MODDI @ LA FLECHE D’OR (23.04.2014)

On ne chôme pas à la Flèche d’Or. Moins de 24 heures après avoir hébergé le concert d’une de ses plus belles prises de 2014 à date, les fameux Kaiser Chiefs, la salle accueillait une nouvelle fournée d’artistes, selon la formule du 3 en 1 ayant fait sa réputation. Pas de gueule de bois rue de Bagnolet, où les lendemains de fête peuvent également être des lendemains qui chantent, la preuve.

Sivu 1La soirée commença de la même manière qu’un open-mic dans un pub anglais, avec un court set de SIVU. Venu d’Albion avec sa guitare et quelques posters, le protégé de Charlie Andrew (le producteur du premier album d’Alt-J) prit la scène avec humilité, remerciant les spectateurs de la Flèche d’Or avant et après chacun de ses morceaux. Au programme, de la pop-folk consensuelle et assez peu remarquable sur le plan musical, bien servie en revanche par la voix haut-perchée et l’interprétation à fleur de peau de son créateur. Je conseille fortement de se pencher sur les vidéos officielles disponibles sur YouTube (Better Man Than He – rien à voir avec le You’re A Better Man Than I des Yardbirds* – ou Can’t Stop Now) pour se faire une idée des talents de notre homme, le dépouillement de sa prestation parisienne n’ayany pas vraiment joué en sa faveur. Et tant il est vrai qu’on ne travaille pas avec le producteur d’Alt-J sans porter une certaine attention (et je dirai même plus, une attention certaine) aux arrangements, il faudra sans doute attendre la sortie du premier album pour prononcer un jugement éclairé sur le cas Sivu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce dernier sait s’entourer pour réaliser ses clips, et que le nombre important de visionnage de Better Man Than Me (579.000 tout de même) laisse présager de l’explosion prochaine du phénomène.

Ceci étant dit, les six chansons jouées par le brave lad à la Flèche d’Or n’avaient pas de quoi retenir particulièrement l’oreille du curieux. Sleep avait le malheur de reposer en grande partie sur un jeu de mots (volontaire ou pas) qui aurait valu à son auteur, eut-il été français, d’être cloué au pilori des chansonniers aux tournures horripilantes. Miracle et (le gimmick de) Dimmer Down auraient pu figurer sur l’album** de The La’s sans le moindre problème (ce qui est un compliment), tout comme Family Tree n’aurait pas dépareillé sur les derniers Oasis, dans la catégorie des balades acoustiques que le-gars-qui-a-trouvé-une-guitare-dans-un-coin trouve toujours opportun de jouer à la toute fin d’une soirée bien arrosée (ce qui n’est pas un compliment). Can’t Stop Now et Better Man Than He constituent toutes deux des tremplins solides sur lesquels lancer une carrière, et doivent être d’ores et déjà en train de remonter la supply chain musicale, prêtes à ouvrir les portes des radios grand public et studios de télévision à leur géniteur à la première occasion. Il ne reste qu’à espérer que ce dernier fasse le choix de venir faire sa promotion avec un ou deux musiciens en support, car son public risque fort sinon de se cantonner aux bloggeurs indépendants et à leurs rares lecteurs. Ce qui n’est pas un plan de carrière très pertinent, à moins de s’appeler Rodriguez ou Lee Mavers.

*: On peut pousser l’apologie du non parellelisme un cran plus loin: Sivu est en effet le terme finnois pour « page », en référence au véritable nom de l’artiste, James Page. Aucun lien connu avec Jimmy Page, guitariste des Yardbirds. Coïncidence? Je crois bien.

**: Si vous référez à ce renvoi pour savoir duquel je parle, honte à vous.

Setlist Sivu:

1)Sleep 2)Miracle 3)Dimmer Down 4)Family Tree 5)Can’t Stop Now 6)Better Man Than He

Moddi 3MODDI créa ensuite la surprise en investissant la scène quelques minutes après le départ de Sivu, alors que son statut de tête d’affiche le faisait davantage pressentir en dernière partie de soirée. Heureux coup du sort de mon point de vue, puisque ce décalage m’assurait d’assister à la totalité de la prestation de l’artiste dont la présence avait en premier lieu motivé ma venue à la Flèche d’Or, sans craindre de devoir m’éclipser avant l’heure pour attraper le dernier train.

Accompagné d’une charmante acolyte et de quelques instruments (violoncelle pour la demoiselle, guitare et accordéon pour lui-même), Moddi commença son set en cafouillant sur le premier vers de Magpie Eggs, mésaventure qui le fit plus rire qu’autre chose et lui donna l’occasion rêvée de se mettre le public dans la poche en se lançant dans une première incartade explicative (de nombreuses autres suivirent). On apprit donc qu’il était à la fois très nerveux et très content de jouer de nouveau à Paris, avant que son Train Tour ne l’entraîne vers l’Europe de l’Est dans les jours à venir. Avec son look de gentil Joker (version Heath Ledger) hippie, ses grands sourires récurrents et son débit aussi rapide que saccadé, impossible de résister à l’aura de sympathie exsudée par le Norvégien errant. Quant aux morceaux joués, ils permirent de constater (si besoin était) que la sensibilité nordique était décidément capable de miracles acoustiques répétés, parfois mis au service de textes résolument engagés, comme pour The Architect (faisons sans Dieu), Rubbles (faisons sans le pétrole norvégien*) ou encore Eli Geva (faisons sans la guerre au Proche Orient), introduit par une longue anecdote sur la tournée avortée de Moddi en Israël; et parfois consacrés à des sujets plus légers, comme sur Poetry (ah, l’amour!), Train Song (ah, le voyage!) ou le désormais presque célèbre House By The Sea (ah, la mer!).

Moddi 5Alternant entre guitare et accordéon, anglais et norvégien (Krokstav-Emne, adaptation d’un poème de Helge Stangnes), musique et narration, Moddi tint son auditoire parisien en haleine pendant près d’une heure sans jamais donner l’impression de se prendre réellement au sérieux, comme pouvait en témoigner la setlist improvisée sur une serviette en papier (collector!) deux minutes avant de monter sur scène par le sémillant scandinave, ainsi que le fait que les deux comparses n’avaient amené que des cartes postales pour garnir le stand merchandising. Cartes postales qui n’étaient même pas à vendre d’ailleurs, et furent laissés à la disposition du public après la fin du show. L’industrie musicale est peut-être (sans doute) un univers peuplé de requins, mais il est rassurant de constater les eaux de certains fjords nordiques sont encore interdites à ces squales aux dents longues. Béni soit Moddi pour sa sincérité désarmante et son optimisme triomphant, et puisse-t-il encore écumer nos routes pour un bon moment pour apporter de la beauté et du bonheur à chacune de ses escales.

*: L’introduction de cette chanson fut l’occasion pour Moddi de se livrer à son jeu scénique favori, à savoir demander aux spectateurs ce que leur inspirait la Norvège. Après avoir recueilli quelques réponses, tantôt classiques (fjord, neige…), tantôt surprenantes (bière?), un bon samaritain ayant potassé le dessous des cartes proféra la réponse attendu par l’artiste: pétrole! Et Moddi de révéler, sans feindre la surprise mais en ne cachant pas son désarroi, que le terme était revenu devant tous les publics qu’il avait fait participé à ce petit jeu durant la tournée. Quel dommage que mon accent anglais incertain et mon esprit d’escalier ne m’eussent pas permis de participer à cette séance de brainstorming, car me sont venus après coup quelques suggestions savoureuses…

Moddi 1

Why so serious?

Setlist Moddi:

1)Magpie Eggs 2)Poetry 3)Run To The Water 4)Train Song (Vashti Bunyan Cover) 5)Krokstav-Emne 6)Eli Geva 7)The Architect 8)Rubbles 9)House By The Sea

Ce fut enfin au tour de THE MISPERS de faire montre de leurs talents de musiciens, devant un public d’une bienveillante curiosité envers la quintette londonienne, guère connue dans l’Hexagone au moment de ce premier concert parisien. Le nom du groupe fait référence au terme employé pour désigner les personnes disparues (missing persons) dans le jargon des policiers britanniques, tandis que sa biographie évoque plutôt une version mondialisée de L’Auberge Espagnole (Australie, Brésil, Angleterre… et même la bonne ville de Tours apparemment, où le guitariste rythmique de l’ensemble, Joey Arnold, a semble-t-il parfait son français jusqu’à un niveau tout bonnement impressionnant). La musique de cette joyeuse troupe, quant à elle, emprunte autant aux Waterboys qu’à Arcade Fire et aux autres groupes-orchestres de ces dernières années où chacun semble libre de faire ce qu’il veut et de jouer comme il le sent. Ajoutez au cocktail une bonne mesure de ce rock aussi tubesque que sans concessions dont l’Angleterre s’est fait une spécialité depuis 20 ans, et vous obtiendrez une représentation assez fidèle de l’univers de The Mispers.

The Mispers 4

Entre les envolées de violon, la voix chevrotante de leur chanteur et les nombreux gimmicks égrenés par le lead guitarist au long de la dizaine de morceaux qui constituèrent leur set, les Mispers avaient largement de quoi marquer durablement leurs spectateurs, et peuvent déjà se targuer d’avoir développé un son propre (bel accomplissement pour un groupe qui fêtera ses deux ans à la fin de l’année). Le tout dégageait une énergie échevelée de fort bon aloi, même si cette dernière avait la fâcheuse tendance à retomber aussi sec à chaque fin de chanson. Le profil singulier des Mispers risque de provoquer aussi bien des coups de foudre absolus que des réjections épidermiques auprès du grand public, mais il y a de fortes chances pour que les premiers surclassent les seconds de beaucoup, surtout avec l’appui des médias britanniques, dont l’amour pour les extravagances soniques n’a jamais été démenti au cours des cinquante dernières années, pourvu que lesdites extravagances restent affiliées à l’esprit rock qui secoue ses chaînes au-dessus de la livide Albion depuis (au moins) aussi longtemps. Autant dire que The Mispers ont largement la tête de l’emploi, et devraient se faire « trouver » par une major ou un producteur aguerri sous peu. En attendant le premier album, on peut déjà savourer un EP 4 titres (éponyme) tout ce qu’il y a de plus pimpant et racé, à l’image du Brother que vous pouvez découvrir ci-dessous.

Setlist The Mispers:

1)Emilie 2)Stone Roses 3)Dark Bits 4)The Fear And The Calm 5)You Hold 6)Postman 7)Brother 8)Gold Dust 9)Reach 10)Trading Cards

The Mispers 6Rappel:

11)« Just Another Day »

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas à la Flèche d’Or, et c’est tant mieux. On ne saura peut-être jamais si les visiteurs du 23 Avril 2014 étaient conscients de fouler la même scène que les Kaiser Chiefs, à une journée d’intervalle, mais il restait en tout cas suffisamment de bonnes ondes de la veille pour que les nouveaux venus fassent honneur à leurs glorieux aînés et prodiguent aux spectateurs la dose de béatitude qu’ils étaient venus chercher. Qu’importent le flacon et le sommelier, pourvu qu’on ait l’ivresse…

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le avril 30, 2014, dans Revue Concert, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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