Archives Mensuelles: avril 2013

CHRISTINE AND THE QUEENS @ LE NOUVEAU CASINO (22.04.2013)

La vie d’un bloggeur musical connaît son lot de hauts et de bas. Il est parfois des moments où la flamme vacille, l’envie périclite et la remise en question guette. Qui suis-je après tout pour donner mon avis sur ce que j’écoute (ou pas), et pourquoi consacrer des heures à écrire des articles que seule une infime minorité d’internautes prendra la peine de parcourir en diagonale? Dans ce genre de situation de flottement métaphysique (qui suis-je? où vais-je? dans quel état erre-je?*), il est toujours bon de posséder en réserve un contre-exemple fracassant à ce constat amer, démontrant avec autorité que, oui madame, les blogs musicaux servent bien à quelque chose. Dans mon cas, cette preuve inattaquable d’utilité publique remonte au 13 août 2012, lorsqu’au détour d’un lien, j’ai fait la rencontre d’une drôle de coterie electro, une bande interlope et haute en couleurs incarnée par un seul corps et une seule voix. J’ai accroché. J’ai acheté le seul EP disponible. J’ai fait un premier concert où cet improbable sextuor fantasmé à 80% officiait en première partie. Et finalement, je me suis rendu au Nouveau Casino le lundi 22 Avril, pour assister à l’adoubement en bonne et due forme de cet épiphénomène qui s’imposera bientôt (en tout cas je l’espère) comme une des références de la scène musicale française de ce début de siècle. Tout ça grâce à un blog musical (Rocknfool pour ne pas le nommer). Alors franchement, honni soit qui mal pense de ce noble média.

*: Se poser des questions en respectant la règle de l’inversion sujet-verbe est une source inépuisable de fous rires, preuve que la langue française n’est pas aussi rébarbative que ce que tes profs de collège t’en ont laissé croire.

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Le concert affichant complet depuis plusieurs jours, sages furent ceux qui décidèrent de se rendre sur place avec une bonne marge pour s’assurer d’une place correcte. Une demi-heure avant l’ouverture des portes, nous étions ainsi une bonne cinquantaine à encombrer le trottoir de la rue Oberkampf, suscitant quelques regards interrogatifs de la part des passants. Qu’importe, nous avions rendez-vous avec l’histoire, précédée (l’histoire… tu suis un peu?) pour l’occasion d’un DJ set. Sérieux? Un DJ set en première partie? Bien que n’étant absolument pas familier de ce genre de gaudriole, que j’évite comme la peste, le choléra et la variole réunis, je m’étais toujours imaginé que les DJ sets avaient plutôt pour vocation de terminer une soirée, à l’heure où le public, en grande majorité saoul comme un cochon, n’aspire qu’à disposer d’un fond sonore pas trop dégueulasse afin de pouvoir hurler dans les oreilles de ses voisins, voire esquisser quelques patauds pas de danse pour les plus désinhibés des imbibés, sans passer pour le relou de service. Vision assez péjorative du noble métier de DJ, j’en ai bien conscience, mais j’assume totalement mon côté vieux réac’ musical, surtout lorsque je paie pour écouter de la musique live.

Arthur King IBref, ayant réussi à sécuriser un demi mètre carré en bord de scène, c’est avec une certaine angoisse que j’ai vu s’installer ARTHUR KING aux platines (on est toujours nerveux la première fois). Mon premier DJ set! Inutile de dire que je comptais vraiment sur le reste de l’assistance pour me guider dans mes réactions, et éviter le faux pas qui guette toujours le noob au cours de son initiation. En l’occurrence, le reste de l’assistance joua parfaitement son rôle, et c’est donc avec une certaine satisfaction perverse que j’eus la confirmation de ce que j’avais toujours pensé de la réaction du public pendant un DJ set, c’est à dire qu’il est tout à fait admis d’ignorer totalement le DJ d’un bout à l’autre de sa prestation. Le mieux est tout de même d’avoir quelqu’un avec qui parler, car autrement on s’ennuie rapidement à voir le jockey tourner des boutons. Le fondu d’un morceau à l’autre dispense d’applaudir la performance, sauf peut-être à la fin, et le DJ est généralement trop concentré pour dire quoi que ce soit au public (quand bien même il aurait un micro). Ah, et le tout dure généralement très longtemps (c’est toujours le cas lorsqu’on s’ennuie), ce qui donne tout loisir de repenser à sa journée, voire à sa vie dans les cas les plus extrêmes, ce qui constitue l’exact opposé de l’idée que je me fais d’un concert, qui devrait au contraire permettre de se vider la tête pendant quelques heures. Un quart d’heure de plus en j’entrais en dépression.

Say hi to Lancelot

Say hi to Lancelot

Heureusement pour moi, j’étais suffisamment proche de la scène pour pouvoir m’accouder (légèrement d’abord, puis sans aucune retenue durant la dernière demi-heure) à un ampli retour, et regarder frémir le confetti Lancelot – restons dans le thème de la table ronde – au rythme des lignes de basse crachées par les enceintes du Nouveau Casino. Oui, j’ai passé quarante-cinq minutes à fixer un bout de papier vibrer sur la scène, c’est dire à quel point j’ai adoré ce moment du concert. Le pire est que je n’ai pas été fichu de reconnaître un seul des morceaux samplés par le roi Arthur pendant son set, mis à part un bout d’Eyes Without A Face de Billy Idol, qui ne fut malheureusement utilisé que pour faire la jonction entre deux titres « electrip-hop », genre star de cette première partie psychotrope. Quand tout fut fini, je me sentais aussi énergique qu’un koala sous ecstasy, et doutais donc sérieusement de ma capacité d’apprécier et d’accueillir comme il se devait le plat de résistance de la soirée. Heureusement, j’avais tort.

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Christine II

Black and blue/And who knows which is which?/And who is who?

Acclamée dès sa sortie des coulisses, CHRISTINE se présenta comme à son habitude en smoking, complété d’une paire de sandales à semelles compensées blanche (c’est le genre de détail que l’on remarque lorsqu’on est au premier rang d’une scène qui vous arrive à mi-torse). Pas de serre-tête à andouillers cette fois-ci, ce regalia animal ayant été perdu corps et bien au cours d’une précédente tournée*. En revanche, Christine irradiait toujours cette confiance tranquille qui m’avait frappé lors de notre première « rencontre ». Elle assurait alors la première partie des Naive New Beaters au Cap d’Aulnay sous Bois devant une  poignée de spectateurs plutôt circonspect de prime abord (il faut dire que l’univers déjanté du trio de Wallace s’éloignait franchement de l’élégance provocatrice et théâtrale distillé dans les EPs Misericorde et Mac Abbey), mission peu engageante et d’autant plus intimidante pour une artiste uniquement secondée par les pistes de son Mac. J’appris ce soir là qu’il en fallait bien plus déstabiliser les Queens et leur protégée, qui brisèrent la glace avec le farouche public  du 93 en un claquement de doigts. C’est beau la chaleur humaine, tout de même.

Christine IDans une ambiance nettement plus chaude et devant un Nouveau Casino rôdé aux frasques du personnage et tout acquis à sa cause, Christine donna donc le coup d’envoi de son set avec un titre inédit (Starshipper) reprenant la plupart des thèmes explorés dans ses EPs: la recherche de l’identité, l’affirmation de sa différence, le va et vient entre le français et l’anglais, l’alliance magistrale entre la retenue des loops electro et la chaleur du R’N’B. Envolée la lassitude débilitante qui était venue plomber le début de la soirée! Alors que le voile de tulle noir qui servait de corolle à Christine glissait lentement vers le sol, le groove termina de s’installer dans la salle, pour ne plus repartir avant la fin du concert. Tout ce qu’on aime quoi.

Conçu comme un show à l’américaine, le set des Queens se révéla être « plein de surprises » (sic), le budget supplémentaire mis à disposition pour cette date parisienne ayant été investi en tournage de clips permettant pour la première fois à la troupe de se produire sur scène au grand complet, ainsi que dans le recrutement de deux athlétiques danseurs et d’un guitariste/claviériste, qui vinrent  rejoindre la maîtresse de cérémonie sur scène pour quelques morceaux. La setlist révéla elle aussi son lot de fantaisie et de découvertes, une bonne partie des titres du troisième EP, Nuit 17 à 52 (sortie prévue le 3 Juin prochain), figurant au programme des festivités.
Une reprise très inspirée du Photos Souvenirs de William Sheller (un des rares artistes rattachés à la « chanson française » que j’admire sans retenue, à égalité avec Alain Bashung, dont l’emblématique – et donc absolument casse gueule – Osez Joséphine avait également été revisité par Christine il y a quelques mois) constitua le clou personnel d’un concert à la fois maîtrisé (les chansons) et spontané (entre les chansons**), qui fut évidemment rythmé par les « tubes » de Misericorde (Be Freaky, Kiss My Crass et ses paillettes de non-propreté dorées), Mac Abbey (Cripple, Narcissus Is Back) ainsi que d’autres crowd favorites encore non disponibles sur CD (Chaleur Humaine, Loving Cup).

Christine IV

La team au grand complet (j’ai même réussi à chopper le Mac – fier- )

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Avec son nouveau statut de tête d’affiche, Christine ne pouvait refuser au Nouveau Casino le rappel qui lui fut chaudement demandé dès sa sortie de scène. Le concert se conclut ainsi avec la douceur acoustique de Nuit 17 à 52, chanson titre d’un EP attendu de pied ferme par tous les éclopés fiers de leurs fêlures, les narcisses catoptrophobes et tous leurs échos, les intranquilles contemplatifs et les malpropres assumés. En Mai, fait ce qu’il te plaît, mais n’oublie pas d’être freaky. Si si, c’est important, j’insiste.

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De retour sur le trottoir de la rue Oberkampf, on ne sait toujours pas bien qui sont Christine et ses anges-gardien(ne)s, ni ce qu’elles veulent être aux yeux du monde, mais qu’importe. Le mouvement abolit le sexe et le nombre lutte contre l’oubli, ce qui n’est pas évident à comprendre (d’ailleurs, je ne suis pas sûr d’avoir compris) mais se ressent en revanche très clairement. Accepter la différence et tolérer l’excentricité, en voilà un beau message, qu’il convient de transmettre autour de soi en cette période où ni l’une ni l’autre ne semblent aller de soi pour une partie, que l’on espère limitée mais que l’on sait maintenant virulente, de la population. Long live the queens!

*: On me souffle dans l’oreillette que le duo suédois Krog aurait été vu arborant l’accessoire en question au cours de leurs derniers concerts… Interpol est sur l’affaire.

**: Bam, la bouteille de flotte qui se renverse sur scène. Paf, le fil du micro qui « assomme » une spectatrice au premier rang. Pour un concert de fin de carrière (ou pas), ce fut franchement rock’n’roll.

Christine III

J’espère que tu tolères aussi mon boîtier bas de gamme et les photos freaky qu’il prend parfois, du coup

Setlist Christine & the Queens:

1)Starshipper 2)Ugly Pretty 3)Medley Drifter/Be Freaky 4)Cripple 5)Here 6)Photos Souvenirs (William Sheller Cover) 7)Narcissus Is Back 8)Intranquillité 9)Jonathan 10)Chaleur Humaine 11)Wandering Lovers 12)Loving Cup 13)Kiss My Crass
Rappel:
14)Nuit 17 À 52

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EVENING HYMNS @ LES 3 BAUDETS (10.04.2013)

« Cette salle a un nom d’auberge de MMORPG ». C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai entendu parler des Trois Baudets pour la première fois. Bien qu’ayant laissé tomber les mondes virtuels massivement multijoueurs depuis quelques années (sans doute mon côté misanthrope: je voulais monter des guildes avec seulement des PNJ), j’ai suffisamment usé les semelles de feu mes avatars dans tous les mondes héroïco-fantastiques développés par Blizzard et compagnie pour me souvenir que les tavernes de ces contrées fabuleuses avaient toujours des noms subtilement non-sensiques, mettant généralement en scène un ou plusieurs animaux dans des situation hautement incongrues. « Le Chat qui Fume », « La Vache qui Danse », « La Pieuvre Volante », « La Poule Philosophe »… Toi aussi, ami lecteur, créée un nom funky pour ton futur établissement louche (au fond d’une rue borgne, mouahaha), en suivant cette recette certifiée! Mais pour le moment, retour donc aux Trois Baudets, estaminet au blaze certes moins ronflant que la moyenne de ceux d’Azeroth (j’ai des beaux restes, pas vrai?), mais présentant l’immense avantage d’inviter de vrais artistes à jouer dans ses vrais murs. Les plaisirs simples du IIème millénaire…

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I.S.L.A.Arrivés sur place un poil après le début de la soirée, nous ne pûmes assister qu’à la fin de la prestation d’I.S.L.A. Seule en scène avec sa guitare, la jeune nantaise nous offrit quelques chansons dans la langue de Molière (un baille que je n’avais pas assisté à un concert en français… le dernier en date devait être Thiéfaine aux Vieilles Charrues). Sans vraiment accrocher à l’univers proposé*, cette première partie rapidement conclue n’avait rien de désagréable, et nous permis de nous immerger dans l’ambiance des Trois Baudets, salle conçue davantage comme un théâtre que comme un club de musique live.

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Evening Hymns IAprès la balance réglementaire, ce fut au tour d’EVENING HYMNS de prendre le relai, pour quarante-cinq minutes de folk rock de haute volée (si un doute subsistait encore, je précise à mes bien aimés lecteurs que c’était bien pour applaudir Jonas Bonnetta et ses camarades de jeu que nous avions fait le déplacement).  Ayant visiblement décidé de ne pas laisser à Angus Stone et Ray Lamontagne le titre de folkeux le plus roots de la planète sans combattre, le Jonas en question se présenta sur scène avec une barbe (et un chapeau) digne d’un fermier amish. Empoignant sa guitare sèche, notre homme décocha la première flèche du set (en l’occurrence, Arrows  – hin hin hin – ) dans un silence respectueux, religieux même.

Venus re-présenter (une première tournée était passée par la France en Septembre 2012) leur dernier album, Spectral Dusk, les Evening Hymns consacrèrent une grande partie de leur concert aux chansons de ce second opus, toutes empruntes d’une magnifique mélancolie s’expliquant par les conditions particulières de la genèse du disque. Comme Jonas prit en effet le temps de l’expliquer, il s’agissait pour lui de décrire en mots et en notes les sentiments causés par la disparition de son père, décédé des suites d’une maladie rare en 2009. Ayant eu la « chance » de l’accompagner au cours de ses derniers mois de convalescence, Jonas a semble-t-il utilisé Spectral Dusk comme un moyen de se reconstruire et de continuer à avancer après cette expérience douce-amère, selon ses termes. Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de Family Tree, You And Jake (dédié par Jonas à sa mère, venu spécialement depuis l’Ontario pour le voir jouer à Paris)  ou Cabin In The Burn, tous les morceaux du « crépuscule spectral » présentés aux Trois Baudets possédaient cette grâce douloureuse faisant la magie du folk. Dans une salle aussi petite et confortable que celle-ci, l’expérience d’auditeur frôla plus d’une fois le sublime, bien loin des shows « punk » délivrés par le groupe dans des clubs allemands plus tôt au cours de sa tournée. C’est ce qu’ils nous ont dit, en tout cas.

Public I

N‘allez cependant pas croire qu’une ambiance délétère plana sur la prestation du trio d’un bout à l’autre du set. Bien au contraire, Jonas s’employa à détendre l’atmosphère entre les morceaux, d’abord en interprétant les deux chansons qu’il connaissait en français (ses souvenirs des œuvres en question étant assez fragmentaires, et ces dernières rivalisant sans problème avec London Bridge Is Falling Down ou Hallo Aus Berlin en ce qui concerne l’intérêt des paroles, l’épisode fut aussi court que rigolo), puis en mettant au défi les inévitables cameramen amateurs de trouver le titre exact de l’un des deux inédits joués pendant le concert** (le premier s’intitulant avec certitude Evil Forces). Si le futur fut donc mis à l’honneur au cours du set, le passé ne resta pas en reste, le groupe flattant les oreilles de ses vieux fans avec Dead Deer et une version de Mtn. Song admirablement fusionnée avec les premières mesures du Be My Baby des Ronettes.

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Au bout des trois quart d’heure réglementaires, les Evening Hymns replièrent les gaules en même temps qu’à l’extérieur, la soirée laissait place à la nuit. Je ne peux que conseiller aux autres résidents du vieux continent de s’enquérir des prochaines salle visitées par le trio au cours de son Spring Tour européen, et de sauter sur l’occasion de passer quelques minutes en leur compagnie. C’est que c’est loin, tout de même, l’Ontario.

Setlist Evening Hymns:

1)Arrows 2)Family Tree 3)Dead Deer 4)Evil Forces 5)Be My Baby/Mtn. Song 6)You And Jake 7)‘Smells Like Teen Spirit’ (probablement ‘I Wish I Were A Portal’) 8)Cabin In The Burn

*: Autant je suis susceptible d’adhérer à du « baby baby I love you so » pour autant que l’ensemble soit délivré avec une intensité compensant l’affreuse banalité des textes, autant j’exige des artistes chantant en français un niveau d’excellence littéraire sans commune mesure avec celui attendu de la part de leurs collègues anglophones .

**: Le jeu consistait à donner un titre différent à chaque date de la tournée afin de retrouver une soixantaine de versions différentes du même morceau une fois de retour au Canada. Les Trois Baudets eurent donc l’honneur de se voir dédicacer un « Smells Like Teen Spirit » radicalement différent de celui de la bande à Cobain.

Mais naaaaan, c'est pas flou. C'est le filtre "Spectral Dusk" d'Instagram, c'tout.

Mais naaaaan, c’est pas flou. C’est le filtre « Spectral Dusk » d’Instagram, c’tout.

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Le dernier acte de la soirée revint à ANOUK AIATA, appellation regroupant à la fois un projet musical et le nom de la chanteuse de ce dernier. Placardée sur tous les murs du métro parisien (un privilège rare pour un artiste débutant), l’affiche promouvant la série de concert donnée par l’ensemble aux Trois Baudets entre le 3 et le 23 Avril évoquait un premier album, La Femme Mangeuse Des Nuages Du Ciel, titre improbable que n’aurait pas renié un Alain Souchon qui aurait un peu trop tiré sur le calumet de la paix. D’ailleurs, la photo de l’artwork était très clairement d’inspiration amérindienne, avec plume d’aigle, bijoux en perle de roche et pendentifs rehaussés de dents d’ours. À l’arrivée, le trip apache passa complétement à la trappe, Anouk et ses trois hommes préférant nous la jouer plus à la cow-boy qu’à l’indienne. J’en veux pour preuve le feutre noir qui passa de tête en tête au cours du concert, et sur lequel n’aurait pas craché John Wayne. Ouep.

Anouk Aiata II

Ouais, et là c’est le filtre nuage. On ressent bien l’évanescence, nan?

Pour être tout à fait honnête, je n’attendais pas grand chose de cet ultime concert, étant venu exclusivement pour la deuxième partie de la soirée. Assister à un récital de variété, comme l’indiquait le programme, ne m’enchantait guère, tant les artistes pratiquant ce genre avaient pu m’en dégoûter au fil du temps. Pour moi, la variété c’est Gérard Lenorman entonnant Le Gentil Dauphin, une chanson que, comme le malheureux cétacé qu’elle met en scène, je n’ai jamais comprise. Inutile de préciser que j’étais moyennement chaud à l’idée de passer une heure et quart avec la petite cousine de l’illustre Bénouvillais, mais comme il pleuvait à moitié dehors, que rester ne nous coûterait pas plus cher et que nous sommes des gens bien élevés, nous ne profitâmes (si si) pas de la pause pour filer à l’anglaise. Et nous fîmes bien.

Anouk Aiata ICar, pour commencer, les textes d’Anouk Aiata se révélèrent, heureuse surprise, de grande qualité. Assez en tout cas pour que je ne maugrée pas dans ma barbe à chaque rime (je tire à vue sur les artistes faisant rimer aime avec poème ou amour avec toujours), ce qui a tendance à arriver assez souvent. Même sur des sujets aussi minés par le conformisme que la lune, les étoiles, les larmes ou les arbres à plumes (j’insiste, c’est très commun les arbres à plumes), le duo Aiata-Mâh réussit à éviter de tomber dans la banalité la plus crasse, performance qui mérite d’être soulignée et applaudie.
Puisqu’on parle de Mr Mâh (Amos de son prénom), je me dois de dire un mot sur la qualité des musiciens accompagnant le tour de chant d’Anouk Aiata. Tous trois virtuoses de leur instrument (violoncelle pour Amos Mâh, guitare acoustique pour Jean-Louis Solans et batterie pour Patrick – désolé, j’ai oublié le nom de famille – ), les joyeux compères justifiaient à eux seuls le prix de la place. Leur chanteuse n’était pas en reste, posant parfaitement sa voix sur les notes de son trio d’anges gardiens avec une légère gouaille évoquant le bon souvenir de la Môme Piaf.
Tout à fait à l’aise dans l’exercice, parfois mal négocié, du meublage d’entre morceaux, elle emporta avec elle un public de toute façon acquis (il n’y a pas de mal à distribuer quelques invitations pour lancer sa carrière) entre l’Espagne, la Californie, la Lune et l’Allemagne (achhh, drei Baudets!). J’ai été tellement plaisamment surpris par ce cocktail détonnant que j’en ai ressorti mon appareil photo pour faire quelques photos floues. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi (qui sait combien de temps et d’efforts il faut pour allumer la bête) ça veut dire beaucoup.

Avec une confirmation et une belle découverte au menu de la soirée, le tout pour moins de 12 euros et dans une salle intimiste et confortable, cette première sortie aux Trois Baudets a amplement satisfait à nos attentes. Certes, il pleuvait un peu à la sortie (scandaleux!), mais comme 15 centimètre de neige était prévu à Toronto d’après notre source barbue très bien informée, nous eûmes (je persiste et je signe) tôt fait de relativiser ces quelques gouttes. Auf Wiedersehen tout le monde, et sans doute à bientôt. Si le tenancier venait à trouver ma pierre de foyer en passant le balais, dîtes lui de ne pas chercher à me la renvoyer. C’est fait exprès…

BJØRN BERGE @ LA FLÈCHE D’OR (08.04.2013)

Au siècle dernier, la Flèche d’Or était une gare. Une gare dont les trains se dirigeaient vers le Nord, vers Calais, vers Londres, avant de revenir à leur point de départ. Charonne (le nom de la gare en question) a ainsi constitué le point de départ du chemin du Nord pour les Parisiens pendant des années, jusqu’à ce qu’elle ferme ses portes en 1934. Ce lundi 8 Avril, ce même chemin fut à nouveau ouvert, le temps d’un concert, puisque la Flèche d’Or accueillait un artiste de Haugesund, Norvège (littéralement « le chemin du Nord »). Moi, j’aurais tendance à y voir un présage, et un bon.

The Red Rum Orchestra IIL‘ouverture de la soirée revint au groupe franco-belge (et non pas norvégien, comme le laissait entendre le site de la Flèche d’Or, sans doute trop heureux de pouvoir ainsi accoler à l’évènement une étiquette thématique) THE RED RUM ORCHESTRA.         Contrairement à ce que ce nom Shining-ien pouvait laisser croire, la quintette qui monta sur scène ne le fit pas en brandissant des haches d’incendie et en hurlant « Here’s Johnny! » (dommage, très dommage), mais se contenta de brancher ses instruments pendant que son frontman introduisait l’ensemble auprès d’un public encore assez peu nombreux. Presque au complet (seul Baltazar, le violoniste du groupe manquait à l’appel, absence supplée par le recrutement temporaire d’Anouk, qui pour son premier concert avec le groupe, s’en sortit magnifiquement), les Red Rum livrèrent une bonne demi-heure de pop folk léchée et sympathique, à l’instar du Cold Reading que je vous invite à découvrir un peu plus bas.

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The Red Rum Orchestra I

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Sympathique, mais pas vraiment mémorable, sauf lors des quelques soli de guitare de Dieter Claus, d’une élégante sobriété. Sans parler d’erreur de casting de la part des programmateurs, on était en droit de questionner leur choix de faire jouer The Red Rum Orchestra en première partie de Bjørn Berge, tant les styles défendus par les premiers et le second différaient. Imaginez Absynthe Minded ouvrir pour Rodrigo y Gabriela, et vous aurez une petite idée de l’ambiance dans la Flèche d’Or pendant les trente-cinq minutes que durèrent le set des Red Rum. Poli comme à son habitude (on a les qualités de ses défauts), le public parisien permit au combo franco-belge de dérouler l’intégralité de sa setlist sans le bombarder de bouteilles de bière (Blues Brothers spirit), et acheta même quelques EP après la fin concert. Restait qu’après cette entrée en matière un peu gentillette, il était grand temps de passer au plat principal, aussi roots qu’une plâtrée de lutefisk servie sur un tranchoir taillé à la tronçonneuse. À table.

Setlist The Red Rum Orchestra:

1)Tender 2)They Don’t Know It Yet 3)Für Nina 4)Book Of Mirrors 5)German Reunification Methods 6)Beg To Differ 7)Cold Reading 8)I’m Deranged

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Guitare 12 Cordes IBJØRN BERGE est un de ces artistes qui peuvent provoquer une vocation ou l’éteindre à tout jamais. Dans son cas, on parle évidemment de guitare, et alors le monde se divise en deux: ceux qui, à la sortie du concert, se rueront sur leur instrument pour essayer (ha ha) de sonner comme lui, et ceux qui n’oseront plus toucher un manche avant que le souvenir du masterclass délivré par le maître ne se soit pas un peu estompé*.  Venu en France présenter son  nouvel album, Mad Fingers Ball (qui veut bien dire ce que ça veut dire, dixit l’artiste), avec rien d’autre qu’une chaise, un pédalier et deux grattes, Bjørn Berge est l’un des derniers guitar heroes de notre époque, perpétuant la mémoire et l’héritage des grands techniciens de jadis sans autre accompagnement que le claquement du talon sur la planche de son foot stomp. Un parti pris audacieux, téméraire même, à l’âge du dupstep et de Gangnam Style, et qui a de facto condamné « l’Antipop » à ne tourner que dans des petites salles jamais totalement remplies (et ce fut encore le cas ce soir là à la Flèche d’Or) surtout hors de sa Norvège natale, malgré un talent hors du commun. Si l’industrie musicale était une méritocratie, Bjørn Berge ne jouerait que dans des stades, et comme je n’aurais alors pas les moyens de venir à ses concerts, je ne peux que très égoïstement remercier la majorité de mes contemporains pour leur désintérêt prononcé pour le blues**.

Après s’être décrassé les doigts sur un instrumental en guise d’introduction, Berge entreprit de défendre sa dernière galette en interprétant la moitié de la tracklist de l’album. Alternant entre douze et six cordes selon les morceaux, l’Illustrated Man (en référence à ses nombreux tatouages) régala ainsi son public avec ses nouveaux morceaux, qu’il s’agisse d’originaux (Guts, Meanest Blues In Town) ou de reprises, ou plutôt d’adaptations, tant les versions proposées par Berge dénotent une appropriation pleine et entière des titres « empruntés » par ce dernier. Il faut une certaine audace pour se frotter à Ritchie Blackmore (Hush) et à Jimmy Page (I Can’t Quit You Baby), sans backing band ni électrification. Il faut une bonne dose de talent pour que le résultat tienne sans rougir la comparaison avec les versions originales. Il faut être Bjørn Berge pour dépasser ces dernières, et avec le sourire s’il vous plaît. Pas convaincu? Jugez-en par vous-même:

*: Ah, ce sentiment de nullité qui te submerge quand tu n’arrives pas à enchaîner proprement The House Of The Rising Sun en arpèges quand Bjørn Berge déroule Trains en baillant à moitié…

**: Vous pouvez remettre Fun Radio les gars, j’en ai fini avec vous pour cet article.

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Bjørn Berge ILa présentation de Mad Fingers Ball se doubla d’une petite rétrospective de la conséquente discographie de Berge (13 albums en 19 ans), mélangeant là encore compositions originales et reprises inspirées. Pour les premières, nous eûmes droit à Once Again, Trains et l’incontournable Stringmachine, écrite selon la légende par Bjørn à l’âge de sept ans (right in the childhood, sucker!). Les secondes s’étalèrent du Whipping Boy de Ben Harper au Give It Away des Red Hot Chili Peppers, en passant par le Death Letter de Son House, réintroduit dans le répertoire live de Berge (il l’avait un temps abandonné, trouvant que c’était trop facile à jouer…) après que les White Stripes aient popularisé une version scandaleusement dépouillée de ce classique. Et avec tout le respect que je dois aux mannes de Son House et au talent de Jack White, je dois reconnaître que Berge ne s’est pas vanté quand il a déclaré en introduction qu’il allait jouer la meilleure version au monde de ce morceau, il n’a fait qu’exposer une vérité. Cold fact.

Rappelé des coulisses pour un rappel expéditif (il y avait un autre groupe programmé après lui), Berge conclut son concert par un dantesque Black Jesus, titre du rappeur Everlast parfaitement et totalement bluesillé par notre hôte***. Une guitare dans chaque main, un franc sourire sur les lèvres, l’homme de Haugesund a salué une dernière fois un public conquis avant de quitter pour de bon la scène de la Flèche d’Or. Vivement qu’il revienne.

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Et c’est ainsi que se termina la soirée, pour nous autres banlieusards en tout cas (Montparnasse-La Flèche d’Or, c’est un peu le Moscou-Vladivostok de Paris, le confort du transsibérien en moins) car les Hi Cowboys étaient en plein préparatifs lorsque nous avons quitté l’ancienne gare de Charonne. Ce n’est que partie remise les gars. Un jour peut-être, je reprendrai ma vieille guitare Lidl (et oui, ils ont fait des guitares chez Lidl) pour voir si je suis encore capable de jouer une version vaguement reconnaissable de A Horse With No Name. En théorie, c’est un des morceaux les plus simples du monde, au moins la rythmique (deux accords de deux cases alternés, et c’est tout). Un jour peut-être, mais pas tout de suite. Vous aurez compris pourquoi...

***: D’ailleurs, je n’ai découvert qu’il s’agissait à l’origine d’un morceau de rap qu’en écrivant ce compte rendu.

Bjørn Berge II

Setlist Bjørn Berge:

1)Intro 2)Guts 3)Once Again 4)Honey White (Morphine Cover) 5)Meanest Blues In Town 6)Trains 7)Hush (Deep Purple Cover) 8)Whipping Boy (Ben Harper Cover) 9)Death Letter (Son House Cover) 10)I Can’t Quit You Baby (Led Zeppelin Cover) 11)Stringmachine/Give It Away (The Red Hot Chili Peppers Cover)
Rappel:
12)Black Jesus (Everlast Cover)

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