FESTIVAL AIR D’ISLANDE @ LE POINT EPHEMERE (01.02.2014)

La question a fini par se poser. Après un n-ième petit soupir mi-amusé, mi-désabusé, de la part de mon interlocuteur après que je lui ai répondu que mon concert de ce soir avait pour thème cette île du grand nord Européen, grande comme l’Irlande et la Belgique réunies* et pourtant moins peuplée que Nice, patrie de commissaires dépressifs, de volcans vindicatifs et de banquiers en liberté conditionnelle, et où le moindre patronyme comporte obligatoirement 28 caractères (dont au moins trois appartenant à un autre alphabet) et finit invariablement par -dur/-dotir, et communément désignée par les profanes comme l’Islande, difficile de ne pas se la poser. Avant de partir pour le Point Ephémère et la deuxième soirée du festival Air d’Islande hébergée céans, je me suis planté devant une glace et ai longuement fixé mon reflet à la recherche d’une réponse à la terrible question dont je vous livre ci-dessous l’énoncé : suis-je un hipster? 
Passe encore le fait que je m’intéresse plus que de raison à la musique nordique, dont la popularité dans nos contrées méridionales m’est apparue jusqu’ici assez limitée (non, The Fox de Ylvis n’est pas un contre-exemple crédible), mais franchement, se passionner pour le single d’un chanteur indonésien (prénommé Marcel, pour ne rien arranger)? Traîner sur Douban et copier-coller le titre des chansons sur Google Translate pour retrouver celle dont parle Woozy dans son billet mensuel pour le Music Alliance Pact? S’improviser promoteur français d’un artiste écossais dont l’album a du se vendre à 35 exemplaires et qui n’aime pas faire des concerts? Qui d’autre qu’un hipster pourrait faire preuve d’une telle radicalité dans son approche? L’introspection ne s’étant pas prolongée assez longtemps pour me permettre de trancher avant l’heure du départ, je me suis donc rendu sur place et ai assisté à la soirée avec un poids terrible sur la conscience. Heureusement pour moi, à la sortie du Point Ephémère, je tenais ma réponse, et celle-ci était négative (à mon grand soulagement, car ça m’aurais ennuyé de devoir me laisser pousser la barbe fournie qui semble être la norme pour le hipster de genre masculin, sans compter les dépenses induites par le renouvellement de ma garde-robe). Démonstration.

*: Pas facile de trouver des exemples parlants. C’était ça où le Kentucky. Personnellement, je n’ai que la plus vague idée de la superficie du Kentucky. Dans le doute, j’ai supposé que c’était aussi le cas pour vous, estimés lecteurs.

La queue importante qui s’enroulait autour des barrières délimitant la terrasse couverte du Point Ephémère à mon arrivée au 200 quai de Valmy fut un premier élément à décharge dans mon dossier en hipsteritude. Il ne fallut en effet que quelques minutes au service d’ordre pour placarder un petit écriteau marqué « COMPLET » sur la porte de la salle, entraînant en conséquence le départ des quelques optimistes qui s’étaient déplacés sans avoir pris le soin de réserver leurs places. Etant de notoriété publique que les hipsters ont fait leur la devise du « moins il y a de fous, plus on rit », le succès (inattendu, au moins de mon point de vue) de la soirée ne pouvait que m’encourager dans la croyance que je n’appartenais pas à ce monde si particulier. Assister à un concert sold out, c’est vrai que ça a tendance à suggérer qu’on a les mêmes goûts que beaucoup de ses semblables, ce qui n’est jamais bon signe quand on se veut hipster.

Therese Aune 1

Billowing shadows: check

Debout sur la scène, souriante derrière la forme baroque de son harmonium indien, THERESE AUNE semblait attendre que les derniers participants passent le seuil du Point Ephémère pour se mettre à jouer. Pour son premier concert parisien, l’acolyte de Moddi avait fait le choix de la sobriété, et laissé le reste de son groupe en Norvège. Oui, vous avez bien lu, en Norvège, car Therese Aune n’est absolument pas islandaise, n’en déplaise aux organisateurs du festival, pour qui la participation au fameux Icelandic Airwaves et la présence de Sturla Mio Þórisson dans le fauteuil de producteur du premier album de la demoiselle, Billowing Shadows, Flickering Lights valaient semble-t-il bien une nationalisation temporaire. Et puis, ces nordiques, ce sont un peu tous les mêmes, comme dirait un expert (puisque Belge) en la matière, Mr Paul van Haver. Y en a marre.

Hautement cinématographiques, les compositions présentées par Therese Aune à son nouveau public furent toutes frappées du sceau du dépouillement, même si son talent de pianiste lui permit de donner à sa prestation un volume appréciable. En l’absence de ses habituels complices et de leurs instruments, Miss Aune dut se contenter de ses doigts agiles et de sa voix puissante pour captiver la salle, ce qu’elle fit de bonne grâce. Toutefois, difficile de nier que l’immersion dans l’univers artistique de la native d’Oslo aurait été facilitée par un accompagnement plus conséquent que le classique piano/harmonium-voix, qui resta la norme tout au long des 35 minutes du set. Impossible de ne pas faire le parallèle avec la venue d’une autre artiste norvégienne au Point Ephémère, il y a un peu plus d’un an, pour un show lui aussi placé sous le signe de la simplicité. Et si, à l’époque, je n’avais rien trouvé à redire à la performance de Susanne Sundfør (et que je n’ai pas changé d’avis depuis, mais ce cas est aussi spécial que désespéré), je dois reconnaître qu’un concert aux arrangements aussi épurés a effectivement de quoi déconcerter le néophyte et le « jeune » fan ne connaissant que les versions abouties figurant sur l’album, et s’attendant – peut-être naïvement – à retrouver la même complexité en live. Ce ne fut pas le cas ce soir (tant pis) mais pour une première, ce fut néanmoins une réussite, qui je l’espère entraînera un rapide retour de Therese Aune dans l’Hexagone, cette fois ci avec son quatuor de choc au fond de la valise.

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Setliste Therese Aune: 1)I Am The One Who 2)Grey Ghost 3)The Lonely Ocean Roar 4)Chameleon 5)Sometimes 6)Silent Song 7)Broken Bird

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Samaris 1Après ce début prometteur, l’inquiétude quant à mon éventuelle appartenance à la caste des hipsters monta en flèche, en même temps que le trio SAMARIS sur les planches de la scène. Le side project de la tête pensante de Pascal Pinon (calembour glacé et sophistiqué) présentait en effet de nombreuses caractéristiques ne pouvant que provoquer l’intérêt des mélomanes les plus pointus: outre sa « glorieuse » genèse évoquée plus haut, citons également sa relative jeunesse (le groupe s’étant formé au début de l’année 2011, et son premier album, éponyme, n’a été publié qu’à la fin du mois d’Août 2013), son line up exotique (chant, ordinateur, clarinette), sa ligne artistique (adapter de la poésie islandaise de la fin du XIXème siècle sur base electro), ou encore son look plutôt décalé (grande utilisation de guirlandes de Noël et de chasubles ou très épaisses ou très légères dans la garde-robe de scène de ces dames). Un cocktail détonnant donc, dégusté avec gourmandise par une grande partie du public du Point Ephémère si je dois en juger par  l’accueil enthousiaste reçu par le trio, dont c’était également la première date parisienne.

Samaris 2

Góða tungl um loft þú líður/ ljúft við skýja silfur skaut… Médite là dessus.

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Mené par une Jófríður Ákadóttir habitée, au sens björkien du terme (susurrements théâtraux, danse chamanique autour du micro, yeux perdus dans le lointain), Samaris livra un set d’une quarantaine de minutes au cours duquel furent joués de nombreux morceaux de leur prochain album, Silkidrangar, ainsi que les titres incontournables du premier opus, dont le désormais « célèbre » Góða Tungl, ode à l’astre nocturne dont je ne désespère pas de comprendre un jour le message (ils ont sorti une méthode Assimil pour l’islandais?).

Samaris 3Contrastant avec l’exubérance de leur chanteuse, les deux autres membres du groupe optèrent pour une approche bien plus modérée, voire monolithique, se contentant de jouer leurs parties avec une retenue toute scandinave. Engoncée dans une sorte de toge blanche que l’on eut dit taillée dans une sous-nappe en bulgomme, la clarinettiste Áslaug Rún Magnúsdóttir avait la digne gravité d’un clown blanc, tandis que son comparse Þórður Kári Steinþórsson semblait trop absorbé par ses machines pour s’occuper de quoi que ce soit d’autre. En bonne maîtresse de cérémonie, Jófríður prit toutefois soin de communiquer régulièrement avec le public, et souvent dans un français remarquablement bien maîtrisé. Une attention bienvenue, qui permit de limiter le décrochage des éléments les moins sensibles aux litanies hypnotiques du trio (et je sais de quoi je parle). À la fin de ce deuxième set, j’avais la tenace et troublante impression d’avoir ingéré un space cake sonique, sans arriver à déterminer si le résultat me semblait plaisant ou pas, et c’est donc l’esprit un peu brumeux que j’abordai le dernier acte de la soirée.

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Setlist Samaris: Bien au delà de mes faibles compétences en islandais, je regrette.

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Une des choses qui continue de me fasciner à propos de l’Islande est la proportion incroyable de  talentueux musiciens que ce petit bout de terre semble capable d’engendrer par rapport à sa population totale, ainsi que la capacité de ces derniers à obtenir une reconnaissance internationale. Depuis l’avènement des Sugarcubes à la fin des années 90, la tendance n’a fait que se poursuivre et se renforcer, Of Monsters And Men et Ásgeir étant les dernières incarnations en date de cette success story à l’islandaise. La terre des glaces n’a rien à envier aux autres nations sur le plan de la vitalité de la scène musicale, qu’on se le tienne pour dit. La venue des MONO TOWN à Paris ne fit que confirmer l’absurde concentration de talents à Reykjavik, véritable El Dorado du quatrième art rivalisant sans peine avec l’effervescence britannique, new-yorkaise ou californienne malgré une taille bien plus modeste.

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Mono Town 3Repéré par les informateurs du Music Alliance Pact dès Septembre 2012, la quintette avait mis a profit l’année écoulée pour terminer l’enregistrement de son premier album, In The Eye Of The Storm (ne le dîtes pas à Roger Hodgson), participer à quelques festivals notables (Icelandic Airwaves, KEXP) ou encore tourner avec les Pixies, excusez du peu. Après avoir enregistré une session Deezer dans l’après-midi, le groupe était fin prêt pour terminer la sixième édition d’Air d’Islande avec panache. Dès les premières notes de Place The Sound, la sensation d’avoir en face de soi un groupe affûté et complétement maître de son sujet se fit jour. La cohérence et l’aisance avec laquelle les cinq musiciens jouaient ensemble, le subtil équilibre des forces entre la voix de Bjarki Sigurdsson (frère cadet caché de Roberto Alagna, en plus sympathique), la guitare « western » de Daði Birgisson, les claviers de son frère Börkur (les deux frangins ayant auparavant officié dans le groupe Jagúar au début des années 2000) et la section rythmique, la construction soignée de tous les morceaux et les arrangements élégants ornant ces derniers: le moindre aspect de la prestation du groupe respirait la classe et le professionnalisme. Combinant l’accessibilité du rock et de la pop avec une savoureuse dynamique funk – c’est toujours plus agréable d’entendre un joueur de basse broder le tempo plutôt que de répéter la même séquence trente fois de suite, non? -, les compositions de Mono Town s’avérèrent aussi impeccables que leurs interprètes, à l’image de l’ultime Can Deny et de sa magnifique cassure de rythme au deux tiers du morceau:  cette capacité à surprendre l’auditeur en variant les ambiances, les sonorités et les progressions aussi bien entre qu’à l’intérieur même des chansons, voilà bien la meilleure arme de l’arsenal de ce nouveau groupe très prometteur, et qui devrait selon toute logique obtenir la reconnaissance qu’il mérite au cours des prochains mois.

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Setlist Mono Town: 1)Place The Sound 2)Jackie O 3)In The Eye Of The Storm 4)Deed Is Done 5)Yesterday’s Feeling 6)Peacemaker 7)Two Bullets 8)Can Deny

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À la sortie du Point Ephémère, j’avais acquis la certitude de ne pas être un hipster, malgré tous les signes tendant à prouver le contraire que j’avais pu lister auparavant. J’ai en effet des goûts musicaux bien trop simples pour pouvoir prétendre rejoindre ce cénacle, même si, la technologie aidant, il m’est tout à fait possible (comme il est possible à chacun) de découvrir et d’apprécier des artistes dont l’éloignement géographique et le peu de notoriété m’auraient fait manquer quelques années plus tôt. Si on y réfléchit bien d’ailleurs, l’Islande est devenue une sorte de grande banlieue européenne (compter 3h30 d’avion entre Paris et Reykjavik, une paille), ce qui l’a logiquement déclassée dans le palmarès des pays-où-chercher-des-groupes-inconnus, activité réputée comme étant un des passe-temps favoris du hipster moyen. Et puis l’Islande, tout le monde en parle maintenant, c’est devenu mainstream au point que Ben Stiller y est allé tourner son dernier blockbuster! De plus, je ne considère pas que le succès commercial d’un album, d’un groupe ou d’un chanteur soit inversement proportionnel à sa qualité, ce qui semble être le point de vue d’un paquet de hipsters, prêts à brûler ce qu’ils avaient adorés dès lors que la barre fatidique des 50/500/5000/5.000.000 likes (selon l’extrémisme du sujet, la limite haute varie) a été franchie. Au contraire, je suis toujours heureux de voir des artistes méritants récolter le fruit de leur travail et réussir à vivre de leur musique, et ai plutôt tendance à favoriser cette reconnaissance à mon petit niveau plutôt qu’à abandonner le navire dès qu’il arrive en vue des côtes de la gloire (c’est beau). Bref, le souffle d’Air d’Islande m’a laissé apaisé et rasséréné, prêt à assumer mes coups de cœur musicaux sans craindre ou sans me soucier (quand bien même, je suis sûr qu’il y a des gens très sympas chez les hipsters) d’être étiqueté en retour. Pour fêter ça, j’ai dès mon retour réservé ma place pour la grande soirée finlandaise du 17 Février prochain à la Flèche d’Or. On ne se refait pas… 

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le février 6, 2014, dans Revue Festival, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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