupe est capable d’accomplir en matière d’expérimentations musicales, tout ce que Thriller n’a pas réussi à faire. Car si, comme ce dernier, Night est un véritable pot pourri d’influences musicales (hard rock, skiffle, pop, jazz, claquettes, opéra, hymne national…), les Queen ont néanmoins réussi à garder une cohérence entre leurs morceaux, bien aidés il faut dire par les timbres de voix très reconnaissables de Mercury et Taylor, ainsi que le son distinctif de la Red Special de May.

En même temps, c’est quand même l’album qui contient cette chanson.

Au final, l’équation entre cohérence et variété admet un certain nombre de solutions, certaines basiques et d’autres incroyablement recherchées. Tout dépend de la capacités des artistes concernés à brasser les ambiances (niveau 1) et les genres (niveau 2) sur leur album, tout en parvenant à apposer leur patte sur le résultat hybride obtenu. Un exercice délicat, pour sûr, mais si c’était facile, tout le monde le ferait.

.

IV. Donner au disque une « temporalité »

Extrêmement important. Par temporalité, je veux dire que le disque en question doit se dérouler sous les oreilles de l’auditeur, tout à fait comme s’il regardait un film ou lisait un livre. Les très grands albums ont cela de spécifique qu’on ne saurait envisager les écouter avec une trackliste modifiée: chaque morceau occupe une place unique dans la construction et l’équilibre de l’ensemble, et si on touche à l’une d’entre elles, c’est tout l’édifice qui s’effondre. Après quelques écoutes, l’auditeur sait d’instinct se repérer à l’intérieur de l’œuvre d’après la chanson jouée, ce qui a un impact énorme sur la manière dont il perçoit chaque morceau. Pas très clair? Je sais, et je m’en excuse. J’espère que cela s’éclaircira après quelques exemple.

Prenez The Wall de Pink Floyd par exemple (si vous n’êtes pas familier avec ce double mythique, arrêtez de lire et cliquez là… à dans une heure et demie!). À force de pratiquer ce léviathan, l’auditeur finit par connaître l’histoire de la descente aux enfers de Pink sur le bout des doigts, au point d’éprouver des sentiments différents selon les morceaux: contestataire sur Another Brick In The Wall (Part II), légèrement lugubre durant Don’t Leave Me Now, déboussolé pendant Hey You, rêveur sur Comfortably Numb et halluciné sur The Trial. Il/elle vit ce conte absurde et glacé en même temps que son protagoniste, et accueille donc avec une hébétude non feinte le conclusif Outside The Wall comme une marmotte remontant à l’air libre après des mois passés dans les ténèbres.*

« Ça va? »
« Super, pourquoi? »
« Oh, pour rien… »

The Wall bénéficie grandement de cette temporalité exacerbée, mais il n’est pas le seul album sur lequel ce phénomène se retrouve. Bien entendu, tous les concept albums narratifs (Tommy, Joe’s Garage, Days Of Future Passed – celui-là plus qu’un autre… – ) tirent profit de la capacité du cerveau humain à s’identifier à l’histoire qu’on lui raconte ou lui suggère, mais d’autres disques réussissent également à exploiter cette particularité. Pour poursuivre notre parenthèse floydienne, citons par exemple The Dark Side Of The Moon et Wish You Were Here. Le premier s’impose grâce à l’impression de n’être qu’un seul long mouvement, psychédélique à souhait, alors que le second se contente de nous faire le coup du miroir (une moitié de Shine On You Crazy Diamond en ouverture et l’autre en conclusion, et le tour est joué! Ce fut la même histoire pour Animals d’ailleurs, à base de cochons sur les ailes d’un avion). Le résultat est pourtant le même: on n’a pas eu l’impression d’écouter un album, mais de le traverser de part en part, le laissant quelque part derrière nous à la fin de l’écoute. Et c’est plutôt très agréable, enfin je trouve.

À force de retourner cette histoire de temporalité dans tous les sens pour en tirer la substantifique moelle, j’ai fini par en conclure que tout se jouait principalement au début et, surtout, à la fin de l’album.
Au début, car il faut donner l’impression à l’auditeur qu’il entre dans un monde parallèle, soit de manière progressive (une nappe de synthé bien planante par exemple), soit de manière plus directe (un riff de guitare attaqué dès les premières nano-secondes de lecture, au hasard).
À la fin, pour laisser notre homme/femme retomber sur ses pieds après quelques minutes d’extase, le plus souvent à l’aide d’un effet fade out sur le dernier morceau. Ce n’est pas un hasard si les titres les plus longs d’un album se retrouvent souvent placés aux extrémités de ce dernier, où ils agissent comme de véritables « sas de décompression » mentaux.
Ces deux formalités remplies, le reste du disque peut être ouvragé pour renforcer l’effet tant désiré, en travaillant les transitions entre les chansons par exemple, afin d’insuffler une dynamique à l’ensemble, ou bien assemblé plus librement, le cerveau de l’auditeur se chargeant du gros du travail. Attention donc à ne rater ni son entrée, ni, pire encore, sa sortie.

*: Tout le génie (un brin pervers) de Waters a été de « boucler la boucle » en terminant l’album par une phrase… conclue au début du premier morceau du disque. Tout n’est qu’un éternel recommencement.

Bon, je crois qu’on va la mettre à la fin celle-là…

.

V. Ne pas avoir peur de la complexité

Car si la simplicité, ou plutôt, l’accessibilité, permet de toucher un large public, la complexité fidélise les audiences (certes plus réduites), ce qui n’est pas rien à l’heure où l’offre musicale est plus pléthorique que jamais.

Je me souviens de ma première rencontre avec Bob Dylan, il y a une dizaine d’années. Mon oncle, très grand fan du Zim devant l’éternel, nous avait prêté un best of de l’icône, que je connaissais évidemment de nom, mais sans pouvoir rattacher aucun morceau à ce mystérieux personnage que tout le monde semblait connaître, même s’il ne passait jamais à la radio. De retour du supermarché, ma mère introduisit le CD dans l’auto-radio, enclenchant de ce fait le lancement d’un Blowin’ In The Wind (je crois) qui me sembla absolument horrible. Voix nasillarde, chant monocorde (en anglais évidemment), accompagnement limité à une poignée d’accords grattés sur le ventre d’une guitare sèche… Et ce final plaintif, proprement misérable même, à l’harmonica! C’est ça, Bob Dylan? Il doit y avoir une erreur!

Tu sais sait ce qu’elle te dit, l’erreur, petit con?

Évidemment, j’ai eu largement le temps de réviser ma position sur le sujet après cette première confrontation malheureuse. Blowin’ In The Wind ne m’est plus aussi désagréable qu’avant, maintenant que je comprends ses paroles ainsi que la démarche artistique qui a amené le jeune Dylan a recourir à cette instrumentation ultra-dépouillée. Surtout, j’ai exploré d’autres chansons, d’autres albums du maître, qui m’ont fait réalisé à quel point ce type est génial, et sa contribution à l’histoire de la musique, à l’histoire tout court même, importante. À l’inverse, j’ai pratiquement coupé tous les ponts avec un des groupes que j’adorais à l’époque où le barde errant de Duluth est entré dans ma vie, Émile Et Images. Croyez-le ou pas, mais je me suis rendu compte que Les Démons de Minuit et autres Capitaine Abandonné ne me parlaient pas plus que ça, finalement. Quant à l’association synthétiseurs criards + boîtes à rythme sans âmes, je crois en avoir eu mon compte pour cette vie et les huit suivantes. Finies les sucreries musicale donc, et place à des aliments plus corsés et coriaces (voire limite faisandé pour certains) certes, mais bien plus roboratifs.

Aujourd’hui, après quelques années de ce régime plus exigeant, j’apprécie beaucoup me « casser les dents » sur un album à la première écoute, revenir à la charge un peu plus tard, me refaire rembarrer, mais un peu moins sèchement que la fois précédente, et ainsi de suite, jusqu’à tomber totalement amoureux d’une œuvre que j’aurais simplement détesté, ou qui m’aurait laissé de marbre, quelques années plus tôt. Pire, je suis devenu snob au point de me méfier des disques que tout le monde adore instantanément, parfois à tort je dois reconnaître.

La complexité constitue donc, à mes yeux, une des qualités essentielles des grands albums. C’est cette complexité qui fera revenir les auditeurs, encore et encore, et qui leur permettra de tirer de chaque nouvelle écoute quelque chose de différent de celles d’avant. Cette exigence peut s’exprimer aussi bien par le biais de textes bourrés de références obscures ou permettant les interprétations les plus débridées (Dylan est un bon client), que par des arrangements incroyablement fouillés, complexes et/ou minutieux, ou des parti-pris déroutants pour les non-initiés. Entendre pour la première fois le Broken Revisited figurant sur Songs From The Big Chair de Tears For Fears (qui contient, entre autres, Shout, Everybody Wants To Rule The World et Head Over Heels, excusez du peu), ça surprend. Mais on s’y fait, et on finit par apprécier cette incartade farfelue du côté du reverse talking.

La complexité est donc une bonne chose dans la réalisation d’un album, mais comme toutes les bonnes choses, il convient de ne pas en abuser, sous peine de rebuter pour de bon le public (à l’exception d’une poignée de fans absolus, d’autant plus hardcores qu’ils seront peu nombreux… pas mal si l’on veut se reconvertir en gourou, mais pas le mieux si l’on veut simplement vivre de sa musique). Écouter un album doit avant tout rester un acte de plaisir pour l’auditeur, et pas une épreuve de résistance ou une séance de torture, à moins que l’auditeur en question ait des penchants sado-masochistes. Bref, comme j’évite d’écouter Émile et Images, je me dérobe souvent lorsque mon iPod me propose le (vraiment trop conceptuel à mon goût) Trout Mask Replica du Captain Beefheart et de son Magic Band. Y a des limites.

Attention, c’est extrême.

.

Et la suite? Elle arrive bientôt, promis! Encore plus d’arguments spécieux, d’exemples polémiques, de néologismes fumeux… Vous avez hâte, moi aussi.

%d blogueurs aiment cette page :