W.H.A.T.T. (N.O.W.): SETLISTS

J‘avoue volontiers être assez fétichiste en matière de concerts. À mes yeux, ces évènements sont bien plus que des occasions d’entendre jouer de la musique en live: au delà de cet aspect purement factuel (et déjà très plaisant, pour peu que l’on aime ce que l’on entend), le concert est une célébration festive, un creuset d’émotions et de tensions, tant pour le public que pour les artistes, un rituel aux règles tacites et au cérémoniel étudié, une expérience dont on ne peut jamais savoir comment elle va se dérouler et se finir. Une fois qu’on a eu la chance de vivre un très bon concert, un de ceux dont le souvenir vous restera jusqu’à la fin (ou jusqu’au stade avancé d’Alzheimer), il est difficile de se passer de cette sensation enivrante que procurent ces rencontres mystiques. Une forme d’addiction comme une autre, somme toute.

Ce qu'il y a de bien avec ce type de drogue, c'est que l'on n'a que l'embarras du choix question salle de shoot.

Ce qu’il y a de bien avec ce type de drogue, c’est que l’on n’a que l’embarras du choix question salle de shoot (bien sûr, il faut être Parisien).

Le fétichisme confessé ci-dessus s’exprime de différentes manières. Dans un premier temps, j’ai commencé par conserver tout ou partie des billets d’entrées des concerts et festivals auxquels j’avais participé, trophées de papiers soigneusement punaisés sur un mur de ma chambre (et dont je suis tellement fier qu’ils me servent en outre de fond d’écran pour ce blog). D’un coup d’œil, je peux ainsi embrasser la totalité des shows auxquels j’ai assisté depuis maintenant cinq ans, et même si les plus anciennes de ces reliques ont été complètement recouvertes par leurs consœurs plus récentes, je ne connais pas plus sûr moyen de chasser un coup de cafard passager.

Un peu plus tard, je me suis mis à prendre des photos des concerts, là encore pour le simple plaisir de « revivre » par  procuration ces instants mémorables, mais que l’on oublie malheureusement trop vite (tu parles d’un paradoxe).  À l’époque, je ne pensais pas le moins du monde rendre ces clichés (d’une qualité douteuse pour l’écrasante majorité d’entre eux) publics par le biais d’un blog. L’objet numérique sur lequel vous faîtes actuellement escale (merci à vous) doit lui aussi son existence à ma volonté de faire perdurer le souvenir de ces moments magiques. J’avais déjà des images, mais ce n’était pas, ce n’était plus suffisant. Il me fallait quelque chose qui me permette véritablement de me ré-immerger dans le passé, et ce quelque chose fut l’écriture de comptes-rendus et autre live-reports, si possibles agrémentés de vidéos et/ou d’enregistrements réalisés sur place. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour être sûr de ne jamais oublier!

Et puis, à côté de tout ça, il y a un dernier type de souvenir que je collectionne, et auquel je tiens tout particulièrement: les setlists. Je suppose que je ne suis pas le seul à avoir développé cette lubie bien bénigne (je ne suis pas du genre à me battre pour en rajouter une à ma collection: l’occasion fait le larron), et que beaucoup d’entre vous ont déjà emporté avec eux un de ces bouts de papier, sans trop savoir quoi en faire après coup. Il faut bien se rendre à l’évidence: la valeur d’une setlist est purement sentimentale, à moins d’avoir un besoin urgent de papier pour écrire la liste des courses ou pour faire démarrer un barbecue. Les miennes sont rangées dans une pochette sur mon bureau, et plus encore que les restes de ticketnets et de bracelets de festivals, elles me relient au jour où je les ai ramassées (my prrrrrecioussss). Après tout, elles étaient là aussi, en plein cœur de l’action, et s’il y a bien quelque chose d’imprégné de l’essence du concert en question (si on croit à ces choses là), c’est la setlist du show.

Ce qui suit est donc une petite réflexion sur l’objet setlist, sur ce qu’il représente à mes yeux et pourquoi je le tiens en si haute estime. Continuez à lire, la suite est encore plus drôle.

Get the setlist

« The thing taped to the stage floor »… une définition lovecraftienne de la setlist.

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Les différents types de setlists

Setlist First Aid Kit

Un pis aller: la setlist imprimée dédicacée.

Je ne peux commencer autrement que par la distinction entre les différents types de setlists. À ceux qui considèrent qu’elles se valent toutes, j’opposerai donc un déni catégorique accompagné d’un sourire en coin goguenard. Le collectionneur a en effet vite fait d’apprendre que certaines setlists ont (à ses yeux tout du moins) plus d’intérêt que d’autres. Pour faire simple, le monde des setlists se divise en deux catégories: les manuscrites (glop glop) et les imprimées (moins glop glop).

Comme leur nom l’indique, les setlists manuscrites ont été rédigées par l’artiste en personne avant de monter sur scène, tandis que leurs consœurs imprimées ont été finalisées via un ordinateur. Au delà de toute autre considération, on peut donc affirmer que les premières sont des objets véritablement uniques, tandis que les secondes peuvent être reproduites à l’identique à l’infini (et le seront sûrement en plus ou moins grandes quantités, voir plus bas). Il n’est donc pas interdit de faire le rapprochement entre setlists et autographes pour évaluer la valeur relative de l’objet collecté après le concert: c’est la singularité de l’artefact qui détermine sa cote. Partant, une setlist manuscrite constitue un must absolu pour l’aficionado (on peut même la considérer comme un super autographe), alors qu’une setlist imprimée voit son intérêt grandement minoré.

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Ce que l’on peut apprendre d’une setlist (outre les titres joués durant le concert, bien sûr)

Comme exposé plus haut, cette démarche n’a de sens que si on attache une importance particulière à la musique live. Avoir une âme de collectionneur est également un prérequis important, car on parle bien ici de recueillir le plus de setlists possibles, et pas seulement celles utilisées par nos artistes préférés. Mais plus que tout, se lancer dans cette activité est révélateur d’une véritable curiosité envers la mécanique et la genèse d’un concert. Il n’y a en effet rien de plus révélateur à ce sujet qu’une setlist, pour qui veut bien prendre la peine de l’étudier à fond.

SETLISTS IMPRIMÉES

Sans doute les moins instructives, du fait de leur « perfection » formelle. Il est tout de même possible d’en tirer des informations intéressantes.

1) Caractéristiques générales: Imprimer une setlist indique une volonté de planification et de contrôle de la part de l’artiste, la preuve qu’il/elle s’est penché(e) sur cette question suffisamment à l’avance pour disposer d’un support réalisé à l’aide d’un ordinateur. Cela peut également supposer qu’il prévoit d’utiliser la même setlist pour plusieurs concerts d’affilée, auquel cas il est évidemment plus pratique de ne pas être obligé de réécrire la même liste chaque soir*.

Setlist Concrete Knives²2) Type et taille de police utilisés: Une setlist devant être aisément déchiffrable par les musiciens sur scène (un endroit souvent chichement éclairé et parfois enfumé, ce qui ne facilite pas la prise d’informations, surtout quand on est stressé et que la sueur vous dégouline sur le visage), il n’est pas étonnant que la plupart de ces derniers optent pour une police sans fioritures**, taille 32 ou supérieure. Les plus myopes poussent la sécurité jusqu’à tout écrire en majuscules et en gras, pour être sûrs. Toute « déviance » à ce chapitre est révélatrice d’un souci du détail inhabituel.

3) Mise en page: Là encore, c’est le caractère pratique qui l’emporte la plupart du temps, ce qui entraîne une disposition en colonne des plus classiques. Habituellement, les setlists sont alignées à gauche, comme c’est la norme pour les textes occidentaux. La setlist de First Aid Kit (voir ci-dessus), parce que centrée, constitue une exception intéressante, en cela que l’aspect esthétique semble avoir été pris en compte au moment de la conception.

Setlist Kid Canaveral

Finalement, on ne fera pas ‘The Wrench’ et ‘What We Don’t Talk About’ (dommage!). Notez aussi que tous les titres ont été scrupuleusement retranscrits, à la virgule près (quitte à changer de police pour faire rentre ‘You Only Went Out…’ sur la feuille).

4) Détails et fioritures: La grande majorité des setlists imprimées comportent des ajouts que l’on pourrait qualifier de purement cosmétiques, car n’apportant pas d’informations utiles à la bon déroulé du concert. Dans le désordre, on peut ainsi trouver: le nom de l’artiste/groupe (au cas où il(s) l’oublierai(en)t?), celui de la salle dans laquelle il(s) joue(nt) (toujours pratique pour s’adresser au public sans commettre d’impairs), la date du concert (pour servir d’alibi, le cas échéant?)… Certains vont encore plus loin dans les détails, en signalant par exemple les tonalités et les éventuelles reprises. Personnellement, j’y vois la volonté d’exorciser une nervosité certaine, en parant d’avance aux problèmes les plus improbables (quel guitariste pourrait oublier le capo sur ses propres chansons, qu’il a certainement joué des dizaines de fois avant le concert?). Une sorte de mantra d’apaisement couché sur le papier en quelque sorte.

5) Rajouts de dernière minute: L’ennui avec les setlists imprimées, c’est que l’on ne peut pas les modifier une fois sorties. Toute modification de dernière minute (le plus souvent, un caviardage appuyé) se voit donc comme le nez au milieu de la figure. Comme impression = volonté de contrôle, ces éditions précipitées témoignent toujours d’un imprévu fâcheux et sûrement générateur de stress pour les musiciens.

*: Les Triggerfinger, lors de leur concert au 114 le 6 Mai 2012, avaient ainsi apporté avec eux une belle liasse de setlists. Un show ordinaire le jour de l’élection d’un président normal, les choses sont bien faites.

**: J’attends encore de tomber sur une setlist rédigée en Wingdings. Ça, ce serait un vrai collector.

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SETLISTS MANUSCRITES

C’est le moment où le graphologue qui se cache en chacun de nous fait surface, pour tenter d’interpréter le moindre indice laissé sur le précieux bout de papier ramassé à la fin du concert. Les Sherlock Holmes en herbe s’intéresseront en outre à la provenance dudit bout de papier, qui apporte lui aussi son lot d’informations.

Setlist Thea Hjelmeland

Agencement régulier, écriture assurée et bien lisible: du beau boulot Thea!

1) Caractéristiques générales: Si le recours à l’impression suppose rigueur et organisation, la rédaction manuscrite ne rime cependant pas obligatoirement avec désinvolture et précipitation… même si c’est parfois le cas, en ce qui concerne la forme tout du moins. En effet, j’ai du mal à m’imaginer qu’un artiste (sauf Pete Doherty, à la limite) puisse arriver sur le lieu du concert sans avoir la moindre idée de ce qu’il va interpréter à son public: il/elle a sûrement déjà une idée bien précise du déroulé du show, mais n’a pas juste pas jugé bon de la finaliser longtemps à l’avance. Peut-être qu’écrire la setlist fait partie intégrante de son rituel de préparation, et qu’il n’est donc pas concevable pour lui/elle de l’imprimer bien à l’avance.

2) Écriture: Même s’il n’est guère possible de pousser l’étude très loin sans posséder la formation adéquate, les amateurs éclairés que nous sommes peuvent toutefois produire quelques educated guesses. Il est ainsi possible d’affirmer si le rédacteur était calme (lettres bien nettes, mise en page régulière) ou nerveux (écriture peu régulière, traces de reprises), prévoyant (écriture bien lisible, même de loin) ou distrait (écriture « normale » cursive, pas très lisible dans les conditions du live),  au moment de l’écriture.

Setlist Blackfeet Revolution²

Papier brouillon déchiré, gros marqueur noir… une setlist express, une!

3) Papier (et stylo) utilisé(s): Dans la majorité des cas, les setlists manuscrites présentent des traces de déchirures, qui témoignent du peu d’intérêt porté par leurs auteurs à la provenance du papier utilisé. Une page de cahier ou de carnet fait généralement l’affaire, et tant pis si le rendu visuel est franchement cheap. Ce n’est qu’une setlist après tout! Le papier n’est cependant pas toujours de qualité inférieur, ce qui indique souvent que l’artiste a apporté avec lui/elle de quoi réaliser sa setlist. Il est encore plus ardu de tirer quelque chose du type de stylo utilisé, sauf si ce dernier est vraiment caractéristique. Cependant, il est possible de voir si ce stylo a été emprunté à quelqu’un d’autre (dans ce cas, l’écriture sera moins fluide). Vous vous demandez sûrement à quoi tout cela peut servir. La réponse est: à rien.

4) Titre des morceaux: Ils sont bien plus souvent abréviés ou tronqués sur les setlists manuscrites que sur leurs contreparties imprimées. Utiles pour savoir comment l’artiste ou le groupe désigne ses compositions « dans l’intimité ». Si vous êtes vraiment chanceux, vous aurez même en avant première le titre  de chansons pas encore officiellement sorties.

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montage

Petit florilège et étude comparée pour terminer ce chapitre. Il y en a pour tous les goûts.

To Have Setlists Or Not To Have Setlists?

Terminons notre propos par l’évocation de ces artistes à part, qui n’utilisent pas de setlists durant leurs concerts. Plusieurs raisons à cela, la première et la plus évidente étant qu’ils n’en ont pas besoin, puisqu’ils jouent toujours leurs chansons dans le même ordre. Autre explication possible: ils improvisent le déroulé du show morceau après morceau. Il va sans dire que ce parti pris exige des musiciens une adaptabilité et un niveau d’excellence supérieur à la moyenne (Frank Zappa avait l’habitude de procéder de la sorte, et demandait donc à son backing band de connaître une centaine de morceaux dans lesquels il piochait pendant les concerts). C’est évidemment plus facile dans le cas où l’artiste est seul en scène*.

*: On peut alors se demander pourquoi certains artistes seuls en scène ont malgré tout une setlist… Encore une fois, je pense que cela leur permet de se rassurer.

Zappa

« Hé, les gars, si je vous disais que je vous vire tous parce que vous n’êtes pas assez bons pour jouer ma musique… »

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Au fond, une setlist est bien peu de chose. Quelques mots sur une feuille de papier, qu’un roadie finira par jeter à la poubelle après la fin du concert la plupart du temps. Triste et misérable fin pour un objet qui était pourtant si important quelques minutes auparavant, au point que sa disparition pouvait tout bonnement interrompre le show. Les préserver de ce destin ignominieux est ma façon de dire aux musiciens dont je viens d’assister à la représentation que j’ai apprécié leur prestation, au point de vouloir garder un souvenir tangible de cette dernière. À mes yeux, la setlist est le reliquat matériel d’un évènement qui autrement ne laisserait aucune trace derrière lui. Posséder une setlist, c’est donc posséder (un peu) le concert auquel elle est rattachée. Qu’est-ce qu’un fétichiste pourrait demander de plus?

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le mars 6, 2013, dans W.H.A.T.T. (N.O.W.), et tagué , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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