SUSANNE SUNDFØR @ USF VERFTET (15.11.2014)

N'ayez crainte braves gens, Haakon VII veille sur le fjord

N’ayez crainte braves gens, Haakon VII veille sur le fjord

Bergen. Certains diront que cela fait un peu loin pour un concert, surtout quand on habite en région parisienne. Mais quand on aime, on ne compte pas les kilomètres et les heures d’avion. 22 heures en Norvège, juste le temps nécessaire pour forger quelques souvenirs impérissables, avant de replonger dans le traintrain quotidien. Une parenthèse enchantée  venant conclure une attente de deux ans, et permettre de patienter jusqu’à la date fatidique du 16 Février 2015. Chronique d’un aller et retour.

La mini-tournée norvégienne de Susanne Sundfør, signe du retour aux affaires de la native de Haugesund après quelques mois de hiatus, constituait un évènement intéressant à plus d’un titre pour les fans de la reine des renards blancs. D’abord parce qu’il s’agissait d’une bonne opportunité de la voir interpréter sur scène ses propres morceaux, après deux années principalement consacrées à diverses collaborations (M83, Röyksopp, Bow To Each Other, Kleerup). Ensuite, car c’était l’occasion de découvrir une partie de Ten Love Songs, le très attendu sixième album de l’artiste scandinave, dans des conditions privilégiées. Enfin parce qu’à quelques mois du probable virage pop annoncé par le premier extrait de ce prochain disque (Fade Away), il était intéressant de voir comment Sundfør allait conjuguer anciens et nouveaux titres afin d’obtenir un tout cohérent.

Deuxième étape de la tournée, Bergen accueillait le concert du 15 Novembre dans l’USF Verftet, complexe culturel situé en bord de fjord, en plein cœur d’un quartier résidentiel de la ville. L’évènement avait beau afficher complet, la grande salle lambrissée de 1200 places se remplit lentement, beaucoup des participants s’attardant au bar pour un siroter un verre de vin au comptoir. Sur scène, les nombreux claviers et synthétiseurs devant être utilisés au cours de la soirée attendaient patiemment l’arrivée des musiciens. Une sorte de rambarde constituée de tubes de plastique transparent séparait l’estrade en deux dans le sens de la longueur, avant-goût prometteur du nouveau dispositif son et lumière devant accompagner le show, moins imposant que l’appareillage mis au point par Kyrre Heldal Karlsen pour la tournée de The Silicone Veil, mais toutefois assez fourni pour rehausser dignement la future représentation.

Comme annoncé par Susanne elle-même quelques jours avant le début de son road trip norvégien, la première partie fut assurée par le trio APOTHEK, emmené par le fébrile Morten Myklebust. On se souviendra que Sundfør avait posé sa voix sur un titre (Away) du premier album de ce dernier pour justifier, si besoin est, la présence du groupe sur ce créneau. À l’écoute des quelques morceaux proposés par Myklebust et ses comparses, il ne fut en outre guère difficile de rapprocher l’univers musical de la tête d’affiche de celui de ses ouvreurs néophytes (deuxième concert pour Apothek, le premier ayant eu lieu la veille à Trondheim, première date de la mini-tournée): même amour pour l’electro-pop léchée, et même mise en valeur de la voix par rapport aux instruments. Au petit jeu des ressemblances, on aurait même pu sans mal tirer un parallèle entre la nervosité palpable de Morten Myklebust et l’attitude réservée de sa “marraine” sur scène (et pousser jusqu’à une certaine ressemblance capillaire entre les deux – du temps où Susanne n’était pas encore blonde, du moins – , pour les plus caustiques). Sans vouloir rabaisser la performance d’Apothek, qui s’avéra très correcte eut égard à la jeunesse du groupe et de son répertoire encore limité, j’aurais toutefois préféré commencer la soirée en compagnie de Bow To Each Other, autre groupe intimement lié à Susanne Sudfør (qui a produit le premier album du duo et l’a accompagné sur de nombreuses dates au cours de l’année passée) et dont les deux membres se révélèrent faire partie du live band de cette dernière. L’embarras du choix, en quelque sorte.

Le départ d’Apothek fut rapidement suivi par la tombée des rideaux, permettant au staff de la salle de préparer la scène pour la suite de la soirée dans un secret propice à l’élaboration des théories les plus folles quant aux surprises que ne manqueraient pas de nous réserver le concert à venir. Cette entracte placée sous le sceau du mystère me permit de découvrir que je n’étais pas le seul à avoir fait le déplacement depuis une distance respectable pour assister au retour de l’ex-membre de Hypertext, mon voisin de gauche confessant avoir fait le déplacement d’Angleterre pour l’occasion. Sundføriens de tous pays, (ré)unissez-vous! Peu après cette annonce, des volutes de fumée grise se mirent à s’élever depuis l’arrière des rideaux toujours tirés, qui ne tardèrent pas à s’ouvrir après que la clameur tonitruante du public de Bergen soit venue confirmer que l’USF Verftet était fin prêt à accueillir comme il se devait sa pasionaria. And so it began…

Apothek 1

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Accompagnée de ses musiciens, dont beaucoup de têtes connues (Bow To Each Other donc, mais également Øystein Moen aux synthétiseurs), SUSANNE SUNDFØR, toute de noir vêtue et coiffée d’un fedora à l’avenant (Stevie Nicks-like, blame it on her wild heart), vint s’installer derrière le clavier de son fidèle Fender Rhodes, et débuta les hostilité avec Darlings, premier morceau du futur album. Au classique piano-voix des premières mesures vinrent se greffer progressivement quelques effets de synthétiseurs, montée en puissance subreptice couronnée par un chorus final à quatre voix. L’effet crescendo ne fut cependant pas utilisé à plein, le groupe enchaînant après quelques notes erratiques de glockenspiel et trente secondes de quasi-silence (autant dire que la pression avait tout à fait retombé) sur le bien connu Lilith, choix bruyamment plébiscité par le public dès les premières notes. Guitare électrique et batterie entrèrent ainsi dans la danse, leurs déferlantes de décibels venant mourir sur une plage d’auto-harpe hantée par la berceuse de nos quatre sirènes.

Le morceau suivant, simplement présenté par une Susanne Sundfør souriante comme un inédit, se révéla être Kamikaze (prononcer “Kamikatza”), hymne electro-pop à la cadence martiale, et, reconnaissons-le, tout bonnement entraînante. Pourra-t-on danser sur du Susanne Sundfør dans les nightclubs de Norvège et d’ailleurs à partir du printemps prochain? C’est ma foi fort possible. L’influence 80’ perceptible tant sur Let Me In que sur Fade Away ressort en tout cas de manière éclatante sur le titre central de Ten Love Songs, qui pourrait être décrit comme une tentative plutôt réussie de faire entrer la dance musique dans l’univers sundførien. C’est toutefois la formidable expressivité de la voix de Susanne, capable de passer du susurrement transi à l’imprécation impérieuse en l’espace d’une seconde, qui fait de Kamikaze un morceau attachant, dans lequel nouveaux et anciens fans peuvent et pourront se retrouver.

Susanne 15

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Suivit une petite pièce de facture classique, exécutée sur the coolest piano ever (dixit Sundfør elle-même) par une Mégane Kovacs ayant désertée pour l’occasion sa console en fond de scène. La raison d’être de cet interlude n’ayant pas été expliquée, on supposera qu’il s’agissait de la transition prévue entre Kamikaze et Memorial (ces deux morceaux devant se succéder sur l’album), exécutée pour la forme et la beauté du geste à Bergen. Le fameux piano prodigue résonnait encore des accords de cette mystérieuse incartade que Sundfør enchaînait sur un superbe Can You Feel The Thunder, première visite du côté de la tracklist de The Silicone Veil.

Le titre suivant, Silencer, précédé par un passage de guitare assez peu académique (plonk), nous ramena six ans en arrière, à l’époque de Take One. Jamais en effet à ma connaissance Sundfør ne s’était accompagnée à la guitare depuis l’enregistrement de ce second disque en 2008. Cette ballade délicate, dentelle d’arpèges discrètement doublée de quelques nappes de synth bass, constitua pour ma part la plus belle surprise de la soirée, autant à cause de son interprétation parfaitement maîtrisée que pour la richesse qu’elle augure pour Ten Love Songs, qui s’annonce de fait comme l’album le plus éclectique de l’artiste à date. Un constat encore renforcé par la découverte de Slowly, qui, loin de ce que laissait envisager son titre laconique, s’avéra être une composition disco avec basse élastique et battements de mains sur le refrain, comme à la grande époque. Vous avez bien lu.

Susanne 8

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Cette séquence découverte de Ten (very different) Love Songs fut suspendue pendant cinq minutes, soit le temps nécessaire pour interpréter une version amoureusement iconoclaste de Diamonds, à l’image de l’introduction a cappella plus incantée que chantée, à mille lieues de la parfaite plénitude de la version studio. Reste qu’à la fin du morceau, le premier rang de l’USF Verftet était bien le paradis terrestre promis par Sundfør.

La dernière partie du set fut l’occasion de se familiariser avec un nouveau mouvement de Ten Love Songs, soit l’ensemble Accelerate + Fade Away, enchaîné pour l’occasion comme ce sera le cas sur l’album. Débuté par un motif oriental évoquant un peu le riff à l’oûd du C’est Déjà Ca d’Alain Souchon (ceci est un live report documenté), rapidement intégré dans un canevas new wave 2.0 (eh, il y avait des tambourins!), Accelerate poussa l’expérimentation jusqu’à incorporer un sample de la Fugue en Ré Mineur de Bach (ceci est un live report de plus en plus documenté) là où la plupart des morceaux se contentent d’un pont plus classique. S’il y a bien une chanson du futur album dont j’ai hâte de découvrir la version studio, c’est celle-ci. Comme expliqué plus haut, le final d’Accelerate laissa apparaître comme par magie le tempo de Fade Away une fois réduit à la simple association de la batterie et des synthétiseurs: si vous vous demandiez pourquoi le premier single de Ten Love Songs démarrait si rapidement, vous tenez votre réponse. Très au fait de la situation, le public de Bergen ne manqua pas de faire un triomphe à ce déjà quasi-classique dès que Susanne Sundfør eut confirmé que c’était bien the sound of your heart dont il était question (et pour ceux qui se le demande, et je sais qu’ils sont nombreux, ce fut une sonnette de table qui, en l’absence d’un véritable four à micro-ondes, vint marquer la fin du deuxième couplet).

On ne parle pas assez du calme après la tempête. En cette soirée du 15 Novembre, ce fut l’incontournable The Brothel qui se chargea de réduire au silence les fans les plus échauffés par la démonstration de force des minutes précédentes, les conversations mourant d’elles-mêmes au fur et à mesure que s’invoquaient les brumes sonores servant d’écrin à la monumentale maison close du repertoire sundførien. Pourra-t-on jamais se lasser de ce chef d’oeuvre absolu (un indice, la réponse est non)? Le mot de la fin revint au justement, si cruellement, nommé It’s All Gone Tomorrow, ou IAGT pour les intimes, qui vint rappeler à tous qu’à moins d’avoir pris des places pour les concerts de Stavanger et/ou d’Oslo, il faudrait bientôt passer à autre chose. Un sursis momentané était cependant possible en cas de bruyante manifestation d’enthousiasme après le départ de scène du groupe, et il faut croire que les 1200 de l’USF Verftet se montrèrent assez convaincants puisque, devinez quoi…

Susanne 1

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Le rappel concédé de bon coeur par les héros de la soirée débuta par le retour d’un serpent de mer dont les fans attendaient la réapparition depuis plus de trois ans et demi. Memorial, ce nom ne parlera sans doute pas à tout le monde, mais ne manquera de susciter un vif intérêt chez ceux ayant gardé quelque souvenir du Kontorkoncert donné par Sundfør en Avril 2011. À l’époque, nombreux furent ceux qui espéraient retrouver ce titre sur le successeur de The Brothel (The Silicone Veil donc, même si aucun nom ne circulait encore à ce moment). L’histoire devait finalement en décider autrement, et Memorial être écarté de la tracklist du cinquième album. La possibilité de précommander Ten Love Songs sur iTunes permit de statuer une fois pour toutes sur le sort réservé par l’artiste à sa création, le morceau figurant en sixième position parmi les dix titres annoncés. Un bonne surprise n’arrivant jamais seule, les plus observateurs ne manquèrent pas de remarquer que cette version studio ne durait pas moins de 10 minutes, un format épique laissant espérer de substantielles modifications par rapport à l’ébauche proposée en 2011 (suivant l’exemple d’Among Us, dont la version officielle diffère fortement de ce qu’on en avait pu entendre auparavant).

Susanne 16Le concert de Bergen n’a pas permis de répondre à toutes les questions entourant Memorial (tant mieux), l’interprétation live ne durant “que” 5 minutes 30, mais fut toutefois riche d’enseignements. Si la mélodie est restée assez similaire au fil des années, et qu’il est toujours question d’une robe enlevée et jamais remise (you took off my dress and never put it on again), le reste des paroles a subi un gros travail de réécriture (avec un rappel d’un passage de Slowly: c’est officiel, Ten Love Songs sera un concept album). La différence la plus notable est toutefois venue des arrangements, le morceau laissant désormais la part belle à la guitare (une nouvelle fois tenue par Susanne, comme pour Silencer) là où le clavier régnait autrefois sans partage. Que dire de plus sinon que l’attente va être longue, très longue jusqu’au 16 Février prochain?

Une cadence métronomique instantanément reconnaissable vint ensuite rappeler à l’audience que les rappels étaient aussi le moment idéal pour jouer des classiques bien établis, catégorie à laquelle White Foxes appartient désormais totalement. La toute dernière cartouche de la soirée, le sybillin Your Prelude fut quant à lui l’occasion pour Sundfør de fouler totalement aux pieds son image d’interprète introvertie, en partant en slam sur la foule en délire* incitant le public à battre la cadence sur le final de la chanson. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup (et, oui, elle joue du piano debout). Peut-on en conclure qu’elle a autant apprécié sa soirée à l’USF Verftet que nous autres qui étions de l’autre côté du miroir? J’espère de tout cœur que ce fut le cas, et que les autres dates de la tournée se révélèrent être aussi gratifiantes pour toutes les parties en présence. En tout cas, le petit Frenchie du premier rang te dit tusen takk Susanne.

*: restons sérieux deux minutes

Setlist Susanne Sundfør:

1)Darlings 2)Lilith 3)Kamikaze 4)Can You Feel The Thunder 5)Silencer 6)Slowly 7)Diamonds 8)Accelerate 9)Fade Away 10)The Brothel 11)It’s All Gone Tomorrow

Rappel:

12)Memorial 13)White Foxes 14)Your Prelude

Susanne 13

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Au final, je suis sorti tout à fait rassuré et très satisfait de l’USF Verftet après cette soirée mémorable. Pour autant que je puisse en juger, Ten Love Songs présente tous les gages de qualité que l’on peut attendre de la part d’un disque de Susanne Sundfør, tout en s’annonçant comme plus accessible que ses trois prédécesseurs immédiats (comme Susanne Sundfør a pu l’être en 2007). Ce parti pris représente certes un pari assez audacieux, certains fans de The Brothel et de The Silicone Veil pouvant juger d’un oeil critique cette réorientation mainstream (le mot est lâché), mais je reste persuadé, sur la foi de mon expérience de spectateur et sur mon (lourd) passif d’aficionado de l’univers de la demoiselle, que ce choix s’avéra payant et que l’immense majorité trouvera son bonheur dans la décalogie amoureuse à venir. Il se pourrait même que Ten Love Songs soit l’album de la reconnaissance internationale pour Susanne Sundfør, méga star norvégienne et micro phénomène à peu près partout ailleurs (le monde est mal fait). Rendez-vous dans trois mois pour une éventuelle confirmation de ce pronostic enthousiaste mais non extravagant, ainsi que pour un retour détaillé sur ce sixième album. D’ici là, restez à l’affût: c’est un hiver à renards qui s’en vient. À renards blancs, bien entendu.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le novembre 22, 2014, dans Revue Concert, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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