Archives Mensuelles: mars 2013

W.H.A.T.T. (N.O.W.): SO FAR AWAY FROM ME

Nouveau volet consacré à l’errance de l’auteur de ce blog dans les profondeurs des mondes virtuels, à la recherche des musiques les plus rares et les plus exquises. Chapitre où le lecteur sera dûment chapitré sur l’éventuelle frustration engendrée par cette perpétuelle prospection, et apprendra à évaluer les chances avant de s’engager.

Internet a rendu la chasse aux nouveaux talents musicaux tellement simple et facile qu’il n’est pas rare de se retrouver entiché d’artistes vivant à des milliers de kilomètres de chez soi. L’effervescence perpétuelle de la blogosphère, la mise en place de plateformes d’écoute et de téléchargement à l’offre aussi variée que complète (Deezer, Spotify, Gogoyoko, Lastfm…), le volontarisme des groupes dans la promotion de leur musique (via MSN, Soundclound ou encore Bandcamp, sans oublier les classiques Facebook et Twitter), ainsi que les coups de chance et autres errances heureuses qui sont le lot de tout un chacun sur la toile*, tous ces facteurs concourent à la découverte de talents sans que le facteur de l’éloignement rentre le moins du monde en compte. Il s’agit évidemment d’un privilège très appréciable, et que nos ancêtres mélomanes auraient sans doute rêvé de posséder, mais qui se double parfois de frustration.

Richey Edwards, guitariste des manic Street Preachers. Porté disparu depuis février 1995.

Richey Edwards, guitariste des Manic Street Preachers. Porté disparu depuis février 1995.

En effet, si la musique se dématérialise très bien, n’en déplaise à tous les rigoristes du vinyle, qui préféreraient sans doute se crever les tympans avec le diamant de leur platine plutôt que de subir l’horrible son compressé des MP3, les artistes restent toujours, eux, soumis aux contingences de l’espace et du temps. Cela ne pose pas de problème si l’auditeur se satisfait des performances « surgelées » à sa disposition sur le web, mais si au contraire il éprouve le désir d’entendre de quoi il en retourne en live, l’équation se complique méchamment. On commence à parler de concerts, voire de tournées (peut-être même de tournées internationales, dans le pire des cas), entreprises bien plus coûteuses et compliquées à mettre sur pied qu’un simple enregistrement en studio. Au bout du compte, il faudra se rendre à l’évidence: il y a certains artistes que l’on ne verra probablement jamais sur scène, à moins d’y mettre les moyens** ou de prier quotidiennement pour un miracle (qui sait, peut-être que Richey Edwards donnera  signe de vie un de ces jours?).
Et même s’il existe des exceptions, on constate empiriquement que plus la distance entre un fan et son idole est élevée, plus les chances du premier d’assister à un concert de la seconde sont faibles. D’autres facteurs doivent cependant être considérés afin d’établir la prévision la plus précise possible. C’est l’objet de cet article, qui recense quelques  uns des paramètres les plus importants à prendre en considération au moment où se pose l’impérieuse question du: « verrais-je un jour X chanter Y sur scène? ». Ce qui suit est donc un barème de probabilité, encore assez grossier, mais que j’espère raffiner et compléter au fil du temps. Toute aide ou suggestion de critère(s) omis est la bienvenue. Bonne lecture.

*: Aussi connu sous le nom du syndrome « hé mais c’est pas mal du tout ce truc ».

**: Doctrine Lagardère: « si l’artiste ne vient pas à moi, c’est moi qui irait à l’artiste ». Ça peut revenir très cher si l’artiste en question est un joueur d’Ocarina domicilié dans l’état brésilien de l’Amazonas.

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Le premier critère à prendre en compte est aussi trivial que déterminant: l’artiste/le groupe en question est-il toujours vivant/d’actualité? Je ne veux pas jouer les rabats-joie, mais les nouveaux fans de Jimi Hendrix, Etta James ou Jeff Buckley ne devraient pas nourrir trop d’espoir quant à la possibilité d’assister à un show de ces derniers. Fallait se réveiller avant les gars. Côté groupe, une reformation d’Oasis, The Smiths ou Téléphone semble également improbable, même si tout reste possible du moment qu’aucun des membres du combo en question n’a encore passé l’arme à gauche. Pour les Beatles, Cream ou Pink Floyd, en revanche, ça risque d’être compliqué…

En bref: Il n’y a rien de plus rédhibitoire  que la mort ou un conflit d’ego en ce qui concerne la tenue d’un concert. Et si les hologrammes peuvent ressusciter nos chers disparus, je ne suis pas sûr que de telles pratiques « nécrommerciales » doivent être cautionnées.

Esprit, es-tu là? Ramène-toi, il y a du fric à se faire

Esprit, es-tu là? Ramène-toi, il y a du fric à se faire

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Stones 50Si la cible n’est pas morte/dissoute, la prochaine étape est de se renseigner sur son activité musicale. Si vous avez de la chance, cette dernière justifiera une tournée prochaine, qu’il s’agisse de défendre un nouvel album, ou (dans le cas des vieilles gloires sur le déclin) de célébrer l’anniversaire d’un disque particulièrement marquant (35 ans pour Rumours? Tournée mondiale!) ou tout simplement la longévité d’une carrière (50 pour les Stones? Tournée mondiale!). Si rien n’est prévu pour le moment, ne désespérez pas: un album est peut-être en préparation, ou une date significative s’approche sûrement.

En bref: Les artistes sont des gens normaux, qui ont besoin de gagner leur croute. Seule une minorité d’entre eux peut se permettre de vivre de ses rentes, les autres devant travailler pour subvenir à leurs besoins. Cela signifie enregistrer des disques et en faire la promotion, ce qui passe normalement par des concerts. Si vous avez raté la dernière tournée, attendez la prochaine.

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Une fois résolues ces questions générales, il est temps de se pencher sur le parcours de la cible. Même si le passé ne conditionne pas totalement l’avenir, et qu’il y a des débuts à tout, une rapide recherche sur quelques points ciblés permet généralement d’affiner le tableau, et de dégager des facteurs encourageants ou rédhibitoires quant à vos chances d’assister à un concert. Par exemple, il est intéressant de savoir combien d’albums a sorti la cible, car un artiste n’ayant qu’un EP de trois reprises à son actif n’aura simplement pas assez de matériel pour se produire sur scène, tandis qu’un autre avec cinq disques au compteur n’aura évidemment pas ce genre de problèmes.

Le nombre de tournées précédentes est également une information précieuse, particulièrement s’il est possible de connaître l’amplitude de ces dernières (locales, régionales, nationales, continentales, internationales). Plus un artiste a tourné, plus il a voyagé loin de sa base par le passé, et plus les chances sont grandes pour qu’il passe pas loin de chez vous la prochaine fois*.

Dernier point à éclaircir: la cible est-elle déjà venue dans votre pays (ici, la France) par le passé? Si oui, cela veut dire qu’elle ou son management est entré en relation avec des salles et des tourneurs, contacts qui faciliteront son éventuel retour. Vérifiez tout de même que rien de fâcheux ne lui soit arrivé la dernière fois qu’elle est venue par chez vous, certains artistes ayant la rancune tenace envers les publics les ayant mécontentés.

En bref: Les artistes expérimentés et baroudeurs sont ceux qui ont le plus de probabilité de venir jouer pas loin de chez vous. Les jeunes pousses préfèrent généralement (et c’est compréhensible), faire leurs premières armes près de chez eux. Si vous habitez près de chez eux, c’est le jackpot, sinon… attendez qu’ils grandissent.

*: Pas mal de groupes ou d’artistes américains ont la sale manie de se contenter de tournées nord-américaines, quand bien même ils disposent d’une notoriété suffisante pour sillonner l’Europe.

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Elle a monté une tournée toute seule... (air connu)

Elle a monté une tournée toute seule… (air connu)

Autre critère déterminant: le soutien dont la cible bénéficie, ou pas, de la part de professionnels du monde de la musique. Planifier une tournée tout seul dans son coin est une entreprise ingrate, longue et harassante, et c’est bien pour ça qu’il existe des professionnels rémunérés pour s’occuper de cette corvée. Un artiste ou un groupe signé par un label bénéficiera généralement d’une aide de ce dernier pour organiser ses concerts, ce qui est évidemment bénéfique pour vous. Les indépendants devront faire sans, et les résultats en terme de tournée risquent de s’en ressentir.

En bref: Avoir un label, et mieux, un manager attitré, permet de tourner plus facilement. Certains artistes ont le courage et la patience de monter une tournée de manière indépendante (Austra, par exemple), mais le résultat sera presque toujours plus modeste que celui permis par l’aide d’un pro.

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En matière de tournée, il n’y a pas de détails insignifiants ni de petits profits, en particulier pour les artistes débutants, pour qui partir sur les routes constitue toujours une aventure humaine et un pari financier. Cela nous force à nous pencher sur des points que l’on pourrait considérer comme triviaux, mais qui ne le sont pas du tout.

Autre paramètre à considérer, la taille des instruments. La guimbarde a ses avantages...

Autre paramètre à considérer, la taille des instruments. La guimbarde a ses avantages…

Par exemple: combien de personnes sont nécessaires à la bonne tenue d’un concert? On parle ici aussi bien des musiciens qui seront sur scène que des techniciens qui leur permettront de jouer, du chauffeur qui les amènera sur place, du manager qui règlera les questions pratiques inhérentes à ce genre d’évènement et fera l’interface avec les organisateurs, du cuisinier qui préparera le repas… et on peut continuer encore longtemps.

La règle ici est la suivante: moins ce chiffre est important, mieux c’est, car les coûts en seront réduits d’autant. Le must absolu en la matière étant le one-man band voyageant seul avec sa guitare et sa valise, et qui pourra donc partir en tournée internationale pendant huit mois pour le coût d’un seul concert de Lady Gaga. À l’inverse, n’espérez pas trop que ce prometteur (comprendre, quasi-inconnu) septuor repéré sur le net il y a quelques temps traverse l’océan qui vous sépare à très court terme. Ça leur reviendrait sans doute trop cher, pour des retombées financières et médiatiques plus qu’incertaines.

En bref: Voyager coûte cher. Voyager en groupe et avec des instruments coûte très cher. Prenez ça en compte.

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On ne peut pas clore le chapitre du voyage sans prendre compte le facteur de la distance. La règle générale est bien sûr celle du « plus c’est loin, plus c’est cher », mais il est possible de raffiner un peu plus cet axiome. Le moyen de transport utilisé a ainsi une forte incidence, l’avion coûtant beaucoup plus cher que le train ou le bon vieux van, et cela explique pourquoi les tournées mondiales sont l’apanage des artistes les plus établis et/ou les plus à l’aise financièrement parlant.

Le van est l'avenir de l'homme en tournée, c'est bien connu.

Le van est l’avenir de l’homme en tournée, c’est bien connu.

Fort heureusement pour nous autres Européens, la qualité et la densité des infrastructures de transports du continent permettent de limiter les coûts de déplacement, ce qui autorise même de « petits » groupes ou artistes à s’embarquer dans des tournées continentales sans devoir braquer une banque au préalable. C’est déjà plus compliqué pour les musiciens nord-américains de se produire dans le Vieux Monde, même si beaucoup d’entre eux franchissent néanmoins le pas dès qu’ils en ont les moyens. Les Sud-Africains, Australiens et Néo-Zélandais sont confrontés au même problème (et ça leur coûte encore plus cher de venir), et prennent souvent la décision de se relocaliser aux USA ou en Europe dès qu’ils en ont les moyens pour réduire leurs frais. Restent l’Amérique du Sud, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie, dont les artistes tournent généralement au niveau national, régional s’ils sont assez connus, mais ne viennent pratiquement jamais par chez nous. Un jour, peut-être…

En bref: Qui veut voyager loin doit en avoir les moyens. Et les musiciens ne roulent généralement pas sur l’or…

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Ou pourquoi Vincent Delerm ne se produira jamais en Hongrie.

Ou pourquoi Vincent Delerm ne se produira jamais en Hongrie.

Après avoir évoqué la question de la distance, passons à celle de la langue. On a beau vivre dans un monde de plus en plus mondialisé, la plupart des gens ont des goûts très locaux en matière de musique. Est-ce une question de sonorité, d’habitude, ou bien le besoin de comprendre (même partiellement) de quoi l’artiste parle dans ses textes? Toujours est-il que nous préférons en général écouter des chansons écrites dans la langue que nous parlons tous les jours, l’anglais, de part son statut particulier, étant également toléré. En clair, cela veut dire que les groupes francophones ne jouent (généralement) que dans des pays francophones, les hispanophones dans les pays hispanophones, les germanophones en Allemagne, Autriche et Suisse, etc… Il n’y a que les artistes anglophones qui s’exportent réellement partout, ou au moins dans l’aire d’influence du monde occidental. N’espérez donc pas trop que le combo finlandais chantant en langue Sami que vous avez découvert à la suite d’un trek en Scandinavie vienne un jour tourner en France, sauf invitation expresse de la salle Pleyel (on peut ranger cette possibilité dans la catégorie des miracles). Déjà que Kaizers Orchestra boude l’Hexagone*…

En bref: À part quelques rares exceptions (Ramstein, Sigur Rós, et c’est à peu près tout), les artistes qui font des tournées en France chantent en français (et toutes les langues régionales pratiquées dans notre beau pays) ou en anglais.

*: Les textes de Janove Ottesen, le chanteur du groupe, sont écrits en dialecte Jæren (une variante régionale du norvégien), ce qui ne les a pas empêché de réaliser plusieurs tournées européennes et de jouer devant des publics qui n’ont sans doute pas compris un traître mot de la soirée. Le fait que les Kaizers aient donné des concerts en Allemagne, Autriche, Suisse et Belgique au cours des dernières semaines, sans rien prévoir pour la France, en dit long sur la réputation de snobisme que nous devons avoir à l’étranger.

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Dernier critère à prendre en compte, mais non des moindres: la renommée de la cible dans le pays que vous espérez qu’elle visite. Certains artistes sont connus aux quatre coins de la planète, d’autres n’ont jamais joué en dehors de leur chambre, et entre la gloire internationale et l’anonymat le plus complet on dénombre une infinité de statuts, depuis la gloire locale jusqu’à l’idole des maisons de retraite, en passant par le vedettariat national ou encore la reconnaissance du « milieu ».

La tournée étant, comme on l’a dit plus haut, une opération coûteuse, il n’est guère surprenant que les musiciens cherchent à minimiser les risques en jouant en priorité dans les zones où ils s’attendent à être bien reçus, autrement dit, celles où ils ont vendu le plus d’albums ou rempli le plus de salles lors de tournées précédentes. Bien souvent, il s’agit de leur région/pays d’origine, mais pas toujours*. Concurrence exacerbée et crise économique obligent, l’époque où les artistes pouvaient se permettre de partir en tournée afin de conquérir de nouveaux publics, jusque là restés insensibles à leurs charmes, est aujourd’hui révolue.

I wonder... pourquoi ça n'a pas marché à la maison.

I wonder… pourquoi ça n’a pas marché à la maison.

En clair, si vous pensez que vous êtes la seule personne à avoir reconnu l’immense talent de X à l’échelle de votre pays, vous devrez sans doute prendre votre mal de live en patience, et attendre que les médias locaux réalisent à quel point X est génial. Avec un peu de chance, le management de X aura vent de la nouvelle célébrité de son poulain, et l’enverra faire quelques concerts pour consolider sa réputation. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

En bref: Les artistes ne se déplacent que rarement en terrain inconnu (c’est moins vrai pour les artistes débutants, que personne ne connaît de toute façon).

*: Sixto Rodriguez est la preuve vivante (bien que plus très vaillante) que l’on peut rater misérablement sa carrière nationale et triompher à l’étranger. Dommage qu’il n’ait eu vent de son statut d’icône absolue en Afrique du Sud qu’une fois atteint l’âge de la retraite.

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Comme le disent si bien les Directioners et Beliebers entre deux crises d’hystérie, tout le monde devrait avoir la chance de voir ses idoles sur scène.  Malheureusement, les choses sont rarement aussi simples, et la patience des fans n’est pas toujours récompensée. Avec l’aide des critères listés ci-dessus, il est toutefois possible de déterminer avec une précision quasi-scientifique* les chances pour qu’un artiste donné passe à un endroit donné. Faîtes en bon usage, et souvenez-vous que les chances pour qu’une chorale de gamins des rues de Kampala se produise un jour dans la banlieue d’Angoulême sont pratiquement égales à celles de voir débarquer une troupe de mime Inuit dans la salle des fêtes d’Oulan-Bator. C’est dit.

*: les qualificatifs mensongers présents dans cet article n’engagent que les lecteurs assez crédules pour les prendre pour argent comptant.

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OF MONSTERS AND MEN @ LE TRIANON (12.03.2013)

Qu’est-ce qui est blanc, qui tombe du ciel, et qui peut causer une pagaille sans nom: A. De la neige B. De la cendre volcanique C. Des ours polaires zombies D. Le Pape? Si vous étiez dans les alentours de Paris ce mardi 12 Mars 2013, c’était sans doute la question à un million d’emmerdes. L’impitoyable zèle du général hiver  a plongé le Nord-Ouest de la France dans la consternation en même temps qu’il recouvrait l’ensemble d’une épaisse couche de puff. Sortez les peaux de phoque. Victimes collatérales de cette brève ère glaciaire, usagers du RER, chauffeurs de poids lourds et possesseurs de billets pour le concert des Killers au Zénith de Paris se retrouvèrent comme deux ronds de flan (à la noix de coco le flan, question de dress code). Bref, ce fut sans doute le plus blanc des mardis noirs qui nous fut infligé cette semaine, et par solidarité, je m’abstiendrai de faire la moindre blague quant à la frilosité du quatuor de Las Vegas, apparamment plus Battle Born que weatherproof *.
J’en rigole aujourd’hui, mais sache ami lecteur que je n’en menais pas large le jour même, en grande partie passé à actualiser les pages d’accueil du Trianon et du Transilien, en croisant les doigts pour que les nouvelles tant redoutées ne tombent pas. À quoi ça tient d’assister à un concert dans des moments pareils, hein? Et bien, à pas grand chose, mais ça a tout de même tenu, et je peux donc vous narrer par le menu le récit de la soirée islandaise qui se déroula boulevard de Rochechouart ce fameux mardi. Þriðjudagur en VO.

*: Une seule, c’est pas la mort tout de même.

Tout commence par une bonne heure d’attente devant le Trianon, coincé avec une poignée d’early-comers entre l’énorme bus de tournée des monstres de Reykjavík et les portes vitrées de la salle, fièrement ornées d’un programme trimestriel aussi généreux en têtes d’affiche qu’en fautes d’orthographe. Ce fut donc avec une gratitude non feinte que notre petite bande accueillit l’ouverture avancée des lieux, qui permit à tout le monde de patienter au chaud et au sec l’arrivée des artistes. Entre le mini-drapeau islandais surmontant la grosse caisse tricolore d’Arnar et la paire dragon-panda montant la garde sur l’ampli retour de Brynjar, la scène comportait son lot de décorum exotique et impénétrable à nous pauvres profanes, mais la palme du bizarre revint sans l’ombre d’un doute à l’étrange machine déployée aux avants-postes de l’estrade: depuis la fosse, ça ressemblait fort à une minuscule table de mixage surmontée de deux pupitres à iPad. Une bien piètre description de ce qui se révéla être, mais oui, l’infamous Muginstrument, ou, pour donner à la bête son nom savant, le Mirstumenti.

Mugison 7

Mugimama, is this the Muginstrument? Yes it is, you silly monkey.

Quand MUGISON (barbe jauressienne et costume chocolat) entra en scène, on ne sut trop bien d’abord s’il s’agissait d’un roadie très bien habillé ou de la première partie du concert. Il fallut que le staff consente à baisser l’éclairage jusqu’au point où le public devient attentif pour que la foule penche définitivement pour la seconde proposition. Il faut dire qu’Örn Elías Guðmundsson (il a bien fait de raccourcir je trouve) n’est pas encore très connu hors d’Islande (où il ne peut pas apparemment pas accorder sa guitare dans son garage sans recevoir dans la foulée le trophée du meilleur album de l’année), ce qui constitue une des innombrables injustices de l’existence. Avec dix ans de carrière, cinq albums, trois bandes-originales et un festival* au compteur, Mugison est l’un de ces OVNIs musicaux que l’on pourrait rater pendant toute sa vie, faute d’une exposition médiatique suffisante, mais que l’on ne peut facilement oublier une fois rencontré.

Son set débuta par un petit masterclass de Mirstumenti, affectueusement surnommé « art school shit » par son co-créateur. Malgré un design encore un peu brut de décoffrage, la bête se montra capable d’étonnantes prouesses soniques, évoquant par moments les mannes d’un orchestre d’harmonie (Poke A Pal), et par d’autres  l’esprit baroque d’un ost de synthétiseurs (Jesus Is A Good Name To Moan, The Deer). Une excentricité tout à fait fonctionnelle  (et c’est déjà pas mal), qui fut pourtant abandonnée après trois morceaux, Mugison cédant alors aux attraits rustiques d’une bonne vieille guitare sèche afin de mieux hurler le blues qui encrassait déjà sa voix lors son ouverture artistico-conceptuelle. Beuaaaargh.

Mugison 31

S(w)inging the bluuuuuuuues

Peut-être rassuré par cette approche plus terre à terre, le jusque là très poli public du Trianon décida rapidement de seconder l’intrépide islandais dans son numéro de blues shouter. Cela commença par quelques timides claquements de mains sur I Want You, histoire de marquer la cadence, et se transforma en furieux « singing/swinging » hurlés à pleins poumons par un bon millier de Frenchies remontés comme des coucous. Mugison tint alors à nous décerner le titre de meilleur public de la planète, ce qui est toujours agréable. Un morceau de heavy metal acoustique (si si, avec du grunt et tout) et un furieux Murr Murr plus tard, et il fut déjà temps pour le fils Muggi de prendre congé. Une vraie belle découverte, et un artiste à ne pas rater la prochaine fois qu’il posera le trépied du Mistrumenti par chez nous.

*: Et pas n’importe quel festival: le festival le plus inaccessible d’Islande (ce qui le place en bonne position dans la catégorie des festivals les plus inaccessibles au monde). Comptez 7-9 heures de route depuis Reykjavík pour arriver sur place. Pas de balance ni de soundcheck une fois sur place: tu te branches et tu joues 25 minutes. Et comme il n’y a pas d’hôtel, il faut connaître quelqu’un sur place pour  passer la nuit. Une pure merveille. Ça s’appelle l’Aldrei Music Festival, et cette année, ça tombe les 29 et 30 Mars.

Setlist Mugison:

1)Poke A Pal 2)Jesus Is A Good Name To Moan 3)The Deer 4)I Want You 5)The Pathetic Anthem 6)Sweetest Melody 7)Two Thumb Suck’n Son Of A Boyo 8)Murr Murr

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Of Monsters And Men 2²Ce fut sur les chœurs de l’armée rouge, ou quelque chose dans le style, que les OF MONSTERS AND MEN firent leur entrée sur scène. Sept jeunes gens aux patronymes interminables, engagés dans une tournée mondiale pour défendre leur premier opus, My Head Is An Animal, et de retour en France après un passage au Nouveau Casino et à Rock en Seine l’année dernière. Quelques mois qui auront suffi à faire évoluer le statut du groupe de révélation indie à tête d’affiche internationale, grâce à une poignée de singles irrésistibles et une image de band next door judicieusement utilisée. L’ovation réservée par la foule à la troupe de Reykjavík confirma d’entrée de jeu à cette dernière qu’elle allait évoluer en terrain conquis, et ce fut donc en toute confiance que les guitares de Nanna et Raggi donnèrent le coup d’envoi du show, qui débuta comme l’album par la fable naïve Dirty Paws. Premiers « hey! », premiers « lalala »  de la soirée, et premières communions avec le public, bien moins timide que lors du set de Mugison. Un bon début.

From Finner donna ensuite une première occasion à Arnar, frangé comme spin-off de Roger Daltrey, de s’illustre derrière ses fûts. Le Slow And Steady qui suivit permit à Nanna de vérifier la grande docilité des spectateurs, qui ne se firent pas prier pour soutenir la rythmique du morceau, et à mains levées s’il vous plaît. Après cela, la participation massive et enthousiaste de la foule au refrain de Mountain Sound était une affaire entendue, d’autant plus que le Trianon avait semble-t-il potassé les paroles avant de venir. Good guys. Première accélération à laquelle succéda  un morceau plus posé, le mélancolique Your Bones. Vous ai-je déjà dit que Raggi a une des plus belles voix du monde? Si ce n’était pas le cas, c’est maintenant fait, dommage que son micro ait éprouvé quelques difficultés à couvrir l’accompagnement fourni par le reste du groupe. Arrivés à la moitié de leur set, les Monsters s’autorisèrent une petite digression, la seule de la soirée, en reprenant le Skeletons de Yeah Yeah Yeahs, autre ensemble peu avare en chorus aussi simples qu’entraînants.

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Of Monsters And Men 12²Le morceau qui suivit fut précédé d’un petit exercice de traduction à la simplicité trompeuse. Car s’il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour établir que « love » se dit « amour » en français, il est en revanche assez compliqué de corriger la prononciation légèrement défaillante d’une étrangère quand vos huit cents voisins essaient de faire de même au même moment. Mais tout finit par rentrer dans l’ordre, et Nanna put donc annoncer dans un français impeccable qu’elle s’apprêtait à interpréter la chanson Amour Amour Amour. Pour les lecteurs non familiers avec le répertoire d’OMAM, je précise qu’il s’agit du morceau le plus dépouillé de l’album, une ballade guitare-voix à peine rehaussée de quelques nappes d’accordéon et phrases de piano. L’ambiance aurait donc du être au recueillement et à l’introspection pendant les quelques minutes nécessaire à l’exécution de la pièce. Malheureusement, le dieu des télécoms (connu pour son douteux sens de l’humour) en décida autrement*. Dommage.

Of Monsters And Men 5²Passé ce moment de grâce acoustique mort-né, le set donna de plus belle dans les hymnes fédérateurs, domaine dans lequel Of Monsters And Men bénéficie d’une expertise certaine. King And Lionheart d’abord, puis une version allongée Lakehouse (sponsorisée par Guy Hoquet Immobilier), avant que ne retentissent sans crier gare les premiers accords de Little Talks, qui amenèrent naturellement la salle au point d’ébullition en cinq dixièmes de seconde. La trompette de Ragnhildur eut enfin l’occasion de briller, après trois quart d’heure de travail de fond, et son solo enjoué constitua sans doute l’apogée festive de la soirée. Il échut ensuite à Six Weeks, adaptation islandaise du Wake Up d’Arcade Fire, de refermer le concert proprement dit. La petite troupe quitta la scène sous les ovations du public, pour mieux revenir une minute plus tard afin de tirer ses deux dernières cartouches.

*: Il y a des jours où je me demande pourquoi on a pris la peine d’inventer le mode vibreur et le répondeur.

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Ce fut Sloom, élégie pleine d’amour familiale (« mon père, ma mère, mes frèreszémésoeurs, woho… ») qui ouvrit ce bal des terminantes. Puis, comme pour faire de nouveau écho à la tracklist de My Head Is An Animal, vint le tour de Yellow Light, conclusion d’un album et d’une soirée tous deux forts réussis. Derniers « lalalalalala » repris en chœur, derniers motifs de trompette, dernière communion avec le public… et c’en fut cette fois bien fini. Brynjar s’extirpa de la fosse après un ultime bain de foule et rejoignit le reste de la troupe pour saluer un Trianon tout simplement heureux. Sjáumst seinna!

De retour à l’air libre, chacun se débrouilla comme il put pour rentrer chez lui malgré la neige. Pour un peu, on aurait remercié la météo d’avoir joué la carte islandaise jusqu’au bout. Avant d’arriver à la gare, au moins. Hasard du calendrier, le prochain concert parisien des OMAM (à l’Olympia, le 25 Juin prochain) tombera encore un mardi. Faut-il y voir un signe, et se préparer à aller Boulevard des Capucines en traîneau à chiens, malgré la date estivale de l’évènement? Qui peut dire? Je serais vous, je garderai une petite laine en réserve, juste au cas où…

Of Monsters And Men 27

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Setlist Of Monsters And Men:

1)Dirty Paws 2)From Finner 3)Slow And Steady 4)Mountain Sound 5)Your Bones 6)Skeletons (Yeah Yeah Yeahs’ cover) 7)Love Love Love 8)King And Lionheart 9)Lakehouse 10) Little Talks 11)Six Weeks
Rappel:
12)Sloom 13)Yellow Light

W.H.A.T.T. (N.O.W.): SETLISTS

J‘avoue volontiers être assez fétichiste en matière de concerts. À mes yeux, ces évènements sont bien plus que des occasions d’entendre jouer de la musique en live: au delà de cet aspect purement factuel (et déjà très plaisant, pour peu que l’on aime ce que l’on entend), le concert est une célébration festive, un creuset d’émotions et de tensions, tant pour le public que pour les artistes, un rituel aux règles tacites et au cérémoniel étudié, une expérience dont on ne peut jamais savoir comment elle va se dérouler et se finir. Une fois qu’on a eu la chance de vivre un très bon concert, un de ceux dont le souvenir vous restera jusqu’à la fin (ou jusqu’au stade avancé d’Alzheimer), il est difficile de se passer de cette sensation enivrante que procurent ces rencontres mystiques. Une forme d’addiction comme une autre, somme toute.

Ce qu'il y a de bien avec ce type de drogue, c'est que l'on n'a que l'embarras du choix question salle de shoot.

Ce qu’il y a de bien avec ce type de drogue, c’est que l’on n’a que l’embarras du choix question salle de shoot (bien sûr, il faut être Parisien).

Le fétichisme confessé ci-dessus s’exprime de différentes manières. Dans un premier temps, j’ai commencé par conserver tout ou partie des billets d’entrées des concerts et festivals auxquels j’avais participé, trophées de papiers soigneusement punaisés sur un mur de ma chambre (et dont je suis tellement fier qu’ils me servent en outre de fond d’écran pour ce blog). D’un coup d’œil, je peux ainsi embrasser la totalité des shows auxquels j’ai assisté depuis maintenant cinq ans, et même si les plus anciennes de ces reliques ont été complètement recouvertes par leurs consœurs plus récentes, je ne connais pas plus sûr moyen de chasser un coup de cafard passager.

Un peu plus tard, je me suis mis à prendre des photos des concerts, là encore pour le simple plaisir de « revivre » par  procuration ces instants mémorables, mais que l’on oublie malheureusement trop vite (tu parles d’un paradoxe).  À l’époque, je ne pensais pas le moins du monde rendre ces clichés (d’une qualité douteuse pour l’écrasante majorité d’entre eux) publics par le biais d’un blog. L’objet numérique sur lequel vous faîtes actuellement escale (merci à vous) doit lui aussi son existence à ma volonté de faire perdurer le souvenir de ces moments magiques. J’avais déjà des images, mais ce n’était pas, ce n’était plus suffisant. Il me fallait quelque chose qui me permette véritablement de me ré-immerger dans le passé, et ce quelque chose fut l’écriture de comptes-rendus et autre live-reports, si possibles agrémentés de vidéos et/ou d’enregistrements réalisés sur place. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour être sûr de ne jamais oublier!

Et puis, à côté de tout ça, il y a un dernier type de souvenir que je collectionne, et auquel je tiens tout particulièrement: les setlists. Je suppose que je ne suis pas le seul à avoir développé cette lubie bien bénigne (je ne suis pas du genre à me battre pour en rajouter une à ma collection: l’occasion fait le larron), et que beaucoup d’entre vous ont déjà emporté avec eux un de ces bouts de papier, sans trop savoir quoi en faire après coup. Il faut bien se rendre à l’évidence: la valeur d’une setlist est purement sentimentale, à moins d’avoir un besoin urgent de papier pour écrire la liste des courses ou pour faire démarrer un barbecue. Les miennes sont rangées dans une pochette sur mon bureau, et plus encore que les restes de ticketnets et de bracelets de festivals, elles me relient au jour où je les ai ramassées (my prrrrrecioussss). Après tout, elles étaient là aussi, en plein cœur de l’action, et s’il y a bien quelque chose d’imprégné de l’essence du concert en question (si on croit à ces choses là), c’est la setlist du show.

Ce qui suit est donc une petite réflexion sur l’objet setlist, sur ce qu’il représente à mes yeux et pourquoi je le tiens en si haute estime. Continuez à lire, la suite est encore plus drôle.

Get the setlist

« The thing taped to the stage floor »… une définition lovecraftienne de la setlist.

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Les différents types de setlists

Setlist First Aid Kit

Un pis aller: la setlist imprimée dédicacée.

Je ne peux commencer autrement que par la distinction entre les différents types de setlists. À ceux qui considèrent qu’elles se valent toutes, j’opposerai donc un déni catégorique accompagné d’un sourire en coin goguenard. Le collectionneur a en effet vite fait d’apprendre que certaines setlists ont (à ses yeux tout du moins) plus d’intérêt que d’autres. Pour faire simple, le monde des setlists se divise en deux catégories: les manuscrites (glop glop) et les imprimées (moins glop glop).

Comme leur nom l’indique, les setlists manuscrites ont été rédigées par l’artiste en personne avant de monter sur scène, tandis que leurs consœurs imprimées ont été finalisées via un ordinateur. Au delà de toute autre considération, on peut donc affirmer que les premières sont des objets véritablement uniques, tandis que les secondes peuvent être reproduites à l’identique à l’infini (et le seront sûrement en plus ou moins grandes quantités, voir plus bas). Il n’est donc pas interdit de faire le rapprochement entre setlists et autographes pour évaluer la valeur relative de l’objet collecté après le concert: c’est la singularité de l’artefact qui détermine sa cote. Partant, une setlist manuscrite constitue un must absolu pour l’aficionado (on peut même la considérer comme un super autographe), alors qu’une setlist imprimée voit son intérêt grandement minoré.

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Ce que l’on peut apprendre d’une setlist (outre les titres joués durant le concert, bien sûr)

Comme exposé plus haut, cette démarche n’a de sens que si on attache une importance particulière à la musique live. Avoir une âme de collectionneur est également un prérequis important, car on parle bien ici de recueillir le plus de setlists possibles, et pas seulement celles utilisées par nos artistes préférés. Mais plus que tout, se lancer dans cette activité est révélateur d’une véritable curiosité envers la mécanique et la genèse d’un concert. Il n’y a en effet rien de plus révélateur à ce sujet qu’une setlist, pour qui veut bien prendre la peine de l’étudier à fond.

SETLISTS IMPRIMÉES

Sans doute les moins instructives, du fait de leur « perfection » formelle. Il est tout de même possible d’en tirer des informations intéressantes.

1) Caractéristiques générales: Imprimer une setlist indique une volonté de planification et de contrôle de la part de l’artiste, la preuve qu’il/elle s’est penché(e) sur cette question suffisamment à l’avance pour disposer d’un support réalisé à l’aide d’un ordinateur. Cela peut également supposer qu’il prévoit d’utiliser la même setlist pour plusieurs concerts d’affilée, auquel cas il est évidemment plus pratique de ne pas être obligé de réécrire la même liste chaque soir*.

Setlist Concrete Knives²2) Type et taille de police utilisés: Une setlist devant être aisément déchiffrable par les musiciens sur scène (un endroit souvent chichement éclairé et parfois enfumé, ce qui ne facilite pas la prise d’informations, surtout quand on est stressé et que la sueur vous dégouline sur le visage), il n’est pas étonnant que la plupart de ces derniers optent pour une police sans fioritures**, taille 32 ou supérieure. Les plus myopes poussent la sécurité jusqu’à tout écrire en majuscules et en gras, pour être sûrs. Toute « déviance » à ce chapitre est révélatrice d’un souci du détail inhabituel.

3) Mise en page: Là encore, c’est le caractère pratique qui l’emporte la plupart du temps, ce qui entraîne une disposition en colonne des plus classiques. Habituellement, les setlists sont alignées à gauche, comme c’est la norme pour les textes occidentaux. La setlist de First Aid Kit (voir ci-dessus), parce que centrée, constitue une exception intéressante, en cela que l’aspect esthétique semble avoir été pris en compte au moment de la conception.

Setlist Kid Canaveral

Finalement, on ne fera pas ‘The Wrench’ et ‘What We Don’t Talk About’ (dommage!). Notez aussi que tous les titres ont été scrupuleusement retranscrits, à la virgule près (quitte à changer de police pour faire rentre ‘You Only Went Out…’ sur la feuille).

4) Détails et fioritures: La grande majorité des setlists imprimées comportent des ajouts que l’on pourrait qualifier de purement cosmétiques, car n’apportant pas d’informations utiles à la bon déroulé du concert. Dans le désordre, on peut ainsi trouver: le nom de l’artiste/groupe (au cas où il(s) l’oublierai(en)t?), celui de la salle dans laquelle il(s) joue(nt) (toujours pratique pour s’adresser au public sans commettre d’impairs), la date du concert (pour servir d’alibi, le cas échéant?)… Certains vont encore plus loin dans les détails, en signalant par exemple les tonalités et les éventuelles reprises. Personnellement, j’y vois la volonté d’exorciser une nervosité certaine, en parant d’avance aux problèmes les plus improbables (quel guitariste pourrait oublier le capo sur ses propres chansons, qu’il a certainement joué des dizaines de fois avant le concert?). Une sorte de mantra d’apaisement couché sur le papier en quelque sorte.

5) Rajouts de dernière minute: L’ennui avec les setlists imprimées, c’est que l’on ne peut pas les modifier une fois sorties. Toute modification de dernière minute (le plus souvent, un caviardage appuyé) se voit donc comme le nez au milieu de la figure. Comme impression = volonté de contrôle, ces éditions précipitées témoignent toujours d’un imprévu fâcheux et sûrement générateur de stress pour les musiciens.

*: Les Triggerfinger, lors de leur concert au 114 le 6 Mai 2012, avaient ainsi apporté avec eux une belle liasse de setlists. Un show ordinaire le jour de l’élection d’un président normal, les choses sont bien faites.

**: J’attends encore de tomber sur une setlist rédigée en Wingdings. Ça, ce serait un vrai collector.

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SETLISTS MANUSCRITES

C’est le moment où le graphologue qui se cache en chacun de nous fait surface, pour tenter d’interpréter le moindre indice laissé sur le précieux bout de papier ramassé à la fin du concert. Les Sherlock Holmes en herbe s’intéresseront en outre à la provenance dudit bout de papier, qui apporte lui aussi son lot d’informations.

Setlist Thea Hjelmeland

Agencement régulier, écriture assurée et bien lisible: du beau boulot Thea!

1) Caractéristiques générales: Si le recours à l’impression suppose rigueur et organisation, la rédaction manuscrite ne rime cependant pas obligatoirement avec désinvolture et précipitation… même si c’est parfois le cas, en ce qui concerne la forme tout du moins. En effet, j’ai du mal à m’imaginer qu’un artiste (sauf Pete Doherty, à la limite) puisse arriver sur le lieu du concert sans avoir la moindre idée de ce qu’il va interpréter à son public: il/elle a sûrement déjà une idée bien précise du déroulé du show, mais n’a pas juste pas jugé bon de la finaliser longtemps à l’avance. Peut-être qu’écrire la setlist fait partie intégrante de son rituel de préparation, et qu’il n’est donc pas concevable pour lui/elle de l’imprimer bien à l’avance.

2) Écriture: Même s’il n’est guère possible de pousser l’étude très loin sans posséder la formation adéquate, les amateurs éclairés que nous sommes peuvent toutefois produire quelques educated guesses. Il est ainsi possible d’affirmer si le rédacteur était calme (lettres bien nettes, mise en page régulière) ou nerveux (écriture peu régulière, traces de reprises), prévoyant (écriture bien lisible, même de loin) ou distrait (écriture « normale » cursive, pas très lisible dans les conditions du live),  au moment de l’écriture.

Setlist Blackfeet Revolution²

Papier brouillon déchiré, gros marqueur noir… une setlist express, une!

3) Papier (et stylo) utilisé(s): Dans la majorité des cas, les setlists manuscrites présentent des traces de déchirures, qui témoignent du peu d’intérêt porté par leurs auteurs à la provenance du papier utilisé. Une page de cahier ou de carnet fait généralement l’affaire, et tant pis si le rendu visuel est franchement cheap. Ce n’est qu’une setlist après tout! Le papier n’est cependant pas toujours de qualité inférieur, ce qui indique souvent que l’artiste a apporté avec lui/elle de quoi réaliser sa setlist. Il est encore plus ardu de tirer quelque chose du type de stylo utilisé, sauf si ce dernier est vraiment caractéristique. Cependant, il est possible de voir si ce stylo a été emprunté à quelqu’un d’autre (dans ce cas, l’écriture sera moins fluide). Vous vous demandez sûrement à quoi tout cela peut servir. La réponse est: à rien.

4) Titre des morceaux: Ils sont bien plus souvent abréviés ou tronqués sur les setlists manuscrites que sur leurs contreparties imprimées. Utiles pour savoir comment l’artiste ou le groupe désigne ses compositions « dans l’intimité ». Si vous êtes vraiment chanceux, vous aurez même en avant première le titre  de chansons pas encore officiellement sorties.

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montage

Petit florilège et étude comparée pour terminer ce chapitre. Il y en a pour tous les goûts.

To Have Setlists Or Not To Have Setlists?

Terminons notre propos par l’évocation de ces artistes à part, qui n’utilisent pas de setlists durant leurs concerts. Plusieurs raisons à cela, la première et la plus évidente étant qu’ils n’en ont pas besoin, puisqu’ils jouent toujours leurs chansons dans le même ordre. Autre explication possible: ils improvisent le déroulé du show morceau après morceau. Il va sans dire que ce parti pris exige des musiciens une adaptabilité et un niveau d’excellence supérieur à la moyenne (Frank Zappa avait l’habitude de procéder de la sorte, et demandait donc à son backing band de connaître une centaine de morceaux dans lesquels il piochait pendant les concerts). C’est évidemment plus facile dans le cas où l’artiste est seul en scène*.

*: On peut alors se demander pourquoi certains artistes seuls en scène ont malgré tout une setlist… Encore une fois, je pense que cela leur permet de se rassurer.

Zappa

« Hé, les gars, si je vous disais que je vous vire tous parce que vous n’êtes pas assez bons pour jouer ma musique… »

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Au fond, une setlist est bien peu de chose. Quelques mots sur une feuille de papier, qu’un roadie finira par jeter à la poubelle après la fin du concert la plupart du temps. Triste et misérable fin pour un objet qui était pourtant si important quelques minutes auparavant, au point que sa disparition pouvait tout bonnement interrompre le show. Les préserver de ce destin ignominieux est ma façon de dire aux musiciens dont je viens d’assister à la représentation que j’ai apprécié leur prestation, au point de vouloir garder un souvenir tangible de cette dernière. À mes yeux, la setlist est le reliquat matériel d’un évènement qui autrement ne laisserait aucune trace derrière lui. Posséder une setlist, c’est donc posséder (un peu) le concert auquel elle est rattachée. Qu’est-ce qu’un fétichiste pourrait demander de plus?

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