W.H.A.T.T. (N.O.W.): Comment je suis devenu un mélomane 2.0

C‘était en début de semaine dernière. Le facteur venait d’apporter successivement les deux magasines musicaux auxquels je suis abonné (Rock First et Rock & Folk, pour ne pas les nommer). Et, comme chaque mois, malgré les évidentes qualités de ces deux revues, elles me sont toutes les deux tombées des mains bien avant que j’en vienne à bout. À force de patience et d’inaction, comme disait l’autre, j’ai finalement réussi à en extraire la substantifique moelle, en plusieurs jours et une multitude d’étapes. Au final, je n’étais pas loin d’éprouver une sorte de fierté, un peu ridicule, à l’idée que j’avais enfin terminé ces lectures. Les étudiants de droit constitutionnel doivent se farcir les arides digressions de Jean Bodin et de Carl Schmitt, moi je suis assigné à la prose, un peu plus fleurie certes, mais parfois à peine plus divertissante, de Phil Man et d’Ungemuth. D’où la réalisation par votre humble et dévoué serviteur que quelque chose était manifestement pourri dans le royaume de Danemark. Comment expliquer que cet instant de détente mensuel se soit transformé en sinécure? Pourquoi ne trouvais-je plus aucune joie à lire les plus grandes plumes rock de France? Quelles conclusions tirer de ce désamour pour l’heure inexpliqué? Après avoir retourné le sujet dans tous les sens, j’ai fini par déboucher sur la conclusion suivante: j’étais devenu, à mon insu, un mélomane 2.0.

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.PREMIERS SYMPTÔMES*

Or donc (c’est classe comme début je trouve), je ne trouvais plus guère de plaisir à feuilleter les revues auxquelles je m’étais abonné. Il me fallait essayer de trouver pourquoi. À bien y réfléchir, c’était plutôt contre Rock & Folk que j’en avais, le petit nouveau Rock First échappant à mon ire vindicative pour un tas de raisons, pas forcément objectives (et que je tairais donc). Qu’avait donc fait la bande à Manœuvre pour s’attirer mon désamour, après à peine un an et demi de relation régulière? Rassembler mes griefs à l’encontre de la rédaction du vénérable mag’ musical me pris un certain temps: malgré la froideur de nos relations, je voulais être certain de livrer un procès équitable à cette antique institution, qui avait permis à la culture rock de s’exporter hors de ses contrées natales pour conquérir progressivement l’hexagone. Et ça, ça se respecte. Après quelques minutes de réflexion, je mis enfin le doigt sur un premier reproche: Rock & Folk ne parlait pas de la musique qui m’intéressait. Dans un intense élan productif dont je reste le premier étonné, j’arrivais même à diviser cet argument en deux sous-arguments (héritage probable d’un quinquennat dans la rue St Guillaume – gosh, je suis formaté -).

Énoncé

Pas clair? J’explique.

La dissension chronologique m’était apparue clairement à l’occasion du numéro de Septembre dernier. Le magasine avait en effet accordé sa une à Jimi Hendrix, pour la simple raison qu’un photographe avait retrouvé et restauré une photo de ce dernier. Ouaaaah. Ça c’est du scoop, de la grosse info qui tâche. Merci Bernard/Philippe.

Jimi

Jimi Hendrix a les cheveux rouges… (voir *)

En tant qu’amateur de rock, je n’ai bien sûr rien contre les mânes de ce pauvre Jimi, figure tutélaire du panthéon païen vénéré par des millions d’aficionados de gros son autour du globe. Mais le bougre nous a tout de même quitté il y a plus de quarante ans, laps de temps bien suffisant pour que même les rock critiques les plus dévots n’aient plus rien à écrire de neuf sur le sujet. Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables, dont il convient évidemment de transmettre le souvenir aux générations suivantes. Mais à trop entretenir le culte de ces chers disparus (et pour moi, cette catégorie englobe également les vivants qui n’ont rien sorti de transcendant depuis au moins dix ans), ne risque-t-on pas de rater l’émergence de leurs successeurs?
Bref, j’avais (naïvement) pris le parti des Modernes dans la lutte les opposant aux Anciens, sans réaliser combien ce combat était perdu d’avance. Car on ne peut pas raisonnablement attendre d’un journal musical dont les grandes figures approchent la soixantaine de remiser au placard sa nostalgie des gloires révolues du rock. On ne peut pas à cet âge, c’est impossible, s’empêcher de comparer ce qui se fait à l’heure actuelle avec ce qui se faisait 30, 40 ans plus tôt. La curiosité est peut-être intacte, mais la fraîcheur est fanée, le disque dur trop rempli. Arrive le moment où le vieux cow-boy préfère somnoler dans sa salle des trophées plutôt que de repartir chasser le bison dans les grandes plaines. Et le mag’ qu’il dirige de refléter sa lassitude, en enchaînant les unes vintage**. Le rock se meurt! Le rock est mort! Non point messieurs les Bossuet, c’est vous qui vieillissez.

Mouais, bon. Retour vers le passé.

Mouais, bon. Retour vers le passé.

Ceci dit, il me faut être honnête et reconnaître que je n’ai pas toujours été un partisan acharné de la nouveauté. C’était même plutôt l’inverse jusqu’il y a trois ans. Comme la plupart des jeunes s’initiant à la culture rock, j’ai d’abord été submergé par le sentiment, désagréable et culpabilisant, d’être né trop tard. Pratiquement toute la musique que j’aimais avait été produite entre la fin des années 60 et le début des années 90, époque à laquelle les genres que j’exécrais (les jeunes sont passionnés, que voulez-vous) – rap, R’N’B, dance, electro, pop putassière… – avaient pris la relève dans les principaux médias de masse. Quel autre recours me restait-il que de me plonger à corps et oreilles dans l’exploration d’un passé mythique pour expier la médiocrité contemporaine?
Je n’ai pas honte d’avouer que, pendant environ cinq ans, j’ai été un abominable réac’ en ce qui concernait la musique, refusant obstinément de me « compromettre » dans mon époque. Attitude ridicule quand j’y repense, mais pour ma défense, je n’avais alors ni la maturité, ni les moyens (internet était déjà présent, mais personne n’avait encore réalisé qu’il allait révolutionner notre rapport à la musique), ni l’envie de remettre mon credo passéiste en question. Ces œillères volontaires mirent longtemps à voler en éclat, et n’eurent pas que des effets négatifs: cette spécialisation outrancière et exclusive me permit de me doter d’une solide culture classic rock, un socle de connaissances basiques tout à fait crucial pour y voir clair dans la jungle bigarrée que constitue le paysage musicale actuel. On ne pas savoir où on va sans savoir d’où on vient: le vieil adage fonctionne aussi en terre rock. C’est à cette époque que j’aurais du m’abonner à Rock & Folk. J’aurais été tout à fait heureux du ton nostalgique de ce papier, alors. Ça ne s’est pas fait, dommage.

A Rush Of Blood To The Head

Et pan, prends ça dans les dents (et les oreilles) le réac!

Car, fatalement, j’ai fini par m’intéresser au présent. Et s’il y avait encore énormément à jeter, j’ai du admettre que l’on ne pouvait pas jeter l’anathème sur l’ensemble des productions contemporaines. Il y avait bien des bébés aiguilles dans l’eau de la botte de foin, et même si leur collecte allait probablement s’avérer ardue et souvent stérile, il me fallait donner une chance à ces jeunes pousses. Après quelques belles découvertes, la prospection s’est faite plus régulière et plus active, jusqu’à ce j’arrive à la conclusion que le présent valait bien le passé, et que j’avais été stupide de me focaliser uniquement sur ce dernier.

Problème: mon nouveau terrain de jeu n’était en rien aussi bien ordonné que le précédent. Si la postérité s’était obligeamment chargée de séparer le bon grain de l’ivraie en ce qui concerne les artistes du passé, le présent devait en revanche être personnellement défriché. Rude tâche. Je fis alors l’erreur de considérer que j’avais besoin l’aide de sommités pour y voir plus clair: je m’abonnais à Rock & Folk, et plus tard à Rock First à cette fin. Comme dit plus haut, je finis toutefois par réaliser que ces journaux préféraient davantage discourir du passé que de se pencher sur le présent (Rock & Folk plus que Rock First), et ne m’étaient donc que peu d’utilité. Il est vrai que ces magasines ouvraient tout de même leurs pages à des artistes contemporains, mais à quelques rares exceptions près, leurs coups de cœur n’étaient pas les miens. La raison: une banale dissension géographique.

Car, allez savoir pourquoi, j’ai développé depuis quelques mois un fort penchant pour la musique nordique (Danemark, Islande, Norvège, Suède, Finlande, pays Baltes). Face à une offre aussi pléthorique, je suppose qu’il fallait bien que je me spécialise pour savoir où chercher mes nouveaux talents. On ne peut pas courir tous les lièvres à la fois. Bref, j’avais fixé un territoire de prospection, et je voulais (inconsciemment) que l’on m’aide à chercher dans ce périmètre, et pas ailleurs. Je souhaitais aussi (toujours inconsciemment) que l’on reconnaisse que j’avais bon goût en publiant des articles sur les artistes nordiques que j’avais d’ores et déjà identifié comme étant de qualité. Or, ces deux souhaits tacites ne se sont jamais réalisés. Grosse déception. Je suis même allé jusqu’à envoyer des courriels aux rédactions des deux magasines incriminés pour leur conseiller  de tourner leur regard vers le Nord, sans aucun effet évidemment. Avec le recul, j’ai sans doute été un peu présomptueux de croire que je pouvais apprendre à ces journalistes à faire leur boulot, même si mon intention était simplement d’attirer leur attention sur une région pas assez couverte à mon goût. Je ne le referai plus, promis.

Reste que j’avais tout de même l’impression que l’atlas des rock critiques était assez sélectif. Ne voulant pas accuser dans le vide, j’ai décidé de me livrer à une petite enquête en ce sens, en utilisant comme échantillon les numéros de Rock & Folk datés de Janvier 2012 à Janvier 2013.
Les résultats furent édifiants: sur les 171 articles publiés entre ces deux jalons, 93% d’entre eux avaient été consacré à des groupes ou des artistes américains, britanniques ou français. En ce qui concerne les critiques d’albums (albums du mois, albums pop rock et albums rock classic seulement), les States et la perfide Albion pesaient encore 83% du total. La rubrique Absolutely Live, consacrée au live-reports, se voyait elle aussi outrageusement trustée par le même triumvirat américo-britanico-français, à hauteur de 85%. La composition des Monster CDs trimestriels, enfin, ne venait jeter aucune ombre au tableau précédemment dressé. USA + UK + France = 77% des morceaux proposés.
À l’ombre de ces géants, le reste du monde tentait tant bien que mal d’exister. L’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada s’en tiraient avec quelques miettes, bien aidés il faut dire par la notoriété de leurs fleurons nationaux (AC/DC pour la première, Neil Young pour le dernier). Au delà, point de salut, ou si peu: pour reprendre l’exemple de mon addiction nordique, j’avais du me contenter pendant un an d’un seul article (0,58%), neuf chroniques d’album (3,8%), cinq live-reports (4,67%) et trois morceaux (3,41%). Beuh.

Diagrammes

Rock & Folk & Stats

On me répondra, à raison, qu’il est somme toute normale que le plus vieux magasine de rock en France consacre une grande partie de ses pages à couvrir l’actualité musicale des États-Unis et de la Grande Bretagne, berceaux historiques de cette musique, ainsi que la scène nationale. Soit. J’avais tout de même la désagréable opinion que ce parti-pris, tout à fait valable au moment de la création du journal en 1966, n’avait jamais été sérieusement remis en question au cours du quasi demi-siècle qui a suivi. Sauf qu’aujourd’hui, la scène rock est infiniment plus étendue qu’elle ne l’était à l’époque de la sortie Blonde On Blonde ou de Pet Sounds. La mondialisation a semé des riffs de gratte au quatre coins du globe, même là où y s’attendrait le moins. Il y a des hardeux à Téhéran, des keupons en Chișinău, des mods à Kuala Lumpur. Tout ce petit monde fait de la musique, sort des disques, monte sur scène, dans le désintérêt le plus complet de l’Occident, encore persuadé que le rock est la musique, la culture, l’héritage de quelques happy fews à l’échelle du monde. Et pendant ce temps, Gangnam Style passe la barre du milliard (!) de vues sur YouTube. On s’étonne à l’Ouest: d’où vient donc ce PSY, désormais plus connu que les Beatles (désolé John), avec son tube très cavalier? Comment, il a déjà dix ans de carrière derrière lui? Pourtant on n’en a jamais parlé de ce côté du globe. Et cette K-pop, elle ne peut pas avoir de lien avec ce qu’on fait par chez nous, si? Quoi, elle dérive des concerts de rock donnés sur les bases américaines en Corée du Sud dans les années 50? Vous m’en direz tant.

Un film génial au titre qui en dit long...

Un film génial au titre qui en dit long…

Il est certes impossible de couvrir toute la musique rock et assimilée du monde dans un magasine. Je ne reproche pas à Rock & Folk de se concentrer sur la partie émergée de l’iceberg, qui pour être plus visible, recèle déjà de plus trésors qu’il est possible d’exhumer au grand jour. En revanche, je lui reproche de ne pas reconnaître publiquement qu’il est en immense majorité consacré à la scène américaine, britannique et française. Le site officiel ne propose en effet qu’un lapidaire « Rock & Folk, au service du Rock’n Roll depuis 1966 » en guise de ligne éditoriale. Ce qui laisserait à supposer que le Rock’n Roll dans son ensemble, sans distinction d’origine, de race ou de religion, est défendu par le mag. On a bien vu que c’était faux (au moins en ce qui concerne l’origine).

Dissension chronologique et dissension géographique donc. Deux bonnes raisons de demander le divorce. Fallait-il pour autant franchir le pas? Après quelques minutes de réflexion, ce fut un oui ferme, franc et massif qui l’emporta.

*: Quitte à citer du Gainsbourg, allons-y franchement.

**: De Janvier 2012 à Janvier 2013, Rock & Folk n’a consacré que trois unes à des artistes ayant moins de quinze ans de carrière (The Black Keys, Pussy Riot et Shaka Ponk & Skip The Use).

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.CAUSES PROFONDES

Quelque chose de changé en moi... mais quoi?

Quelque chose de changé en moi… mais quoi?

J‘ai d’abord cru que ma volonté de me passer désormais de la presse musicale venait de la déception que je ressentais devant nos divergences d’intérêt.  J’infligeais de cette manière la seule sanction à ma portée aux rédactions « fautives »: le non-renouvellement de mon abonnement passerait sans doute inaperçu, mais quel autre moyen* avais-je de manifester mon mécontentement? Cependant, je réalisai rapidement que la fracture était plus profonde que ce « simple » désamour. En effet, si ce dernier avait été seul en cause, il aurait été normal que je me réabonne si les mags en question choisissaient (jamais) de consacrer une plus grande place à la scène nordique. Et pourtant, j’avais la conviction que même ce revirement ne suffirait pas à me convaincre de leur donner une seconde chance, sans trop savoir d’où me venait ce sentiment pour le moins définitif. En clair, les dissensions précédemment évoquées ne constituaient pas la cause de mon départ, mais seulement les éléments déclencheurs de la réflexion ayant mené à ce dernier,  les ultimes gouttes d’eau d’un vase qui s’était rempli sans que je m’en rende compte. J’avais complété ma transformation en mélomane 2.0 sans le réaliser.

Avant d’aller plus loin, je devrais sans doute expliquer ce que j’entends par l’expression de « mélomane 2.0 ». Pour moi, cette dernière désigne une personne capable de vivre sa passion pour la musique en ayant uniquement recours à internet et aux nouvelles technologies et possibilités attachées à ce nouveau support. Et je ne parle pas seulement de l’accès à la musique numérique, rendu possible par les échanges de fichiers entre utilisateurs (de manière légale ou illégale), mais également et surtout de tout ce qu’il y a autour de cette activité centrale: s’informer, découvrir, partager, commenter, critiquer, communiquer (avec les artistes et les fans), acheter des places de concerts, co-financer des projets artistiques… Pour qui s’en donne la peine aujourd’hui, les possibilités d’interaction sont incroyablement diverses, même pour les novices du web. Et c’est une très mauvaise nouvelle pour les acteurs qui servaient jusque là d’intermédiaires entre le grand public et la musique, et qui se  désormais implacablement court-circuités, dépassés et marginalisés par cette évolution, avec des conséquences funestes sur leur capacité à survivre sur le long terme. Manque de bol, la presse musicale papier fait partie de ces intermédiaires historiques, et se trouve donc embarquée dans ce combat plutôt mal engagé.

Ah si, un truc pas mal: on sait avant tout le monde quand sera disponible le nouvel agenda Phil Man.

Ah si, un truc pas mal: on sait avant tout le monde quand sera disponible le nouvel agenda Phil Man.

Car internet, de par son exhaustivité, sa réactivité et sa gratuité, constitue un adversaire redoutable pour les magasines musicaux. Soyons clairs, quitte à être durs, et reconnaissons que le seul avantage dont disposent ces derniers par rapport à leur rival numérique est la qualité de la plume de ses collaborateurs. En effet, pour quelle(s) autre(s) raison(s) objective(s) continuer à lire Rock & Folk, si ce n’est pour la prose inimitable de Phil Man, les gueulantes désabusées d’Eudeline ou l’emphase catégorique d’Ungemuth? Pour se tenir au courant de « nouveautés » qui auront déjà fait dix fois le tour du globe au moment de la sortie du magasine? Pour découvrir de nouveaux groupes dont la musique sera déjà disponible à l’écoute depuis des semaines sur leurs sites personnels? Pour lire des interviews qui se trouveront déjà aux quatre coins de la toile? Pour se farcir des « gros plans » dont le contenu aura de grandes chances de provenir d’une page wikipedia**? Pour s’enquiller des micro-chroniques d’albums et de concerts lorsqu’une demi-douzaine de blogs en proposent déjà, et de plus fournies en plus, depuis deux semaines? Désolé les gars, mais je crois que j’ai mieux à faire de mes sous*** que de vous les donner en échange de vos avis, certes agréables à lire, mais en fin de compte, totalement superflus. Car je venais de comprendre un truc essentiel: mon avis vaut largement les vôtres.

Tonton Z, je dois te dire... Je n'aime pas The Fray, désolé.

Tonton Z, je dois te dire… Je n’aime pas The Fray, désolé.

Le mélomane 2.0 se caractérise en effet par sa très grande autonomie en matière de prospection musicale. En ce sens, il s’est émancipé de l’influence ses figures tutélaires pour vivre sa vie comme il l’entend et écouter ce qu’il veut. Par figures tutélaires, je veux parler de ceux qui l’ont guidé au cours de son initiation rock, en le dirigeant vers les artistes incontournables, les albums mythiques et les pépites cachées. La gratitude éprouvée envers ces individus au rôle crucial ne doit cependant pas empêcher le padawan de voler de ses propres ailes dès lors qu’il se sent prêt à continuer ses pérégrinations en solitaire. Voilà pour la théorie. En réalité, cette prise de distance, bien que nécessaire, est bien plus difficile à mettre en pratique qu’on ne l’imagine. Il faut du temps pour apprendre à se faire confiance, à ne pas chercher systématiquement l’approbation de ses mentors avant d’appuyer sur le bouton play. Il faut de l’audace pour pour apprécier, sans se sentir coupable, un artiste renié publiquement par ses senseis, et il en faut encore davantage pour oser ne pas aimer un qu’ils portent aux nues. Cette émancipation progressive ne doit pas non plus déboucher sur un rejet automatique de tous les avis extérieurs: ce n’est pas parce que tout le monde dit qu’un groupe est génial que sa musique doit être cataloguée comme piège à hipsters par le baroudeur solitaire! À la fois autonome et ouvert aux suggestions, tel devrait être le mélomane idéal. Vaste programme.

Certes, choisir de se passer de la presse musicale suppose une plus grande implication personnelle dans la recherche de nouveaux coups de cœur. Internet est tellement gigantesque qu’il n’est pas étonnant que l’on ne sache même pas par où commencer à prospecter. À cœur vaillant, rien d’impossible cependant: une fois jeté dans le grand bain, on apprend vite à nager. La viralité du net 2.0 et son référencement de plus en plus complet permettent de  multiplier les découvertes en restant dans des eaux relativement connues: les amis des artistes que j’aime me plairont peut-être, et si ce n’est pas le cas, il suffira de pousser le « cabotage » un peu plus loin.
D’autres trucs existent pour se faciliter la tâche, comme suivre des blogs musicaux, s’abonner aux newsletters de salles de concerts, défricher les shortlists des prix nationaux (Victoires de la Musique, Grammies…) et internationaux (Mercury Prize, Nordic Music Prize…) en hiver, s’attaquer aux line-ups des festivals en été… Le point le plus important à retenir est que la motivation est le facteur le plus important à la réussite de cette recherche perpétuelle. Vous pouvez bien recevoir des dizaines de suggestions chaque jour, si vous ne prenez pas la peine et le temps d’écouter la musique proposée par vous réseaux d’informateurs, vous ne ferez aucune nouvelle découverte, bonne ou mauvaise. Pour avoir souvent tendance à me réfugier dans mes playlists de morceaux choisis (c’est tellement confortable d’écouter de la musique que l’on est sûr d’aimer!) plutôt que de donner sa chance à ce groupe alternatif islandais au nom imprononçable (indéchiffrable même) ou à cette chanteuse de folk finlandaise qui n’a posté que deux démos sur son Myspace, je sais que le plus dur est de rester curieux.

Et cette curiosité tellement primordiale, je pense que mon recours à la presse musicale l’avait émoussé plus que renforcée. Je fais en effet partie des gens qui n’ont pas la discipline nécessaire pour aller écouter les artistes dont les albums sont chroniqués dans les magasines. La critique la plus dithyrambique n’est pas suffisante pour éveiller mon intérêt au point que je me donne la peine de vérifier par moi-même si le journaliste a raison d’encenser à ce point cette nouvelle galette. J’ai l’impression que la simple lecture de son avis sur la question suffit à me dédouaner de tout effort supplémentaire, alors que cela ne devrait qu’attiser ma curiosité et m’inciter à franchir le pas. Et donc, dans 99% des cas, ma lecture ne débouchera sur rien d’autre qu’un vague sentiment de contentement à l’idée de savoir à peu près quoi penser de ce nouvel album. C’est triste, mais c’est comme ça. Trop d’étapes intermédiaires tuent la volonté.  Sur internet, tout est plus direct, et le risque de se « fatiguer » trop vite en est diminué d’autant. Quelques lignes de description, un lien vers le contenu en question, et l’affaire est réglée. Cette rapidité, cette facilité me plaisent, car, en bon partisan du moindre effort, je ne me donne du mal uniquement lorsque je sais que le résultat en vaut la peine, ce qui est loin d’être garanti lorsque je pars en chasse de nouveaux artistes. Je considère que je suis déjà bien brave de leur donner une chance (ma bonté me perdra), et qu’il est de leur devoir autant que de leur intérêt de me faciliter la vie, et l’écoute de leurs morceaux, autant que possible. Après tout, je suis un client en puissance, et le client est roi. Vive le roi.

Mumford

Je t’aimais bien, tu sais…

Preuve était donc faite que je n’avais plus besoin de recourir aux bons offices de la presse musicale pour élargir mes horizons soniques. Un peu comme les vinyles qui survivent en surfant sur la vague de la nostalgie, l’avenir de cette dernière me semble intimement lié à sa capacité à entretenir l’affect de ses consommateurs envers elle, petit jeu dans lequel les magasines les plus anciens partent forcément avec une longueur d’avance. Il n’y a qu’à lire le courrier des lecteurs de Rock & Folk pour voir que bon nombre de ces derniers entretiennent une relation très particulière avec ce canard, qui les accompagne depuis 10, 20, 30, 40 ans (voire plus), et qu’ils ne pourront probablement jamais laisser tomber, même s’ils ne le lisent plus avec le même intérêt que dans leur prime jeunesse. Ma relation avec le papier de Manœuvre ayant été bien moins affective, c’est sans regret que je tourne la page (mouahaha). Ils s’en tireront très bien sans moi. J’aurai un peu plus de mal à lâcher Rock First, dont je trouvais le contenu plus intéressant, et dont l’avenir est loin d’être aussi assuré que son illustre collègue, mais il faut savoir assumer ses choix. Adios amigos.

*: raisonnable j’entends. J’aurais aussi pu (essayer de) plastiquer le siège de Rock & Folk et revendiquer l’attentat, mais j’ai appris à me modérer avec le temps.

**: et j’ai le plus grand respect pour cette encyclopédie numérique, dont la majorité des articles sont des mines de connaissance.

***: J’ai la chance de faire partie de cette tranche de la population pour qui s’abonner à un magasine n’entraîne pas de se serrer la ceinture. Dans l’absolu, je pourrais tout à fait continuer à payer les 56 euros que coûte l’abonnement annuel à Rock & Folk, rien que pour l’occasionnel article qui me plaira vraiment. Mais je me dis que je pourrais (potentiellement) m’acheter 500 CDs sur Amazon avec cette même somme, et, forcément, ça fait réfléchir.

Lonesome Cowboy

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J‘ai sorti mes Rock & Folk de la poubelle dans laquelle je les avais placés pour les besoins de la photo illustrant cet article pour les replacer sous mon bureau (faut pas déconner non plus), en compagnie de mes Rock First et mon unique exemplaire de Rolling Stone. Mes abonnements pour les deux premiers mags ne se termineront que dans plusieurs mois. Je lirai les numéros que je recevrai par le courrier, bien sûr. Peut-être même qu’ils seront tellement géniaux qu’ils me feront regretter d’avoir écrit ce billet, mais j’en doute. Et même si c’était le cas, le « mal » est maintenant trop profond pour être guéri, surtout depuis qu’il a été diagnostiqué. Je suis devenu un 2.0, et ainsi soit-il. Je m’assume complétement (même s’il n’y a rien à assumer en fait, c’est pas comme si j’étais devenu nécrophage ou carpophobe) et je ne compte plus les nouvelles découvertes excitantes que j’ai faites depuis le moment où je suis passé au régime 100% virtuel. Rien qu’hier, en épluchant la newsletter hebdomadaire d’All Scandinavian, j’ai flashé sur deux nouveaux groupes, et téléchargé (légalement, hein) quarante-deux nouveaux morceaux, à écouter tranquillement d’ici la fin de l’année. Si on ajoute à ça la trentaine d’artistes révélés par leur nomination au Nordic Music Prize, j’ai largement de quoi me tenir occupé jusqu’à 2013. J’ai vraiment bien fait de demander un disque dur externe au Père Noël…

Cet article est dédié au plus grand punk que j’ai jamais connu, dont l’esprit rock n’était égalé que par son immense ouverture musicale (on parle d’un type qui trouve la version live de Proclamation de Gentle Giant intéressante et le Trout Mask Replica de Captain Beefheart mélodieux). Un exemple à suivre, un modèle à émuler. Chapeau l’artiste.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le décembre 23, 2012, dans W.H.A.T.T. (N.O.W.), et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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