BJØRN BERGE @ LA FLÈCHE D’OR (08.04.2013)

Au siècle dernier, la Flèche d’Or était une gare. Une gare dont les trains se dirigeaient vers le Nord, vers Calais, vers Londres, avant de revenir à leur point de départ. Charonne (le nom de la gare en question) a ainsi constitué le point de départ du chemin du Nord pour les Parisiens pendant des années, jusqu’à ce qu’elle ferme ses portes en 1934. Ce lundi 8 Avril, ce même chemin fut à nouveau ouvert, le temps d’un concert, puisque la Flèche d’Or accueillait un artiste de Haugesund, Norvège (littéralement « le chemin du Nord »). Moi, j’aurais tendance à y voir un présage, et un bon.

The Red Rum Orchestra IIL‘ouverture de la soirée revint au groupe franco-belge (et non pas norvégien, comme le laissait entendre le site de la Flèche d’Or, sans doute trop heureux de pouvoir ainsi accoler à l’évènement une étiquette thématique) THE RED RUM ORCHESTRA.         Contrairement à ce que ce nom Shining-ien pouvait laisser croire, la quintette qui monta sur scène ne le fit pas en brandissant des haches d’incendie et en hurlant « Here’s Johnny! » (dommage, très dommage), mais se contenta de brancher ses instruments pendant que son frontman introduisait l’ensemble auprès d’un public encore assez peu nombreux. Presque au complet (seul Baltazar, le violoniste du groupe manquait à l’appel, absence supplée par le recrutement temporaire d’Anouk, qui pour son premier concert avec le groupe, s’en sortit magnifiquement), les Red Rum livrèrent une bonne demi-heure de pop folk léchée et sympathique, à l’instar du Cold Reading que je vous invite à découvrir un peu plus bas.

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The Red Rum Orchestra I

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Sympathique, mais pas vraiment mémorable, sauf lors des quelques soli de guitare de Dieter Claus, d’une élégante sobriété. Sans parler d’erreur de casting de la part des programmateurs, on était en droit de questionner leur choix de faire jouer The Red Rum Orchestra en première partie de Bjørn Berge, tant les styles défendus par les premiers et le second différaient. Imaginez Absynthe Minded ouvrir pour Rodrigo y Gabriela, et vous aurez une petite idée de l’ambiance dans la Flèche d’Or pendant les trente-cinq minutes que durèrent le set des Red Rum. Poli comme à son habitude (on a les qualités de ses défauts), le public parisien permit au combo franco-belge de dérouler l’intégralité de sa setlist sans le bombarder de bouteilles de bière (Blues Brothers spirit), et acheta même quelques EP après la fin concert. Restait qu’après cette entrée en matière un peu gentillette, il était grand temps de passer au plat principal, aussi roots qu’une plâtrée de lutefisk servie sur un tranchoir taillé à la tronçonneuse. À table.

Setlist The Red Rum Orchestra:

1)Tender 2)They Don’t Know It Yet 3)Für Nina 4)Book Of Mirrors 5)German Reunification Methods 6)Beg To Differ 7)Cold Reading 8)I’m Deranged

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Guitare 12 Cordes IBJØRN BERGE est un de ces artistes qui peuvent provoquer une vocation ou l’éteindre à tout jamais. Dans son cas, on parle évidemment de guitare, et alors le monde se divise en deux: ceux qui, à la sortie du concert, se rueront sur leur instrument pour essayer (ha ha) de sonner comme lui, et ceux qui n’oseront plus toucher un manche avant que le souvenir du masterclass délivré par le maître ne se soit pas un peu estompé*.  Venu en France présenter son  nouvel album, Mad Fingers Ball (qui veut bien dire ce que ça veut dire, dixit l’artiste), avec rien d’autre qu’une chaise, un pédalier et deux grattes, Bjørn Berge est l’un des derniers guitar heroes de notre époque, perpétuant la mémoire et l’héritage des grands techniciens de jadis sans autre accompagnement que le claquement du talon sur la planche de son foot stomp. Un parti pris audacieux, téméraire même, à l’âge du dupstep et de Gangnam Style, et qui a de facto condamné « l’Antipop » à ne tourner que dans des petites salles jamais totalement remplies (et ce fut encore le cas ce soir là à la Flèche d’Or) surtout hors de sa Norvège natale, malgré un talent hors du commun. Si l’industrie musicale était une méritocratie, Bjørn Berge ne jouerait que dans des stades, et comme je n’aurais alors pas les moyens de venir à ses concerts, je ne peux que très égoïstement remercier la majorité de mes contemporains pour leur désintérêt prononcé pour le blues**.

Après s’être décrassé les doigts sur un instrumental en guise d’introduction, Berge entreprit de défendre sa dernière galette en interprétant la moitié de la tracklist de l’album. Alternant entre douze et six cordes selon les morceaux, l’Illustrated Man (en référence à ses nombreux tatouages) régala ainsi son public avec ses nouveaux morceaux, qu’il s’agisse d’originaux (Guts, Meanest Blues In Town) ou de reprises, ou plutôt d’adaptations, tant les versions proposées par Berge dénotent une appropriation pleine et entière des titres « empruntés » par ce dernier. Il faut une certaine audace pour se frotter à Ritchie Blackmore (Hush) et à Jimmy Page (I Can’t Quit You Baby), sans backing band ni électrification. Il faut une bonne dose de talent pour que le résultat tienne sans rougir la comparaison avec les versions originales. Il faut être Bjørn Berge pour dépasser ces dernières, et avec le sourire s’il vous plaît. Pas convaincu? Jugez-en par vous-même:

*: Ah, ce sentiment de nullité qui te submerge quand tu n’arrives pas à enchaîner proprement The House Of The Rising Sun en arpèges quand Bjørn Berge déroule Trains en baillant à moitié…

**: Vous pouvez remettre Fun Radio les gars, j’en ai fini avec vous pour cet article.

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Bjørn Berge ILa présentation de Mad Fingers Ball se doubla d’une petite rétrospective de la conséquente discographie de Berge (13 albums en 19 ans), mélangeant là encore compositions originales et reprises inspirées. Pour les premières, nous eûmes droit à Once Again, Trains et l’incontournable Stringmachine, écrite selon la légende par Bjørn à l’âge de sept ans (right in the childhood, sucker!). Les secondes s’étalèrent du Whipping Boy de Ben Harper au Give It Away des Red Hot Chili Peppers, en passant par le Death Letter de Son House, réintroduit dans le répertoire live de Berge (il l’avait un temps abandonné, trouvant que c’était trop facile à jouer…) après que les White Stripes aient popularisé une version scandaleusement dépouillée de ce classique. Et avec tout le respect que je dois aux mannes de Son House et au talent de Jack White, je dois reconnaître que Berge ne s’est pas vanté quand il a déclaré en introduction qu’il allait jouer la meilleure version au monde de ce morceau, il n’a fait qu’exposer une vérité. Cold fact.

Rappelé des coulisses pour un rappel expéditif (il y avait un autre groupe programmé après lui), Berge conclut son concert par un dantesque Black Jesus, titre du rappeur Everlast parfaitement et totalement bluesillé par notre hôte***. Une guitare dans chaque main, un franc sourire sur les lèvres, l’homme de Haugesund a salué une dernière fois un public conquis avant de quitter pour de bon la scène de la Flèche d’Or. Vivement qu’il revienne.

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Et c’est ainsi que se termina la soirée, pour nous autres banlieusards en tout cas (Montparnasse-La Flèche d’Or, c’est un peu le Moscou-Vladivostok de Paris, le confort du transsibérien en moins) car les Hi Cowboys étaient en plein préparatifs lorsque nous avons quitté l’ancienne gare de Charonne. Ce n’est que partie remise les gars. Un jour peut-être, je reprendrai ma vieille guitare Lidl (et oui, ils ont fait des guitares chez Lidl) pour voir si je suis encore capable de jouer une version vaguement reconnaissable de A Horse With No Name. En théorie, c’est un des morceaux les plus simples du monde, au moins la rythmique (deux accords de deux cases alternés, et c’est tout). Un jour peut-être, mais pas tout de suite. Vous aurez compris pourquoi...

***: D’ailleurs, je n’ai découvert qu’il s’agissait à l’origine d’un morceau de rap qu’en écrivant ce compte rendu.

Bjørn Berge II

Setlist Bjørn Berge:

1)Intro 2)Guts 3)Once Again 4)Honey White (Morphine Cover) 5)Meanest Blues In Town 6)Trains 7)Hush (Deep Purple Cover) 8)Whipping Boy (Ben Harper Cover) 9)Death Letter (Son House Cover) 10)I Can’t Quit You Baby (Led Zeppelin Cover) 11)Stringmachine/Give It Away (The Red Hot Chili Peppers Cover)
Rappel:
12)Black Jesus (Everlast Cover)

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le avril 15, 2013, dans Revue Concert, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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