W.H.A.T.T. (N.O.W.): SO FAR AWAY FROM ME

Nouveau volet consacré à l’errance de l’auteur de ce blog dans les profondeurs des mondes virtuels, à la recherche des musiques les plus rares et les plus exquises. Chapitre où le lecteur sera dûment chapitré sur l’éventuelle frustration engendrée par cette perpétuelle prospection, et apprendra à évaluer les chances avant de s’engager.

Internet a rendu la chasse aux nouveaux talents musicaux tellement simple et facile qu’il n’est pas rare de se retrouver entiché d’artistes vivant à des milliers de kilomètres de chez soi. L’effervescence perpétuelle de la blogosphère, la mise en place de plateformes d’écoute et de téléchargement à l’offre aussi variée que complète (Deezer, Spotify, Gogoyoko, Lastfm…), le volontarisme des groupes dans la promotion de leur musique (via MSN, Soundclound ou encore Bandcamp, sans oublier les classiques Facebook et Twitter), ainsi que les coups de chance et autres errances heureuses qui sont le lot de tout un chacun sur la toile*, tous ces facteurs concourent à la découverte de talents sans que le facteur de l’éloignement rentre le moins du monde en compte. Il s’agit évidemment d’un privilège très appréciable, et que nos ancêtres mélomanes auraient sans doute rêvé de posséder, mais qui se double parfois de frustration.

Richey Edwards, guitariste des manic Street Preachers. Porté disparu depuis février 1995.

Richey Edwards, guitariste des Manic Street Preachers. Porté disparu depuis février 1995.

En effet, si la musique se dématérialise très bien, n’en déplaise à tous les rigoristes du vinyle, qui préféreraient sans doute se crever les tympans avec le diamant de leur platine plutôt que de subir l’horrible son compressé des MP3, les artistes restent toujours, eux, soumis aux contingences de l’espace et du temps. Cela ne pose pas de problème si l’auditeur se satisfait des performances « surgelées » à sa disposition sur le web, mais si au contraire il éprouve le désir d’entendre de quoi il en retourne en live, l’équation se complique méchamment. On commence à parler de concerts, voire de tournées (peut-être même de tournées internationales, dans le pire des cas), entreprises bien plus coûteuses et compliquées à mettre sur pied qu’un simple enregistrement en studio. Au bout du compte, il faudra se rendre à l’évidence: il y a certains artistes que l’on ne verra probablement jamais sur scène, à moins d’y mettre les moyens** ou de prier quotidiennement pour un miracle (qui sait, peut-être que Richey Edwards donnera  signe de vie un de ces jours?).
Et même s’il existe des exceptions, on constate empiriquement que plus la distance entre un fan et son idole est élevée, plus les chances du premier d’assister à un concert de la seconde sont faibles. D’autres facteurs doivent cependant être considérés afin d’établir la prévision la plus précise possible. C’est l’objet de cet article, qui recense quelques  uns des paramètres les plus importants à prendre en considération au moment où se pose l’impérieuse question du: « verrais-je un jour X chanter Y sur scène? ». Ce qui suit est donc un barème de probabilité, encore assez grossier, mais que j’espère raffiner et compléter au fil du temps. Toute aide ou suggestion de critère(s) omis est la bienvenue. Bonne lecture.

*: Aussi connu sous le nom du syndrome « hé mais c’est pas mal du tout ce truc ».

**: Doctrine Lagardère: « si l’artiste ne vient pas à moi, c’est moi qui irait à l’artiste ». Ça peut revenir très cher si l’artiste en question est un joueur d’Ocarina domicilié dans l’état brésilien de l’Amazonas.

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Le premier critère à prendre en compte est aussi trivial que déterminant: l’artiste/le groupe en question est-il toujours vivant/d’actualité? Je ne veux pas jouer les rabats-joie, mais les nouveaux fans de Jimi Hendrix, Etta James ou Jeff Buckley ne devraient pas nourrir trop d’espoir quant à la possibilité d’assister à un show de ces derniers. Fallait se réveiller avant les gars. Côté groupe, une reformation d’Oasis, The Smiths ou Téléphone semble également improbable, même si tout reste possible du moment qu’aucun des membres du combo en question n’a encore passé l’arme à gauche. Pour les Beatles, Cream ou Pink Floyd, en revanche, ça risque d’être compliqué…

En bref: Il n’y a rien de plus rédhibitoire  que la mort ou un conflit d’ego en ce qui concerne la tenue d’un concert. Et si les hologrammes peuvent ressusciter nos chers disparus, je ne suis pas sûr que de telles pratiques « nécrommerciales » doivent être cautionnées.

Esprit, es-tu là? Ramène-toi, il y a du fric à se faire

Esprit, es-tu là? Ramène-toi, il y a du fric à se faire

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Stones 50Si la cible n’est pas morte/dissoute, la prochaine étape est de se renseigner sur son activité musicale. Si vous avez de la chance, cette dernière justifiera une tournée prochaine, qu’il s’agisse de défendre un nouvel album, ou (dans le cas des vieilles gloires sur le déclin) de célébrer l’anniversaire d’un disque particulièrement marquant (35 ans pour Rumours? Tournée mondiale!) ou tout simplement la longévité d’une carrière (50 pour les Stones? Tournée mondiale!). Si rien n’est prévu pour le moment, ne désespérez pas: un album est peut-être en préparation, ou une date significative s’approche sûrement.

En bref: Les artistes sont des gens normaux, qui ont besoin de gagner leur croute. Seule une minorité d’entre eux peut se permettre de vivre de ses rentes, les autres devant travailler pour subvenir à leurs besoins. Cela signifie enregistrer des disques et en faire la promotion, ce qui passe normalement par des concerts. Si vous avez raté la dernière tournée, attendez la prochaine.

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Une fois résolues ces questions générales, il est temps de se pencher sur le parcours de la cible. Même si le passé ne conditionne pas totalement l’avenir, et qu’il y a des débuts à tout, une rapide recherche sur quelques points ciblés permet généralement d’affiner le tableau, et de dégager des facteurs encourageants ou rédhibitoires quant à vos chances d’assister à un concert. Par exemple, il est intéressant de savoir combien d’albums a sorti la cible, car un artiste n’ayant qu’un EP de trois reprises à son actif n’aura simplement pas assez de matériel pour se produire sur scène, tandis qu’un autre avec cinq disques au compteur n’aura évidemment pas ce genre de problèmes.

Le nombre de tournées précédentes est également une information précieuse, particulièrement s’il est possible de connaître l’amplitude de ces dernières (locales, régionales, nationales, continentales, internationales). Plus un artiste a tourné, plus il a voyagé loin de sa base par le passé, et plus les chances sont grandes pour qu’il passe pas loin de chez vous la prochaine fois*.

Dernier point à éclaircir: la cible est-elle déjà venue dans votre pays (ici, la France) par le passé? Si oui, cela veut dire qu’elle ou son management est entré en relation avec des salles et des tourneurs, contacts qui faciliteront son éventuel retour. Vérifiez tout de même que rien de fâcheux ne lui soit arrivé la dernière fois qu’elle est venue par chez vous, certains artistes ayant la rancune tenace envers les publics les ayant mécontentés.

En bref: Les artistes expérimentés et baroudeurs sont ceux qui ont le plus de probabilité de venir jouer pas loin de chez vous. Les jeunes pousses préfèrent généralement (et c’est compréhensible), faire leurs premières armes près de chez eux. Si vous habitez près de chez eux, c’est le jackpot, sinon… attendez qu’ils grandissent.

*: Pas mal de groupes ou d’artistes américains ont la sale manie de se contenter de tournées nord-américaines, quand bien même ils disposent d’une notoriété suffisante pour sillonner l’Europe.

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Elle a monté une tournée toute seule... (air connu)

Elle a monté une tournée toute seule… (air connu)

Autre critère déterminant: le soutien dont la cible bénéficie, ou pas, de la part de professionnels du monde de la musique. Planifier une tournée tout seul dans son coin est une entreprise ingrate, longue et harassante, et c’est bien pour ça qu’il existe des professionnels rémunérés pour s’occuper de cette corvée. Un artiste ou un groupe signé par un label bénéficiera généralement d’une aide de ce dernier pour organiser ses concerts, ce qui est évidemment bénéfique pour vous. Les indépendants devront faire sans, et les résultats en terme de tournée risquent de s’en ressentir.

En bref: Avoir un label, et mieux, un manager attitré, permet de tourner plus facilement. Certains artistes ont le courage et la patience de monter une tournée de manière indépendante (Austra, par exemple), mais le résultat sera presque toujours plus modeste que celui permis par l’aide d’un pro.

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En matière de tournée, il n’y a pas de détails insignifiants ni de petits profits, en particulier pour les artistes débutants, pour qui partir sur les routes constitue toujours une aventure humaine et un pari financier. Cela nous force à nous pencher sur des points que l’on pourrait considérer comme triviaux, mais qui ne le sont pas du tout.

Autre paramètre à considérer, la taille des instruments. La guimbarde a ses avantages...

Autre paramètre à considérer, la taille des instruments. La guimbarde a ses avantages…

Par exemple: combien de personnes sont nécessaires à la bonne tenue d’un concert? On parle ici aussi bien des musiciens qui seront sur scène que des techniciens qui leur permettront de jouer, du chauffeur qui les amènera sur place, du manager qui règlera les questions pratiques inhérentes à ce genre d’évènement et fera l’interface avec les organisateurs, du cuisinier qui préparera le repas… et on peut continuer encore longtemps.

La règle ici est la suivante: moins ce chiffre est important, mieux c’est, car les coûts en seront réduits d’autant. Le must absolu en la matière étant le one-man band voyageant seul avec sa guitare et sa valise, et qui pourra donc partir en tournée internationale pendant huit mois pour le coût d’un seul concert de Lady Gaga. À l’inverse, n’espérez pas trop que ce prometteur (comprendre, quasi-inconnu) septuor repéré sur le net il y a quelques temps traverse l’océan qui vous sépare à très court terme. Ça leur reviendrait sans doute trop cher, pour des retombées financières et médiatiques plus qu’incertaines.

En bref: Voyager coûte cher. Voyager en groupe et avec des instruments coûte très cher. Prenez ça en compte.

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On ne peut pas clore le chapitre du voyage sans prendre compte le facteur de la distance. La règle générale est bien sûr celle du « plus c’est loin, plus c’est cher », mais il est possible de raffiner un peu plus cet axiome. Le moyen de transport utilisé a ainsi une forte incidence, l’avion coûtant beaucoup plus cher que le train ou le bon vieux van, et cela explique pourquoi les tournées mondiales sont l’apanage des artistes les plus établis et/ou les plus à l’aise financièrement parlant.

Le van est l'avenir de l'homme en tournée, c'est bien connu.

Le van est l’avenir de l’homme en tournée, c’est bien connu.

Fort heureusement pour nous autres Européens, la qualité et la densité des infrastructures de transports du continent permettent de limiter les coûts de déplacement, ce qui autorise même de « petits » groupes ou artistes à s’embarquer dans des tournées continentales sans devoir braquer une banque au préalable. C’est déjà plus compliqué pour les musiciens nord-américains de se produire dans le Vieux Monde, même si beaucoup d’entre eux franchissent néanmoins le pas dès qu’ils en ont les moyens. Les Sud-Africains, Australiens et Néo-Zélandais sont confrontés au même problème (et ça leur coûte encore plus cher de venir), et prennent souvent la décision de se relocaliser aux USA ou en Europe dès qu’ils en ont les moyens pour réduire leurs frais. Restent l’Amérique du Sud, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie, dont les artistes tournent généralement au niveau national, régional s’ils sont assez connus, mais ne viennent pratiquement jamais par chez nous. Un jour, peut-être…

En bref: Qui veut voyager loin doit en avoir les moyens. Et les musiciens ne roulent généralement pas sur l’or…

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Ou pourquoi Vincent Delerm ne se produira jamais en Hongrie.

Ou pourquoi Vincent Delerm ne se produira jamais en Hongrie.

Après avoir évoqué la question de la distance, passons à celle de la langue. On a beau vivre dans un monde de plus en plus mondialisé, la plupart des gens ont des goûts très locaux en matière de musique. Est-ce une question de sonorité, d’habitude, ou bien le besoin de comprendre (même partiellement) de quoi l’artiste parle dans ses textes? Toujours est-il que nous préférons en général écouter des chansons écrites dans la langue que nous parlons tous les jours, l’anglais, de part son statut particulier, étant également toléré. En clair, cela veut dire que les groupes francophones ne jouent (généralement) que dans des pays francophones, les hispanophones dans les pays hispanophones, les germanophones en Allemagne, Autriche et Suisse, etc… Il n’y a que les artistes anglophones qui s’exportent réellement partout, ou au moins dans l’aire d’influence du monde occidental. N’espérez donc pas trop que le combo finlandais chantant en langue Sami que vous avez découvert à la suite d’un trek en Scandinavie vienne un jour tourner en France, sauf invitation expresse de la salle Pleyel (on peut ranger cette possibilité dans la catégorie des miracles). Déjà que Kaizers Orchestra boude l’Hexagone*…

En bref: À part quelques rares exceptions (Ramstein, Sigur Rós, et c’est à peu près tout), les artistes qui font des tournées en France chantent en français (et toutes les langues régionales pratiquées dans notre beau pays) ou en anglais.

*: Les textes de Janove Ottesen, le chanteur du groupe, sont écrits en dialecte Jæren (une variante régionale du norvégien), ce qui ne les a pas empêché de réaliser plusieurs tournées européennes et de jouer devant des publics qui n’ont sans doute pas compris un traître mot de la soirée. Le fait que les Kaizers aient donné des concerts en Allemagne, Autriche, Suisse et Belgique au cours des dernières semaines, sans rien prévoir pour la France, en dit long sur la réputation de snobisme que nous devons avoir à l’étranger.

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Dernier critère à prendre en compte, mais non des moindres: la renommée de la cible dans le pays que vous espérez qu’elle visite. Certains artistes sont connus aux quatre coins de la planète, d’autres n’ont jamais joué en dehors de leur chambre, et entre la gloire internationale et l’anonymat le plus complet on dénombre une infinité de statuts, depuis la gloire locale jusqu’à l’idole des maisons de retraite, en passant par le vedettariat national ou encore la reconnaissance du « milieu ».

La tournée étant, comme on l’a dit plus haut, une opération coûteuse, il n’est guère surprenant que les musiciens cherchent à minimiser les risques en jouant en priorité dans les zones où ils s’attendent à être bien reçus, autrement dit, celles où ils ont vendu le plus d’albums ou rempli le plus de salles lors de tournées précédentes. Bien souvent, il s’agit de leur région/pays d’origine, mais pas toujours*. Concurrence exacerbée et crise économique obligent, l’époque où les artistes pouvaient se permettre de partir en tournée afin de conquérir de nouveaux publics, jusque là restés insensibles à leurs charmes, est aujourd’hui révolue.

I wonder... pourquoi ça n'a pas marché à la maison.

I wonder… pourquoi ça n’a pas marché à la maison.

En clair, si vous pensez que vous êtes la seule personne à avoir reconnu l’immense talent de X à l’échelle de votre pays, vous devrez sans doute prendre votre mal de live en patience, et attendre que les médias locaux réalisent à quel point X est génial. Avec un peu de chance, le management de X aura vent de la nouvelle célébrité de son poulain, et l’enverra faire quelques concerts pour consolider sa réputation. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

En bref: Les artistes ne se déplacent que rarement en terrain inconnu (c’est moins vrai pour les artistes débutants, que personne ne connaît de toute façon).

*: Sixto Rodriguez est la preuve vivante (bien que plus très vaillante) que l’on peut rater misérablement sa carrière nationale et triompher à l’étranger. Dommage qu’il n’ait eu vent de son statut d’icône absolue en Afrique du Sud qu’une fois atteint l’âge de la retraite.

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Comme le disent si bien les Directioners et Beliebers entre deux crises d’hystérie, tout le monde devrait avoir la chance de voir ses idoles sur scène.  Malheureusement, les choses sont rarement aussi simples, et la patience des fans n’est pas toujours récompensée. Avec l’aide des critères listés ci-dessus, il est toutefois possible de déterminer avec une précision quasi-scientifique* les chances pour qu’un artiste donné passe à un endroit donné. Faîtes en bon usage, et souvenez-vous que les chances pour qu’une chorale de gamins des rues de Kampala se produise un jour dans la banlieue d’Angoulême sont pratiquement égales à celles de voir débarquer une troupe de mime Inuit dans la salle des fêtes d’Oulan-Bator. C’est dit.

*: les qualificatifs mensongers présents dans cet article n’engagent que les lecteurs assez crédules pour les prendre pour argent comptant.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le mars 28, 2013, dans W.H.A.T.T. (N.O.W.), et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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