W.H.A.T.T.(N.O.W.): Comment Faire Un P****n De Disque (Part 1)

Nouveau W.H.A.T.T.(N.O.W.), consacré à la question qui tourmente artistes, producteurs et maisons de disques depuis la nuit des temps (au moins): « Comment faire un p****n de disque? ». Éléments de réponse.

Le lundi soir (et les autres soirs de la semaine aussi, d’ailleurs), j’écoute l’émission de Francis Zegut sur RTL2. Et comme tous les lundis, le Père Noël du son pop-rock, anciennement stagiaire radio de très longue durée et artisan tailleur de menhirs à ses moments perdus, a passé trois morceaux tirés d’un seul et même album, afin de démontrer l’excellente facture de la galette. Pour la petite histoire, ce lundi ce fut au tour de A Trick Of The Tail de Genesis d’être soumis à cet examen poussé, lors d’une session de vingt minutes (et oui, à l’époque on se foutait bien d’exploser le format radio-friendly des 3’30 ») qui m’a ramené à l’époque où j’avais pour la première fois osé jeter une oreille sur ce drôle de CD, traînant sa misère dans la collection familiale depuis un paquet d’années. Le bon vieux temps, en quelque sorte.

Une fois les dernières notes de Dance On A Volcano dissipées, Zegut reprit l’antenne pour conclure l’émission et nous promettre de belles (re)découvertes d’albums de qualité les semaines suivantes, que ces derniers soient des millésimes historiques ou de jeunes crus prometteurs. Et c’est vrai que quelques décennies séparent le Rumours (1977) de Fleetwood Mac ou le Hunky Dory (1971) de Bowie des tous récents My Head Is An Animal de Of Monsters And Men ou du premier long format de Birdy, disques qui ont pourtant tous reçu les honneurs du « Trois en un » (nom de la rubrique du père Zegut).

Avouez que ça donne envie, une pochette comme ça.

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Force est donc de constater que le temps ne fait rien à l’affaire: quand on est bon, on est bon. Tant pis pour les ronchons qui ont prophétisé, prophétisent et prophétiseront la mort du rock/punk/folk/pop/insérez votre type de musique préféré avec une conviction un brin masochiste: les artistes d’aujourd’hui sont au moins aussi capables que leurs prédécesseurs, n’en déplaise aux pythies au verbe haut et à la gâchette facile. Ceci posé, on se retrouve confronté à la question, cruciale et intemporelle, de savoir ce qui fait d’un album un bon, un grand, un putain d’album.
Ce qui suit est donc le fruit d’une réflexion personnelle menée sur ce thème aussi passionnant que complexe, tant il est vrai que notre subjectivité nous pousse parfois/souvent à voir des chefs d’œuvre là où d’autres ne distinguent qu’ébauches ou ratages. C’est le jeu, ma pauvre Lucette. Certains des exemples (et contre-exemples) utilisés ci-dessous pourraient donc heurter les convictions profondes de certains lecteurs, ce dont je m’excuse par avance. J’espère seulement que les dix points développés plus loin ne feront, eux, l’objet d’aucun procès en invalidation (j’ai essayé de rester objectif, je le jure votre honneur). Let’s go.

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COMMENT FAIRE UN P****N D’ALBUM:

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Avant-propos: Il va de soi que j’utilise ce titre volontairement provocateur uniquement pour élargir mon lectorat (le sensationnel et les prises de position absolument tranchées – jusqu’à la mauvaise foi la plus crasse – faisant bizarrement plus recette que les papiers tièdes et consensuels consacrés à des sujets dont tout le monde se fout*). À ceux qui, s’estimant floués par cette accroche grandiloquente, s’enquerraient de ma légitimité à dresser une check-liste des points à respecter pour sortir un très grand album, je répondrai ceci: je n’ai moi-même jamais sorti de disque méritant de figurer dans cette catégorie à part. Je n’ai jamais sorti de disque d’ailleurs, ni n’ai été impliqué de près ou de loin , à un projet artistique sérieux (mis à part un peu de chorale dans mes jeunes années, mais il y a prescription). Bref, mon avis ne saurait et ne devrait être pris pour parole d’évangile, étant juste celui d’un amateur se considérant comme (modérément) éclairé. Car si je n’ai rien fait, j’ai en revanche écouté un bon paquet d’albums, et comme le chantait Peter Gabriel en 1973 (Genesis, encore…) I Know What I Like (In My Record Collection).

*: Exemple: la culture du chou de Bruxelles au Daguestan, une fausse bonne idée?

I. Maîtriser son sujet
De mauvais musiciens peuvent-ils accoucher d’un bon album? Depuis la naissance mouvementée du punk au milieu des années 1970, on peut raisonnablement répondre par l’affirmative à cette question. Ce n’est pas faire injure aux Sex Pistols que de considérer les protégés de Malcolm McLaren ne cassaient pas des briques avec leurs instruments (au sens figuré au moins), surtout quand on les compare avec les virtuoses du rock progressif contre lesquels ces mauvais sujets se sont initialement rebellés. Sid Vicious ne savait même pas jouer de la basse, c’est dire. Et pourtant, Never Mind The Bollocks est sans contestation possible l’un des disques majeurs des cinquante dernières années, un monument musical dont l’institutionnalisation a posteriori constitue une des cocasseries dont l’histoire a le secret.

Si l’absence de talent n’est donc pas incompatible (seulement très rédhibitoire) avec la réalisation d’un grand album, il est en revanche crucial que les candidats à la création d’un chef d’œuvre intemporel demeurent tout à fait maîtres de leur sujet. Pour reprendre notre exemple punk, Rotten et consorts ont sans doute enregistré quelques unes des compositions les plus basiques et sommaires de l’histoire du rock, mais ils l’ont fait avec une énergie, et surtout, une application, telle qu’ils ont réussi à transcender cette pauvreté musicale pour obtenir les bombes incendiaires et exutoires que tout le monde connaît. Bref, les Sex Pistols ne savaient peut-être pas faire grand chose de leurs dix doigts, mais le peu qu’ils savaient, ils le faisaient excellemment. Hear hear.

Car de mauvais musiciens peuvent aussi faire de mauvais disques, et d’ailleurs, c’est ce qui arrive le plus souvent. Un exemple parmi tant d’autres: l’improbable groupe The Shaggs, composé des quatre sœurs Wiggin, et longtemps considéré comme le nadir absolu en matière de néant musical (même si Zappa, sans doute après avoir abusé de substances prohibées, affirma que les demoiselles étaient meilleures que les Beatles). Auteur/responsable d’un seul album, la légende noire Philosophy Of The World, ce groupe familial – monté par papa Wiggin pour se conformer à une prophétie énoncée par sa propre môman… – splitta logiquement à la mort de ce dernier, les filles s’étant contenté d’obéir aux ordres mystiques de leur paternel pour éviter les baffes.
Comme le prouve le My Pal Foot Foot proposé ci-dessous, le résultat est tellement étrange (moi je parlerai plutôt de mauvais, mais chacun est libre) qu’il n’est guère étonnant que la sororité Wiggin soit devenue culte parmi les mélomanes les plus pointus (moi je parlerai plutôt de déviants, mais…). Il aurait pourtant suffit que les girls apprennent à jouer en rythme et ensemble pour que leur galette ne devienne pas le repoussoir ultime de tous les musiciens en herbe.

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Enfin, dernier cas de figure possible, force est de constater que même des artistes (un minimum) talentueux peuvent engendrer des monstres disgracieux, pour peu qu’ils n’exigent pas le meilleur d’eux-mêmes. À titre personnel, j’ai ainsi eu la désagréable surprise de constater que le disque d’un jeune songwriter folk sur lequel j’avais flashé (musicalement parlant, hein) lors d’un showcase à la Fnac était une vraie purge auditive, le bonhomme chantant horriblement faux dès qu’il montait dans les aigus (il va de soi que la performance live avait été, elle, de très bonne qualité, sans quoi je n’aurais pas claqué 13 euros dans cette galette). Avouez qu’il est très dommage de « saloper » ainsi tout un album, alors que refaire une prise voix correcte pour chaque morceau incriminé aurait permis de régler l’affaire en un tour de main…

Bref, le premier point que je voulais développer dans cet article peut se résumer de la manière suivante: ne partage avec le reste du monde que ce que tu es sûr de ne pouvoir améliorer.

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II. Développer l’album autour de quelques thèmes forts
Les artistes se distinguent de la masse de leurs congénères par une sensibilité exacerbée et un sens créatif supérieur à la moyenne. Les musiciens faisant après tout partie de ce grand milieu étrange, il serait logique de considérer qu’un groupe suivant sa muse jusque dans les recoins les plus biscornus de sa psyché a plus de chance d’enfanter quelque chose de mémorable qu’un autre plus timoré dans son approche artistique. Attention cependant à ne pas s’éparpiller en tous sens: une créativité mise au service de quelques idées-force semble en effet produire de bien meilleurs résultats qu’une liberté absolue dans ce domaine.

Cette canalisation volontaire (et souvent salutaire), appliquée dans son sens le plus strict, a ainsi donné naissance à ce qu’on a appelé des concept albums, dont un bon nombre ont profondément marqué leur époque. Depuis le séminal Pet Sounds des Beach Boys en 1966 (une sorte d’éducation sentimentale retranscrite dans le contexte des USA dans les années 1960) jusqu’à l’excellent The Suburbs d’Arcade Fire en 2010, en passant par The Wall et Misplaced Childhood, les concept albums ont souvent tapé dans le mille et permis à leur auteurs d’entrer au Panthéon des musiciens contemporains.

La banlieue, ça vous évoque quoi?

Mais ce souci de cohérence peut aussi s’exprimer de façon moins évidente, et influencer la réalisation d’un disque seulement sur le fond, et non sur la forme. Ainsi, il est communément admis que le meilleur album d’AC/DC (ou en tout cas, celui qui s’est le mieux vendu), Back In Black, constitue un hommage appuyé à leur ancien frontman, décédé des suites d’une biture carabinée seulement cinq mois avant la parution du disque. De la même manière, l’un des tous meilleurs Dylan, Blood On The Tracks, a constitué selon l’intéressé une tentative de self-therapy consécutive à sa séparation avec Sara Lownds après dix ans de vie commune, et l’album est tout entier traversé d’évocations douces-amères de cette relation passée.

Dans un tout autre registre, on retrouve dans les pistes de What’s Going On tout le désarroi de Marvin Gaye devant une société américaine à bout de souffle. Troubles sociaux, corruption, guerre du Vietnam, et même préoccupations écologiques (en 1971!), cet emblématique disque soul dissimule un réquisitoire sans complaisance sous ses abords d’une douceur merveilleuse. On retrouve la même démarche, quoique pour un résultat beaucoup plus rock, dans le double album des Clash, London Calling, décrivant avec force de détails la société britannique de la fin des années 70 dans toutes sa diversité, son énergie et ses contradictions.

Il semblerait donc que canaliser son énergie créative autour d’un ou de quelques thèmes marqués permettrait d’aboutir à des résultats plus aboutis que de laisser son inspiration baguenauder dans les sous-bois de l’inconscient. Amis musiciens, fixez-vous donc des limites et travaillez (dur) à l’intérieur de ces dernières, c’est bon pour votre karma (et pour votre porte-feuille).*

*: Mais évidemment, rien n’est aussi simple dans ce bas-monde, et les contre-exemples spectaculaires à cette ébauche de théorie ne manquent pas. Par exemple, il est de notoriété publique que Who’s Next (l’anti concept-album par excellence, puisque bâti sur les ruines de Lifehouse Project) est bien supérieur à Tommy. Décidément, rien n’est Pure & Easy.

Le concept-album ultime: une journée mise en musique depuis l’aube jusqu’à la nuit (en satin blanc). A True Masterpiece.

III. Varier les plaisirs

Ce point peut sembler en contradiction avec le précédent, et c’est peut-être pour cela qu’il est aussi difficile de réaliser de très bons albums. Comment, en effet, parvenir à conjuguer cohérence et variété dans un seul objet? Sans être totalement opposées, ces deux valeurs ne sont toutefois pas franchement synonymes, et pourtant, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre, si l’on veut accoucher d’une œuvre qui traversera les décennies sans prendre une ride.
Sans cohérence, l’album se transforme (dans le meilleur des cas) en « best-of », empilant les morceaux sans que la somme sublime l’addition des composants. Je risque de choquer, mais c’est pour cette raison que je considère que Thriller n’est pas un bon album, mais seulement la réunion de quelques unes des meilleures chansons de Michael Jackson (et de la pop music) sur le même support. Boulimique dans ses influences (rock sur Beat It, disco sur Billie Jean, funk sur Thriller, soul sur The Girl Is Mine…), Thriller excelle fugacement dans tous les genres sans parvenir à les fusionner en un tout cohérent.

Sans variété en revanche, l’auditeur risque de rapidement s’ennuyer ferme à l’écoute du disque, même si ce dernier est bon (exemple personnel – qui en fera certainement bondir plus d’un derrière son écran – le Unknown Pleasure de Joy Division). Atteindre un juste milieu entre ces deux dimensions, voilà donc l’objectif.

Pour ce faire, le plus simple est encore d’alterner chansons up et down tempo, qui permettront au public de découper mentalement l’album en séquences plus ou moins énervées. Cette cartographie est très importante a plus d’un titre (voir le point suivant), et ne devrait donc pas être prise à la légère par les artistes.
Plus efficace encore, mais plus difficile, on peut aussi s’autoriser quelques changements de style au cours de l’album, même s’il convient d’user de ce truc avec parcimonie, sous peine de finir avec un sous Thriller (je ne crois pas que l’on pourra faire mieux un jour). Cela marche particulièrement bien avec les groupes et les artistes classés heavy ou hard rock, et qui déposent l’armure le temps d’une ballade romantique à souhait. Le Black Album de Metallica et son émouvant Nothing Else Matters, ou le Wind Of Change de Scorpions sur Crazy World ont ainsi permis à ces deux gangs de grands méchants rockers de conquérir un nouveau public, resté jusque là insensible aux déferlements de décibels qui constituaient le fond de commerce des bandes de Lars et Klause. Les Guns N’ Roses ont également pris le soin de saupoudrer leurs LP rageurs de quelques grammes de douceur et de romantisme: Sweet Child O’ Mine sur Appetite For Destruction, November Rain et Don’t Cry sur le double séparé Use Your Illusion… Et ça marche.

Sur l’échelon supérieur de la versatilité musicale, on retrouve des albums proprement légendaires, tels que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ou A Night At The Opera de Queen. Cette dernière galette reste à mes yeux l’exemple ultime de ce qu’un groupe est capable d’accomplir en matière d’expérimentations musicales, tout ce que Thriller n’a pas réussi à faire. Car si, comme ce dernier, Night est un véritable pot pourri d’influences musicales (hard rock, skiffle, pop, jazz, claquettes, opéra, hymne national…), les Queen ont néanmoins réussi à garder une cohérence entre leurs morceaux, bien aidés il faut dire par les timbres de voix très reconnaissables de Mercury et Taylor, ainsi que le son distinctif de la Red Special de May.

En même temps, c’est quand même l’album qui contient cette chanson.

Au final, l’équation entre cohérence et variété admet un certain nombre de solutions, certaines basiques et d’autres incroyablement recherchées. Tout dépend de la capacités des artistes concernés à brasser les ambiances (niveau 1) et les genres (niveau 2) sur leur album, tout en parvenant à apposer leur patte sur le résultat hybride obtenu. Un exercice délicat, pour sûr, mais si c’était facile, tout le monde le ferait.

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IV. Donner au disque une « temporalité »

Extrêmement important. Par temporalité, je veux dire que le disque en question doit se dérouler sous les oreilles de l’auditeur, tout à fait comme s’il regardait un film ou lisait un livre. Les très grands albums ont cela de spécifique qu’on ne saurait envisager les écouter avec une trackliste modifiée: chaque morceau occupe une place unique dans la construction et l’équilibre de l’ensemble, et si on touche à l’une d’entre elles, c’est tout l’édifice qui s’effondre. Après quelques écoutes, l’auditeur sait d’instinct se repérer à l’intérieur de l’œuvre d’après la chanson jouée, ce qui a un impact énorme sur la manière dont il perçoit chaque morceau. Pas très clair? Je sais, et je m’en excuse. J’espère que cela s’éclaircira après quelques exemple.

Prenez The Wall de Pink Floyd par exemple (si vous n’êtes pas familier avec ce double mythique, arrêtez de lire et cliquez là… à dans une heure et demie!). À force de pratiquer ce léviathan, l’auditeur finit par connaître l’histoire de la descente aux enfers de Pink sur le bout des doigts, au point d’éprouver des sentiments différents selon les morceaux: contestataire sur Another Brick In The Wall (Part II), légèrement lugubre durant Don’t Leave Me Now, déboussolé pendant Hey You, rêveur sur Comfortably Numb et halluciné sur The Trial. Il/elle vit ce conte absurde et glacé en même temps que son protagoniste, et accueille donc avec une hébétude non feinte le conclusif Outside The Wall comme une marmotte remontant à l’air libre après des mois passés dans les ténèbres.*

« Ça va? »
« Super, pourquoi? »
« Oh, pour rien… »

The Wall bénéficie grandement de cette temporalité exacerbée, mais il n’est pas le seul album sur lequel ce phénomène se retrouve. Bien entendu, tous les concept albums narratifs (Tommy, Joe’s Garage, Days Of Future Passed – celui-là plus qu’un autre… – ) tirent profit de la capacité du cerveau humain à s’identifier à l’histoire qu’on lui raconte ou lui suggère, mais d’autres disques réussissent également à exploiter cette particularité. Pour poursuivre notre parenthèse floydienne, citons par exemple The Dark Side Of The Moon et Wish You Were Here. Le premier s’impose grâce à l’impression de n’être qu’un seul long mouvement, psychédélique à souhait, alors que le second se contente de nous faire le coup du miroir (une moitié de Shine On You Crazy Diamond en ouverture et l’autre en conclusion, et le tour est joué! Ce fut la même histoire pour Animals d’ailleurs, à base de cochons sur les ailes d’un avion). Le résultat est pourtant le même: on n’a pas eu l’impression d’écouter un album, mais de le traverser de part en part, le laissant quelque part derrière nous à la fin de l’écoute. Et c’est plutôt très agréable, enfin je trouve.

À force de retourner cette histoire de temporalité dans tous les sens pour en tirer la substantifique moelle, j’ai fini par en conclure que tout se jouait principalement au début et, surtout, à la fin de l’album.
Au début, car il faut donner l’impression à l’auditeur qu’il entre dans un monde parallèle, soit de manière progressive (une nappe de synthé bien planante par exemple), soit de manière plus directe (un riff de guitare attaqué dès les premières nano-secondes de lecture, au hasard).
À la fin, pour laisser notre homme/femme retomber sur ses pieds après quelques minutes d’extase, le plus souvent à l’aide d’un effet fade out sur le dernier morceau. Ce n’est pas un hasard si les titres les plus longs d’un album se retrouvent souvent placés aux extrémités de ce dernier, où ils agissent comme de véritables « sas de décompression » mentaux.
Ces deux formalités remplies, le reste du disque peut être ouvragé pour renforcer l’effet tant désiré, en travaillant les transitions entre les chansons par exemple, afin d’insuffler une dynamique à l’ensemble, ou bien assemblé plus librement, le cerveau de l’auditeur se chargeant du gros du travail. Attention donc à ne rater ni son entrée, ni, pire encore, sa sortie.

*: Tout le génie (un brin pervers) de Waters a été de « boucler la boucle » en terminant l’album par une phrase… conclue au début du premier morceau du disque. Tout n’est qu’un éternel recommencement.

Bon, je crois qu’on va la mettre à la fin celle-là…

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V. Ne pas avoir peur de la complexité

Car si la simplicité, ou plutôt, l’accessibilité, permet de toucher un large public, la complexité fidélise les audiences (certes plus réduites), ce qui n’est pas rien à l’heure où l’offre musicale est plus pléthorique que jamais.

Je me souviens de ma première rencontre avec Bob Dylan, il y a une dizaine d’années. Mon oncle, très grand fan du Zim devant l’éternel, nous avait prêté un best of de l’icône, que je connaissais évidemment de nom, mais sans pouvoir rattacher aucun morceau à ce mystérieux personnage que tout le monde semblait connaître, même s’il ne passait jamais à la radio. De retour du supermarché, ma mère introduisit le CD dans l’auto-radio, enclenchant de ce fait le lancement d’un Blowin’ In The Wind (je crois) qui me sembla absolument horrible. Voix nasillarde, chant monocorde (en anglais évidemment), accompagnement limité à une poignée d’accords grattés sur le ventre d’une guitare sèche… Et ce final plaintif, proprement misérable même, à l’harmonica! C’est ça, Bob Dylan? Il doit y avoir une erreur!

Tu sais sait ce qu’elle te dit, l’erreur, petit con?

Évidemment, j’ai eu largement le temps de réviser ma position sur le sujet après cette première confrontation malheureuse. Blowin’ In The Wind ne m’est plus aussi désagréable qu’avant, maintenant que je comprends ses paroles ainsi que la démarche artistique qui a amené le jeune Dylan a recourir à cette instrumentation ultra-dépouillée. Surtout, j’ai exploré d’autres chansons, d’autres albums du maître, qui m’ont fait réalisé à quel point ce type est génial, et sa contribution à l’histoire de la musique, à l’histoire tout court même, importante. À l’inverse, j’ai pratiquement coupé tous les ponts avec un des groupes que j’adorais à l’époque où le barde errant de Duluth est entré dans ma vie, Émile Et Images. Croyez-le ou pas, mais je me suis rendu compte que Les Démons de Minuit et autres Capitaine Abandonné ne me parlaient pas plus que ça, finalement. Quant à l’association synthétiseurs criards + boîtes à rythme sans âmes, je crois en avoir eu mon compte pour cette vie et les huit suivantes. Finies les sucreries musicale donc, et place à des aliments plus corsés et coriaces (voire limite faisandé pour certains) certes, mais bien plus roboratifs.

Aujourd’hui, après quelques années de ce régime plus exigeant, j’apprécie beaucoup me « casser les dents » sur un album à la première écoute, revenir à la charge un peu plus tard, me refaire rembarrer, mais un peu moins sèchement que la fois précédente, et ainsi de suite, jusqu’à tomber totalement amoureux d’une œuvre que j’aurais simplement détesté, ou qui m’aurait laissé de marbre, quelques années plus tôt. Pire, je suis devenu snob au point de me méfier des disques que tout le monde adore instantanément, parfois à tort je dois reconnaître.

La complexité constitue donc, à mes yeux, une des qualités essentielles des grands albums. C’est cette complexité qui fera revenir les auditeurs, encore et encore, et qui leur permettra de tirer de chaque nouvelle écoute quelque chose de différent de celles d’avant. Cette exigence peut s’exprimer aussi bien par le biais de textes bourrés de références obscures ou permettant les interprétations les plus débridées (Dylan est un bon client), que par des arrangements incroyablement fouillés, complexes et/ou minutieux, ou des parti-pris déroutants pour les non-initiés. Entendre pour la première fois le Broken Revisited figurant sur Songs From The Big Chair de Tears For Fears (qui contient, entre autres, Shout, Everybody Wants To Rule The World et Head Over Heels, excusez du peu), ça surprend. Mais on s’y fait, et on finit par apprécier cette incartade farfelue du côté du reverse talking.

La complexité est donc une bonne chose dans la réalisation d’un album, mais comme toutes les bonnes choses, il convient de ne pas en abuser, sous peine de rebuter pour de bon le public (à l’exception d’une poignée de fans absolus, d’autant plus hardcores qu’ils seront peu nombreux… pas mal si l’on veut se reconvertir en gourou, mais pas le mieux si l’on veut simplement vivre de sa musique). Écouter un album doit avant tout rester un acte de plaisir pour l’auditeur, et pas une épreuve de résistance ou une séance de torture, à moins que l’auditeur en question ait des penchants sado-masochistes. Bref, comme j’évite d’écouter Émile et Images, je me dérobe souvent lorsque mon iPod me propose le (vraiment trop conceptuel à mon goût) Trout Mask Replica du Captain Beefheart et de son Magic Band. Y a des limites.

Attention, c’est extrême.

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Et la suite? Elle arrive bientôt, promis! Encore plus d’arguments spécieux, d’exemples polémiques, de néologismes fumeux… Vous avez hâte, moi aussi.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le octobre 20, 2012, dans W.H.A.T.T. (N.O.W.), et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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