W.H.A.T.T. (N.O.W.): LES PREMIÈRES PARTIES

Un concert est un évènement obéissant à des codes et des règles bien définis. Intégrer ce corpus implicite, souvent de manière empirique (car ce sujet n’a malheureusement guère été exploré par la littérature – à quand la sortie de J’assiste à un concert pour les nuls? – ), fait partie intégrante du parcours du gig goer, et permet généralement de profiter de l’expérience bien plus efficacement que le tout venant. Le sujet étant vaste, complexe, et laissant une grande part au ressenti de chacun (personnellement, je goûte assez peu me retrouver au milieu d’un poggo, avis qui n’est pas partagé par l’être humain – généralement fortement imbibé, passablement instable mais merveilleusement enthousiaste – m’identifiant comme une surface de rebond sur la simple longueur de mes cheveux), je ne traiterai dans ce billet qu’une portion congrue de cette vaste thématique, à savoir la fameuse « première partie ».

À titre personnel, je considère les premières parties comme des opportunités offertes au public de découvrir de nouveaux artistes, et ce dans des conditions (souvent, mais pas toujours) privilégiées. D’ailleurs, il m’est arrivé plus d’une fois d’aller applaudir une « ancienne » première partie dont la prestation m’avait convaincu lorsqu’il ou elle repassait sur Paris en tant que tête d’affiche. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine sympathie pour ces apéritifs artistiques, laissés en pâture d’un public généralement indifférent, bruyant et irrespectueux, et à qui il est demandé de se mettre totalement à nu (car il n’y a pas grand chose de plus intime que de jouer ses propres morceaux à des étrangers) en échange de quelques maigres applaudissements. Je pense que c’est dans ces moments là que s’examinent en toute objectivité la robustesse et la pertinence d’une vocation artistique, et que l’on peut décider si ce choix de carrière en vaut la peine ou non. Ayant vécu plus d’un moment d’affreuse solitude lors d’interventions en public désastreusement négociées au cours de ma prime et folle jeunesse, j’éprouve une empathie profonde pour ces artistes, et m’efforce de leur témoigner le respect qu’ils méritent, même si leur musique me laisse indifférent.

D‘autre part, étant souvent dans les premiers rangs des spectateurs, je considère qu’il est de mon devoir de m’intéresser un tant soit peu à ce qui se passe sur scène, autant par considération pour l’artiste qui s’y produit, et qui remarquera certainement plus le loustic occupé à pianoter sur son portable d’un bout à l’autre de son set si le malotru se trouve à 50 centimètres de son pied de micro que derrière la table de mixage, que par égard pour le ou les potentiels fans dudit artiste (car il y en a toujours dans la salle), qui aimerai(en)t sans doute prendre ma place afin de supporter au mieux leur idole. Bref, je considère comme normal de m’intéresser à ce que propose les premières parties, et ne descend jamais en deçà d’une démonstration d’indifférence polie (sauf en cas de DJ set, comme nous le verrons plus tard).

J‘aime préparer au maximum les concerts auxquels j’assiste. Cela inclue autant des considérations techniques (à quelle heure arriver pour être sûr d’avoir une bonne place?), logistiques (vais-je être en mesure de prendre le dernier train à temps ou faut-il que je fasse une partie du trajet en voiture?) ou encore sécuritaires (ne pas oublier les bouchons d’oreilles!) que des recherches sur le déroulé de l’évènement, comme par exemple la setlist probable du show ou la présence d’un stand merch’ dans la salle. Dans le cas des premières parties, j’essaie d’écouter quelques morceaux afin de me familiariser avec leur univers. Malheureusement, il arrive fréquemment que leur identité ne soit pas renseignée par les organisateurs du concert, ce qui joue systématiquement en la défaveur des artistes.

J‘ai ainsi le souvenir du concert d’un Alain Bashung déjà très malade à l’Olympia (en 2008 si je ne dis pas de bêtises). À l’époque novice (haha) en la matière, j’avais été surpris de voir surgir des coulisses, non pas le grand Alain et son cénacle de musiciens, mais une petite femme blonde et replète, seulement accompagnée de sa guitare acoustique. S’en suivit une prestation assez extrême, que le public endura pendant un quart d’heure, avant de signifier élégamment son désintérêt en applaudissant sans relâche pendant cinq minutes, empêchant ainsi la farouche amazone de poursuivre. Las, elle passa outre cet avertissement, et continua vaille que vaille à s’époumoner dans son micro… et finit par sortir sous les huées nourries de la foule, non sans avoir taxé ses détracteurs de sarkozystes (une insulte grave en 2008). Quelles ne furent pas la surprise et le malaise du public, lorsque, une heure et demie après ce fâcheux incident, Alain Bashung rappela « Chloé » sur scène pour un duo (To Bill)! C’est ainsi que l’Olympia réalisa qu’il avait chassé des planches la femme (Chloé Mons) de celui à qui il était venu rendre un dernier hommage. Boulette. Une simple introduction de Mme Mons au début de son set aurait, je pense, suffi à lui gagner l’inconditionnelle sympathie du public, qui aurait supporté sans faiblir ses vocalises baroques aussi longtemps que nécessaire.

Un autre sujet intéressant est la relation qu’entretient la première partie avec la tête d’affiche. Dans le meilleur cas de figure, la seconde a invité la première à se produire à ses côtés, et a communiqué ce choix au grand public. Ainsi, non seulement les spectateurs savent que l’artiste chargé de l’ouverture du concert est apprécié par la star du show (ce qui les motive généralement à faire un bon accueil à la première partie, d’une part parce qu’il est toujours délicat de conspuer quelqu’un qui a été personnellement choisi par votre idole, et d’autre part parce qu’il y a de grandes chances que les styles musicaux entre les deux actes soient relativement similaires ou complémentaires, ce qui aide à faire passer la pilule), mais il y a de bonnes chances que l’un participe au set de l’autre, expérience très sympathique s’il en est.

Toutefois, il arrive assez souvent que la première partie soit choisie par opportunisme plutôt qu’à dessein, notamment lorsque la tête d’affiche est étrangère et n’a pas les moyens de voyager avec son propre support act. Dans ce cas, c’est à l’organisateur du concert qu’il échoit de recruter un artiste afin de compléter le line-up, sans garantie de résultats. Les grandes villes ayant un stock inépuisable de chanteurs en devenir, il n’est guère difficile d’en convier un pour l’occasion. On n’est pas à l’abri de belles surprises, comme Thema Hjelmeland ouvrant pour Susanne Sundfør au Point Ephémère, pour une soirée 100% norvégienne, ou The Blackfoot Revolution chauffant le Nouveau Casino pour les Rival Sons. On n’est pas non plus à l’abri d’erreurs de casting manifestes, tel Beny le Brownies et son MC livrés en pâture aux fans de Christine & the Queens à la Cigale, ou Herr Styler rebondissant sur les amateurs de Rover (un peu) et Ben Howard (beaucoup) lors du festival Soirs d’Eté. Ce sont des choses qui arrivent, et auquel il faut faire face avec dignité et patience.

Il existe cependant une catégorie de premières parties pour laquelle votre serviteur n’arrive à éprouver qu’une répulsion froide et épidermique: les DJ sets. Fuyant ce genre de concert comme la peste, les seules occasions au cours desquelles j’ai du composer avec un désagrément de ce type furent engendrées par des premières parties « mystère », et l’expérience fut à chaque fois une longue et douloureuse traversée du désert. Le DJ set représente (à mes yeux) l’antithèse parfaite de ce que doit être une performance live: c’est à dire un moment de partage, de spontanéité et d’échange entre un artiste et son public, rendu précieux par la réalisation qu’il/elle joue sa musique en direct et qu’aucune autre prestation ne sera similaire à celle-là. Si on reprend tous les points de cette définition personnelle (et donc très subjective), on se rend compte que le DJ set ne coche absolument aucune case, ce qui est évidemment problématique.

  • Moment de partage: le DJ a le nez dans sa platine et les yeux dans le vague pendant toute la durée du set.
  • Moment de spontanéité: L’enchaînement des titres, je n’ai jamais eu l’impression qu’il pouvait être modifié d’aucune manière une fois déterminé par l’intéressé.
  • Moment d’échange: Le DJ ne décroche en général pas un mot, mis à part un « bonsoir/merci » au début et à la fin de sa prestation. Et s’il a un micro sur scène, ce qui n’est pas toujours le cas.
  • Musique jouée en direct: Au risque d’être considéré comme vieux jeu par certains lecteurs, je ne considère pas le fait de tourner des molettes et d’appuyer sur des boutons pour tirer le meilleur d’une playlist de morceaux et de samples comme une performance live.
  • Prestation unique: On pourra me rétorquer que le blend de deux morceaux sera toujours légèrement décalé d’un set à l’autre, ou que les effets divers pourront varier selon les jours, mais à partir de là, on peut également avancer que chaque Big Mac est unique car le nombre de feuilles lamelles de salade incorporé dans le sandwich n’est jamais le même… Ce n’est pas un débat que j’ai envie de lancer.

Bref, le DJ set constitue l’unique type de première partie pour laquelle je n’ai ni patience, ni bienveillance. Cependant, la suite de la soirée me semble généralement tellement supérieure en comparaison que j’y verrais presque un moyen pour un tourneur cauteleux d’assurer sans coup férir le triomphe d’un artiste. Le vieux principe du repoussoir mis en musique, en quelque sorte.

J‘aimerais enfin terminer ce billet par l’évocation d’un type de première partie assez spécifique, et au goût très particulier. Il s’agit des concerts où l’on se rend plus (voire uniquement) pour la première partie que pour l’artiste principal. Ce n’est pas très fréquent, à moins d’être un hipster militant, mais il s’agit à chaque fois d’une expérience mémorable du fait de sa brièveté et de sa densité, l’artiste concerné choisissant en général de présenter ses meilleurs titres au public dans les quelques minutes lui étant allouées. Et puis, il n’y a pas grand chose de plus délectable pour un fan que de surprendre un artiste pensant qu’il évolue en terre inconnue en lui réclamant un morceau particulier au milieu de sa performance. Essayez, vous verrez.

Lors du dernier passage d’Of Monsters and Men à Paris, dans le cadre de la tournée du deuxième album (Beneath the Skin) du groupe islandais, les excellents Highasakite furent ainsi chargés de préparer le Trianon pour Nanna, Raggi et les autres. Ne pouvant décemment pas rater leur venue dans la capitale, j’ai donc pris ma place pour ce concert, alors même qu’OMAM est le genre de groupe pour lequel j’estime avoir atteint mon quota d’expériences live (cf l’article No More Words). Ah, the irony. Au final, j’ai payé 30 euros pour 5 titres* des prodiges norvégiens (qui ont reçu un très bon accueil de la part du public parisien, à ma grande satisfaction), et suis parti à la moitié du set d’Of Monsters and Men (pile au moment où ils commençaient Little Talks, quel symbole). Ce n’est certes pas le meilleur rapport qualité/prix dont j’ai bénéficié depuis que je fais des concerts, mais je ne regrette rien et serai prêt à recommencer sans aucun état d’âme.

*: Et quels titres: Lover, Where Do You Live?, The Man On The Ferry, Hiroshima, Leaving No Trace et Since Last Wednesday.

Au final, il est toujours intéressant de laisser leur chance aux premières parties, ne serait-ce que parce que 100% des artistes que vous adorez ont commencé leur carrière en ouvrant pour quelqu’un d’autre. Même si le coup de foudre n’est pas garanti à chaque fois, il s’agit en outre à mes yeux d’une marque de savoir vivre fondamentale, qui fait partie de l’étiquette à respecter lors des évènements de ce genre. La consigne est simple: soyez le spectateur que vous aimeriez avoir en face de vous si vous deviez vous produire en première partie d’un spectacle musical, et tout se passera bien pour tout le monde. It’s easy if you try.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le juin 20, 2015, dans W.H.A.T.T. (N.O.W.), et tagué . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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