ANNA VON HAUSSWOLFF @ LA FLECHE D’OR (14.10.2013)

Ceci est l’histoire d’une revanche. Le 26 Avril dernier, Efterklang repassait par la capitale dans le cadre de la tournée marathon de Pyramida, dernier album en date du groupe danois. Après un ciné-concert concluant au Café de la Danse en Décembre 2012, la joyeuse bande de Casper Clausen avait posé ses valises au Trabendo, avec dans ces dernières une prometteuse artiste suédoise en guise de première partie. C’était pour découvrir en live cette dernière, pour la première « vraie » date parisienne de sa carrière, que j’avais pris un billet pour cette soirée scandinave, bien plus que pour revisiter les rues désertes de Pyramiden (ville fantôme du Svalbard) avec Efterklang dans l’audio-guide. Mais à une semaine de l’échéance, patatras: une raison bassement matérialiste vint faire capoter le programme. Déception. Attente. Espérance. Et, finalement, annonce de la bonne nouvelle: le concert de la deuxième (et probablement dernière avant un petit bout de temps) chance se tiendrait à la Flèche d’Or le lundi 14 Octobre. Hors de question de ne pas en être. 

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Démineurs II (c'est toujours le fil noir, toujours)

Démineurs II (c’est toujours le fil noir, toujours)

Pour la troisième fois en onze jours, me voilà de retour au 102 bis de la rue de Bagnolet sur les coups de 19h30, prêt à passer une soirée en trois actes placée cette fois sous le signe de la cécité (nom de codes : Les Yeux Fermés #6). Et comme les deux fois précédentes, ce fut devant une poignée de spectateurs que le préposé à la première partie, ici le revenant BLACKTHREAD, remplit son office. Revenant à double titre, car 1) déjà passé par la Flèche d’Or en des temps immémoriaux (comprendre: en 2007*, en tant que membre de feu One Second Riot), et 2) de retour sur scène après un hiatus d’un an sans concerts. Et malheureusement pour notre poltergeist, cela se ressentit nettement au cours de sa prestation, perfectible sur bien des points. Seul sur scène en compagnie de sa basse, d’un synthétiseur plus câblé que l’armoire ethernet moyenne et d’une pédale loop, BlackThread ne donna jamais l’impression de savourer franchement son retour aux affaires, que cet inconfort apparent et persistant ait été causé par la réaction mesurée du public à sa musique (une déclamation de poèmes en anglais sobrement rehaussée d’arrangements minimalistes, comme si The XX mettaient en musique les textes de Frank O’Hara), ou par sa nervosité au moment de reproduire en live des morceaux que l’on devinait plutôt conçus pour le studio. Au bout de quarante minutes tendues, BlackThread mit terme à son set avec un soulagement à peine dissimulé, et quitta la scène après avoir fait un brin de promotion pour son dernier album, Separating Day And Night. C’est le métier qui (re)rentre.

*: Pour vous donner une idée des bouleversements ayant secoués le monde de la musique dans l’intervalle, dîtes vous qu’en 2007, Michael Jackson était toujours vivant et que Justin Bieber avait environ douze fans hors de son Ontario natal.

Blackthread 2

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La deuxième partie de la soirée peut être résumée en trois questions. Premièrement: pourquoi les trois-quarts des personnes présentes à la Flèche d’Or dégainèrent-ils qui une caméra, qui un appareil photo, qui une paire de GoPros, et vinrent installer tout ce matos devant (ou même sur) la scène pendant les balances? Réponse: le concert était un évènement Evergig, initiative proposant à tout un chacun de réaliser son propre petit Shine A Light en lieu et place de Martin Scorcese. Le résultat de la session du soir devrait bientôt être rendu public sur le site officiel d’Evergig, alors restez vigilants. Deuxièmement: comment fait on tenir cinq musiciens et leurs très nombreux instruments sur la scène assez exigüe de la Flèche d’Or? Réponse: en serrant bien, si si, ça rentre tu vas voir. C’est un joyeux bordel pour les retours, mais ça rentre. Troisièmement: quelle est la bonne prononciation du nom du groupe? Réponse: VS se prononce Véhesse, dixit Drix Cé, frontman à dreads du combo, et non pas versus comme on aurait pu légitimement le supposer. C’est un truc à savoir pour ne pas se griller en soirée (les fans aguerris de BRNS, MGMT et de Louis de Broglie comprendront). 

VS 1Après la release-party du 11 Octobre à l’Ouvre-Boîte, cette date à la Flèche d’Or constituait le deuxième concert de l’ère Cities R Real, premier LP du groupe de Cergy après une décennie d’expérimentations musicales et de collaborations avec le cinéma (dont la BO d’un court métrage, Bouche de Métro, projeté à Cannes en 2009). Venus en nombre, les fans de la quintette francilienne donnèrent de la voix dès les premières notes du set, encouragés dans leurs efforts par un VS joueur et demandeur de participation énergique. C’est sûr que filmer un concert sans ambiance, c’est plutôt moyen niveau promo. Initiée par l’instrumental Above The Unlimited Sky, que le profane que je suis affilia inconsciemment à l’école Fersenienne (sans doute à cause de l’accordéon), la prestation du groupe se panacha entre extraits de Cities (One – gros clin d’œil en direction du Tomorrow Never Knows des Beatles – Welcome, Identity, Hard Ways) et Just A Sigh… (Industrial, Exp), EP commercialisé en 2012. Réfléchie, conceptualisée, intégrée à un processus de réflexion global dépassant la simple sphère musicale*, l’œuvre de VS a le bon goût de rester accessible au tout venant, et de s’imposer d’abord par ses qualités mélodiques plutôt que par la force de son message ou de sa démarche (sans préjuger de ces derniers bien sûr). En bref, il est tout à fait possible d’apprécier la musique du groupe avec ses oreilles et seulement ses oreilles, même s’il est également possible de cogiter des heures sur cette dernière, pour ceux que ça intéresse. Ceci dit, le rendu live s’avéra un peu décevant, la batterie se taillant la part du lion au détriment des voix et de la basse, répercussion logique de la disposition resserrée du groupe. Ceci n’empêcha cependant pas VS de triompher devant son public, dont la demande de rappel, bruyante et spontanée, fut rejetée pour permettre à la soirée de se poursuivre sans trop de retard.

*: La biographie du groupe, détaillant notamment la genèse de ses deux galettes, ne laisse aucun doute à ce sujet, mais la simple association d’un jeu de guitare à l’archet et d’une projection d’images sur le mur derrière la scène pendant le concert était des indices déjà très révélateurs. 

Setlist VS:

1)Above The Unlimited Sky 2)One 3)Industrial 4)Welcome 5)Exp 6)Identity 7)Hard Ways

VS 2

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AVH 2Quand on évoque le nom de Von Hausswolff, il est courant de présenter le père (Carl Michael) avant de se pencher sur le cas de la fille. Enfin, ça, c’était avant qu’ANNA VON HAUSSWOLFF ne sorte son deuxième album, Ceremony, en 2012, disque à la beauté aussi étrange que rigoureuse, à la fois onirique et structuré, et qui devrait lui permettre de devenir le prénom dominant de la famille dans un futur très proche. Bâti tout entier autour du son si particulier d’un grand orgue d’église (celui d’Annedal en l’occurrence), Ceremony est de ces disques qui portent merveilleusement leur nom, tant son écoute relève davantage du cheminement spirituel que de la banale expérience auditive. Embarqués sur les routes d’Europe depuis un mois dans le cadre de leur première tournée en tête d’affiche, Anna et son groupe parviendraient-ils à recréer la majesté et le grandiose transpirant des versions studio de Ceremony? Pas facile en effet de faire sonner un clavier comme un grand orgue, ni de transformer la Flèche d’Or en cathédrale pour une meilleure acoustique. De tels défis ne pouvaient être relevés que par un expert es sonorisation, et Anna von Hausswolff en avait heureusement un à ses côtés en la personne de Justin Grealy, 25 ans d’expérience dans l’art délicat du live et des collaborations prestigieuses à la pelle (Biffy Clyro, Editors, Franz Ferdinand, The White Stripes, Oasis, Blur, Tears For Fears…). Seul à la manœuvre durant les balances, puis en charge de la console pendant le show, il réussit à tirer le meilleur de la configuration des lieux afin d’offrir au public une expérience mémorable.

Lorsque les cinq acteurs de la dernière partie de la soirée montèrent sur scène, un silence religieux tomba sur la Flèche d’Or. Organisés en hémicycle concave laissant le centre de l’estrade vide, comme pour procéder à l’invocation d’un esprit, les musiciens débutèrent le set par un morceau inédit, mais indubitablement « Ceremoniesque » tant sur la forme que sur le fond. Ce mouvement introductif fut suivi de la première piste de l’album proprement dit, l’instrumental Epitaph Of Theodor à la régularité digne d’un contrepoint de Bach, la batterie et les guitares en plus, évidemment. Plus expérimental, Deathbed permit à Anna von Hausswolff de prolonger la parenthèse sans paroles au delà des dix minutes, avant que finalement ne retentisse le couplet/imprécation du deuxième single du disque. Chanter peu, mais y mettre toute son âme, telle pourrait être la devise de l’artiste suédoise, qui a poussé sur Ceremony l’art de la litote musicale jusqu’à des sommets insoupçonnés. Fin du troisième morceau: déjà vingt-cinq minutes au compteur. Patience et longueur de temps… À peine le temps de corriger les dernières imperfections techniques avec le secours de Justin Grealy que déjà Anna von Hausswolff embrayait sur l’imparable Mountains Crave et son inoubliable motif de batterie*.

*: Pow tchk… tchk… pow tchk… tchk tchk tchk… pow tchk pow tchk pow tchk… tchk tchk tchk.

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AVH 5Il y a des artistes qu’il vaut mieux voir en début de tournée, avant que la lassitude ne s’installe et qu’ils ne donnent l’impression de ne jouer que parce qu’ils se sont engagés par contrat à le faire. Même si Anna von Hausswolff nous avoua entre deux chansons qu’elle était contente d’arriver à la conclusion de son périple européen (la Flèche d’Or constituant l’antépénultième date de la tournée), elle fait à mes yeux partie de la catégorie inverse, celle des performers qui perfectionnent leur show à chaque nouveau concert en essayant sans cesse de nouvelles idées, rejetant les mauvaises et peaufinant les bonnes. Dans le cas de Mountains Crave (la chanson que je connais le mieux d’Anna von Hausswolff, l’ayant découverte par l’intermédiaire de ce titre), cet état de fait fut magnifiquement illustré par un simple changement d’intonation dans la dernière strophe, innovation aussi inattendue que géniale, pour un résultat (n’ayons pas peur de le dire) supérieur à la pourtant excellente version originale. À quoi tiennent les miracles, finalement…

Nous voilà arrivés à mi-parcours. Ayant jusque là scrupuleusement respecté la tracklist de Ceremony, Anna décida d’une ellipse de trois morceaux, pour reprendre son exposé avec le quasi bruitiste No Body. Délaissant son clavier pour une guitare, elle fondit adroitement la fin de cet interlude drone avec le début de l’aérien Liturgy Of Light, et la lumière (re)fut après quelques minutes bien ténébreuses. Après la présentation de ses quatre très bons musiciens, dont le keyboard master, Filip Leyman, n’était autre que le producteur de Ceremony, miss von Hausswolff nous refit le coup de l’avance rapide (tant pis pour Harmonica et Ocean) et poursuivit avec la berceuse pour adultes* Sova et ses vocalises spectrales. S’en suivit un nouvel inédit, Come Wander With Me, librement inspiré du titre éponyme de Jeff Alexander, même si la version live @ la Flèche d’Or du morceau dépassa allégrement les trois minutes de l’original pour se terminer en jam session intense d’un peu moins d’un quart d’heure. Epique.

*: Comprendre qu’il n’est pas donné au premier marmot venu de déceler les, pourtant immenses, vertus apaisantes de cette chanson, au titre pourtant explicite si tant est que l’on parle suédois (Sova signifie « dormir » dans la langue de Zlatan Ibrahimovic), et pas que cette dernière recèle de sous entendus grivois.

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Le concert s’acheva avec le frère jumeau de Mountains Crave en matière de mantra rythmique mémorable, Funeral For My Future Children, interprété avec une telle intensité par Anna von Hausswolff que le morbide du thème développé (oui, il s’agit bien d’une chanson traitant de l’enterrement de ses propres enfants) finit par confiner au sublime. Enfin, s’acheva… Funeral… étant l’avant dernière chanson de Ceremony, il ne fallait pas être grand prêtre, eut égard à la setlist proposée jusqu’ici, pour deviner de quelle manière allait réellement se terminer cette prestation parisienne. Anna revint donc après un court moment en coulisses, et dédia l’ultime Sunrise au public, clôturant de la plus belle et de la plus symbolique des manières la soirée. Il était alors minuit moins vingt, je n’avais plus aucune chance d’arriver à temps à la gare Montparnasse pour attraper le dernier train de banlieue, mais que voulez-vous: il y a des artistes qui valent largement la peine de marcher six kilomètres à deux heures du matin pour pouvoir rester jusqu’au bout de leur concert. Anna von Hausswolff en fait définitivement partie.

Setlist Anna Von Hausswolff:

1)New Song 2)Epitaph Of Theodor 3)Deathbed 4)Mountains Crave 5)No Body 6)Liturgy Of Light 7)Sova 8)Come Wander With Me 9)Funeral For My Future Children 

Rappel:

10)Sunrise

AVH 10

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Ceci est l’histoire d’une revanche, mais attention, pas n’importe quel type de revanche. Il y en a dont l’accomplissement emplit d’un sentiment d’inachevé, or c’est tout l’inverse qui s’est produit dans mon cas. J’ai vu Anna von Hausswolff en live, et ça en valait vraiment la peine. À la limite, je suis presque heureux d’avoir du rater le coche la première fois, car il paraît que plus on attend, plus c’est bon. À l’heure actuelle, je manque d’éléments de comparaison pour pouvoir me prononcer sur la vérité de cette maxime populaire, mais vous pouvez compter sur moi pour vous en entretenir longuement dès que j’en aurais la possibilité. Anna, si tu me lis…

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le octobre 21, 2013, dans Revue Concert, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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