W.H.A.T.T. (N.O.W.): Les Chansons Narratives

L‘élément déclencheur de l’écriture de cet article remonte à six ans en arrière. Toute la famille était en voiture, en route pour une soirée chez des amis, lorsque la radio diffusa, encore une fois, La Lettre de Renan Luce (c’était à l’époque où cette chanson passait à peu près une fois par heure sur les radios musicales pop-rock). Quelqu’un (moi sûrement) dut alors faire état de sa lassitude pour la ritournelle de l’homme à la guitare en plumes, entraînant la rapide instruction du procès du sieur Luce par les occupants du tacot. Mon père, d’habitude assez critique envers les nouveaux artistes, me surprit en prenant la défense de l’accusé. La raison: La Lettre était un morceau narratif, chose assez rare et appréciable à ses yeux pour ne pas vouer  son auteur aux gémonies.

Je ne sais pas pourquoi cet épisode m’a autant marqué, au point que je me décide, des années plus tard, à lui consacrer un billet. Sans doute parce que j’ai été frappé par cette manière de voir les chansons, de les diviser en plusieurs catégories selon la manière dont elles étaient écrites. Sans doute aussi parce que, comme mon père l’a fait remarquer, les morceaux narratifs, ceux qui racontent une histoire au lieu de décrire un sentiment (« ♫Oh la la, que j’aime le chocolat♫ ») ou de développer un point de vue (« ♫Liberté-é-é pour les poissons pané-é-és♫ »), sont effectivement assez peu courants. Et c’est dommage, car je trouve qu’ils sont souvent supérieurs à la moyenne, puisqu’au plaisir de la musique et du texte s’ajoute celui d’entendre une intrigue se dérouler, parfois agrémentée d’un twist final du plus bel effet. Pour reprendre l’exemple de cette fameuse Lettre reçue par le beau-fils de Renaud (et avec laquelle j’ai fini par me réconcilier), l’auditeur ne comprend le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin de la chanson, lorsque Renan Luce lui souffle pourquoi l’auteur du courrier, cette petite blonde sexy au rouge à lèvres carmin, voulait se suicider. Tout cela est si joliment troussé qu’il est fort difficile de résister à cette ravissante bluette, dont l’intelligence d’écriture contribua à mon avis fortement au succès de l’album Repenti* (800.000 exemplaires écoulés).

Ce qui suit est donc un modeste tribut à ce genre de chansons pas comme les autres, organisé sous forme d’un top 10 recensant les morceaux narratifs que je trouve les plus réussis. Comme beaucoup d’entre eux contiennent un twist final savoureux, je resterai volontairement vague sur le propos développés dans chacun de ces titres, afin de ne pas gâcher la surprise à ceux qui voudraient entendre par eux-même de quoi il en retourne. Bonne lecture (et n’hésitez pas à me soumettre vos propres coups de cœur en la matière)!

*: Remarquons au passage que la chanson titre de cette galette est elle-même un morceau narratif (une sombre histoire de mafioso new-yorkais ayant retourné sa veste, exilé en Bourgogne et féru d’hortensias).

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10 – Hotel California (The Eagles)

En sa qualité de morceau narratif le plus connu au monde, ce tube des Eagles méritait bien d’être inclus dans ce classement. Si aux États-Unis et dans le reste du monde anglophone, le destin singulier du personnage principal de ce classique de l’americana n’est un secret pour personne, je suis persuadé que tous les Frenchies ayant un jour accompagné en yoghourt la douce voix de Don Henley n’ont pas encore réalisé ce qu’est vraiment l’Hotel California qui attend le voyageur sur les bords de cette « dark desert highway ». Si vous faîtes partie de cette catégorie de personnes qui croit que ce morceau est une chanson d’amour adressée à une femme de chambre, ou une célébration du free spirit régnant en Californie, je vous invite à écouter (et à vous les faire traduire si besoin est) soigneusement les deux derniers couplets du titre en question….

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9 – The Fountain Of Salmacis (Genesis)

À la sortie de Nursery Cryme, dont est issu The Fountain Of Salmacis, Genesis était encore ce groupe aussi bizarre que génial dont le frontmanl’inimitable Peter Gabriel (qui avait encore des cheveux à l’époque), jouait ses textes plus qu’il ne les chantait entre deux solos de flûte traversière*. Le morceau dont il est ici question est particulier en ceci qu’il s’agit de l’adaptation de la légende d’Hermaphrodite, le fils illégitime de la déesse de l’amour et du messager des dieux (qui ne se sont apparemment pas cassés la tête pour trouver un prénom au bébé: le tien accolé au mien, et hop, roulez jeunesse). Même si ce thème peut paraître assez perché pour un groupe de rock, il reste assez sage par rapport aux délires habituels de Gabriel, dont l’imagination débridée pouvait engendrer des tableaux hautement plus improbables, comme  le monologue d’un gourou révolutionnaire (The Knife), le récit d’une invasion de trifides (The Return Of The Giant Hogweed) ou la décapitation accidentelle du jeune Henry Hamilton-Smythe par sa camarade de jeu Cynthia Jane De Blaise-William lors d’une partie de croquet, ainsi que les conséquences imprévues de cet homicide malencontreux (The Musical Box). Rien d’aussi bizarre n’arrive dans The Fountain Of Salmacis, qui condense en un peu moins de huit minutes un récit mythologique dont la connaissance vous permettra de briller en société. Merci Peter.

*: Il semblerait que l’usage de cet instrument au sein d’un groupe de rock soit révélateur de la folie (créatrice, et seulement créatrice… la plupart du temps) de son utilisateur. Quiconque a déjà vu Ian Anderson sur scène avec Jethro Tull comprendra..

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8 – Brothers In Arms (Dire Straits)

Encore un morceau très connu, dont les allures de slow langoureux ne doivent pas vous abuser: on parle bien de guerre sur ce titre, comme tout fan de Dire Straits capable d’aligner deux mots en anglais vous le confirmera. Mais cette dénonciation de la futilité des conflits armés n’est pas simplement descriptive: tendez l’oreille, et vous comprendrez pourquoi le personnage auquel Mark Knopfler prête sa voix est si lyrique quand il évoque ses frères d’armes…

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7 – A Boy Named Sue (Johnny Cash)

Avant de faire chialer la planète avec sa reprise du Hurt de Trent Reznor au crépuscule de sa vie, Johnny Cash était The Man In Black, autrement dit l’incarnation de tout ce que le rock pouvait représenter de dangereux et de provocateur* pour les foyers américains des années 50 et 6o. Conscient de l’avantage d’être perçu comme le mauvais garçon de l’industrie de la musique en matière de publicité, Cash sut cultiver cette image badass avec soin, et c’est sans doute pour cette raison que les disques que la postérité a retenu de lui sont d’abord les deux concerts qu’il donna en 68 et 69 pour les prisonniers de Folsom Prison et San Quentin. S’adressant au public de détenus comme s’il était l’un des leurs, il alla presque jusqu’à déclencher une insurrection dans le second établissement pénitentiaire lorsqu’il interpréta San Quentin, morceau aux paroles explicites (San Quentin I hate every inch of you/May you rot and burn in hell) écrit spécialement pour l’occasion. Cependant, Johnny le noir savait aussi prendre ses distances avec cette image de bad boy, et, toujours à San Quentin, régala les prisonniers avec A Boy Named Sue (chanson écrite par Bob Dylan himself), l’histoire savoureuse d’un jeune homme dont le père, avant de disparaître, insista pour qu’il reçoive ce nom assez difficile à porter pour un garçon…

*: Bon, à l’époque, il suffisait d’adresser un fuck bien senti à un photographe et de se foutre de la tête de cette midinette d’Elvis pour être catalogué comme borderline… Pour l’époque c’était vraiment shocking!

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6 – Pumped Up Kicks  (Foster The People)

Le morceau le plus récent de ce classement, et celui qui m’a convaincu de laisser une chance aux Foster The People, dont l’agaçant plébiscite médiatique m’avait auparavant gardé à distance (suis-je le seul à me méfier quand tout le monde crie au génie?). Il aura fallu que Bow To Each Other reprenne ce morceau pour que je réalise que j’avais eu tort de blacklister Mark Foster et ses potes pour délit de hype. Car Pumped Up Kicks est plus qu’un des plsu gros tubes de l’année écoulée, c’est d’abord et avant tout un amalgame parfait entre une forme pop et attractive, et un message d’une terrible tristesse. Faire danser les gens sur la genèse d’une tragédie tristement banale aux États-Unis, où les embrouilles de cour de récré tournent parfois au règlement de comptes à OK Corral, il fallait oser. Et surtout, il fallait en être capable. Bravo les gars.

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5 – Tux On (Marillion)

Le destin de Marillion bascula le 15 Septembre 1988 avec le départ de Fish, charismatique frontman et principal auteur du quintet, dont les textes ciselés et les interprétations flamboyantes avaient fortement contribué à gagner la reconnaissance du public. Alors au sommet de sa gloire, après la sortie du génial Clutching At Straws et une tournée européenne des stades et des zéniths, le groupe vola en éclats, miné par les pressions extérieures et les dissensions internes. Ainsi pris fin le premier âge de Marillion (nom inspiré par le Silmarillion de Tolkien), et même si l’arrivée de Steve Hogarth permit à l’aventure de se poursuivre, le groupe ne réussit jamais par la suite à renouer avec la popularité qui fut la sienne avant le départ de l’homme poisson.
Censé figurer sur l’album avorté sur lequel le groupe travaillait au moment du split, Tux On raconte la descente aux enfers d’un musicien, dont le succès et les obligations en découlant rendent accro à toutes les drogues. Pas besoin d’être un grand devin pour comprendre que ce personnage n’est autre que Fish, qui, pour éviter d’être « retrouvé mort d’overdose dans une grande maison d’Oxford », finit par claquer la porte*. Voilà qui s’appelle soigner sa sortie.

*: Si vous êtes du genre à croire à la destinée, je ne peux pas vous laisser partir sans vous mettre sur la piste de He Knows You Know, l’un des tous premiers morceaux du groupe, dans lequel Fish s’empare déjà des thèmes (l’enfer de l’addiction, la solitude, les tendances suicidaires) que l’on retrouvera des années plus tard sur Tux On, son chant du cygne en tant que membre de Marillion. Mais si le personnage de He Knows… se réveille dans un lit d’hôpital à la fin de la chanson, celui de Tux On n’a pas cette chance…

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4 – Where The Wild Roses Grow (Nick Cave & Kylie Minogue)

Beaucoup de chansons narratives ont pour thème une histoire d’amour à l’issue tragique, et celle-ci fait définitivement partie de cette catégorie. Magnifiquement interprété par le lugubre mais tellement élégant Nick Cave épaulé par une surprenante Kylie Minogue, qui prouva ainsi au monde qu’elle était capable de faire autre chose que la pop ultra calibrée (pour ne pas dire ouvertement commerciale) qui était jusque là sa marque de fabrique, Where The Wild Roses Grow est le récit d’un amour fou, au sens premier du terme. Tout cela finit mal, mais puisque le morceau est extrait du slasher musical que constitue Murder Ballads, c’est le contraire qui eut été étonnant.

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3 – Le Bal Des Laze (Michel Polnareff)

En France aussi, on sait faire des chansons narratives! Et on n’a pas attendu Renan Luce et sa Lettre pour s’y mettre. Plus d’un demi-siècle avant que le facteur ne passe, Brassens (La Légende De La Nonne, Corne D’Auroch…), Brel (Les Bourgeois, Les Flamandes…), Piaf (L’Accordéoniste, Mon Légionnaire…) avaient déjà donné à la chanson française des morceaux de ce genre, entrés depuis dans le patrimoine national. Cependant, et n’en déplaise à ces grands anciens et à leur partisans, rien à mes yeux ne surpasse Le Bal Des Laze, écrit à quatre mains par Michel Polnareff et Pierre Delanoë. Confession d’un homme qui « sera pendu demain matin » pour un crime dont la nature ne sera révélée qu’à la toute fin de la chanson, cette dernière se déroule avec la solennité tragique d’un requiem ou d’une marche funèbre, portée par la complainte de l’orgue, les discrets contrepoints de basse et l’ambiance mystique d’un studio éclairé pour l’occasion par la lumière jaune de milliers de bougies. Plus de quarante ans après, Le Bal Des Laze est toujours auant emprunt de la majesté gothique qui fit sa réputation et celle de son interprète à sa sortie. Entrez dans la danse…

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2 – The Lady Of Shalott (Loreena McKennitt)

À l’origine était une légende, celle de la dame de Shalott, qui par amour pour Lancelot osa défier la malédiction qui pesait sur elle en sortant de la tour dans laquelle elle était cloîtrée pour voyager jusqu’à Camelot. De ce mythe arthurien, Alfred Tennyson tira un de ses plus fameux poème, The Lady Of Shalott, qui à son tour inspira plusieurs toiles au peintre John Waterhouse*, et bien plus tard, une chanson à l’artiste canadienne Loreena McKennitt. Cette dernière mit en musique les vers du premier, donnant ainsi naissance à un morceau de plus de onze minutes dont l’orchestration somptueuse transporte l’auditeur au cœur de la geste de la Table Ronde et de ses personnages déchirés entre amour et devoir. À écouter en regardant les tableaux de Waterhouse, of course.

*: Waterhouse fut tellement marqué par le poème de Tennyson qu’il peignit la dame de Shalott à trois reprises, illustrant à chaque fois un moment différent de sa légende: 1888, 1894 et 1916.

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1 – Lily, Rosemary & The Jack Of Hearts (Bob Dylan)

Ou comment faire tenir un western entier en dix petites minutes. Le mètre-étalon du genre, indépassable depuis 1975, composé par un Dylan au sommet de son art*. Qui est donc ce mystérieux étranger, ce « valet de cœur » fraîchement arrivé en ville, et pourquoi s’intéresse-t-il tellement à Lily, la jeune protégée du tout puissant Big Jim, propriétaire de la mine de diamants de la ville? La réponse à la fin du morceau.

*: Ce morceau est sorti en 1975 sur l’album Blood On The Tracks. L’année suivante, Hurricane (Desire) permettra, quasiment à lui seul, de relancer l’affaire Rubin Carter (un boxeur noir condamné pour un triple meurtre en 1967, acquitté et libéré en 1988). Il était fort à l’époque, le Zim.

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Voilà qui termine ce petit tour d’horizon thématique. Évidemment, avec seulement dix places à attribuer, il a fallu faire des choix et écarter des morceaux qui auraient pu figurer dans ce classement sans aucun problème. Pas de Galveston Bay (Bruce Springsteen), de My Lady D’Arbanville (Cat Stevens), de Powderfinger (Neil Young) ou encore de Red Army Blues (The Waterboys), pour n’en citer que quatre parmi les plus évidents. J’espère néanmoins que mes dix suggestions ne vous ont pas semblé complétement à côté de la plaque, que vous les connaissiez déjà avant de tomber sur cet article ou non. Et si ce billet vous a donné envie de fouiller votre discothèque à la recherche de cette denrée rare et délectable qu’est la chanson narrative, bonne chasse!

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le janvier 13, 2013, dans Uncategorized, et tagué , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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