KWOON @ LE NOUVEAU CASINO (28.09.2012)

Conclusion d’une semaine épique, ce concert de KWOON au Nouveau Casino fut placé sous le signe du rock progressif le plus atmosphérique qui soit. Un genre qui a connu son heure de gloire il y a quelques décennies, porté en haut des charts et des radios par des groupes tels que Pink Floyd (qui creusa la veine avec application, depuis Set The Controls For The Heart Of The Sun en 1968 jusqu’à Marooned en 1994), Genesis ou Camel, mais aujourd’hui guère plus prisé par les majors et l’industrie de la musique. À une époque où les plus gros vendeurs de disques ne parlent que de leurs histoires de cœur binaire (je t’aime trop bébé/espèce de chameau, tu m’as trahi(e) ) en trois minutes trente chrono, sur fond de boucles electro et à grand renforts d’auto-tune, quelle place reste-t-il pour les morceaux purement instrumentaux (ou presque) dépassant allégrement les cinq cent secondes? Au mieux, une place au soleil dans le monde plus tolérant de l’indie (Archive, Sigur Ros), mais le plus souvent, un aller simple pour une carrière confidentielle et semée d’embûches faite de concerts dans des petits clubs tous les six mois et d’exposition médiatique ultra-limitée, attend les courageux musicos qui choisissent d’emprunter cette voie résolument non-commerciale.

Si le Nouveau Casino n’était pas complètement plein pour Husky, on peut dire sans trop noircir le trait qu’il n’était pas totalement vide quand les cinq de CECILIA::EYES sont entrés sur scène, sans tambours ni trompettes*. Constat certes un peu triste, mais guère surprenant au vu de la notoriété restreinte des groupes à l’affiche de la soirée. Qu’à cela ne tienne, il faudra plus que ce comité d’accueil clairsemé pour empêcher les Cecilia::Eyes de faire correctement leur boulot. La quintette belge branche ses instruments, et s’attelle à un set magistral et habité, le genre qui vous happe dès la première note et vous entraîne higher and ailleurs. Ce n’est pas un hasard si leur deuxième album a été baptisé Mountain Tops Are Sometimes Closer To The Moon, car la musique distillées par le combo a le pouvoir d’emporter ses auditeurs à des hauteurs stratosphériques. On sait maintenant ce que Felix Baumgartner écoutera dans le ballon qui l’amènera aux frontières de l’espace.

*: Si un jour je me retrouve à gérer une salle de concert ou un festival (on peut toujours rêver), je m’assurerais que tous les artistes programmés soient précédés sur scène par un présentateur chargé de mettre le public en condition, voire de le réveiller si besoin est. Rien de plus pénible que de voir un groupe s’installer dans l’indifférence générale.

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Totalement instrumentaux, les morceaux de Cecilia::Eyes font la part belle aux progressions aériennes de guitare, soutenues par une basse profonde et une batterie imposante. Ajoutez quelques effets de synthé pour lier le tout, et vous obtenez la recette pour des titres comme Like Wolves, Four Lost Soldiers ou Fifty Years Under The Tent, trois morceaux de plus de huit minutes, soit exactement le temps qu’il faut à l’esprit pour appréhender tous les détails des fresques grandioses peintes sous nos oreilles par les cinq impressionnistes du plat pays. Un pur régal, dans la droite ligne des dernières expérimentations soniques du Floyd, sur lesquelles un Gilmour au sommet de son art et de son jeu tout en feeling, s’était permis d’aligner les ambiances plutôt que les morceaux. Quelque part entre Cluster One (dont le piano serein est évoqué en introduction de Fifty Years…) et Red Sky At Night (présent sur le troisième album solo de Gilmour, On An Island), voilà où se trouve la contrée reflétée dans les grands yeux de Cecilia. Aucun rapport avec la nymphomane de Simon & Garfunkel.

Quarante minutes après le décollage, la balade vers l’infini et l’au-delà prend fin sur un dernier No Prayers, No Bells, No Homelands**. Michael Colart, porte-parole scénique du groupe, en profite pour tendre une dernière fois sa guitare en direction des premiers rangs du public, avant de balancer son plectre dans la foule. L’inverse aurait été cocasse. Fin d’une performance intense et maîtrisée, saluée comme il se doit par un Nouveau Casino pas encore tout à fait plein mais plus rempli qu’au début du set. Tout de même, les retardataires ont eu tort.

**: à défaut de pouvoir analyser les paroles, on peut déduire aux titres des morceaux que le groupe se rapproche davantage du courant prog’ « sérieux », voire un peu tragique – Anthem For A Doomed Youth, Death For Treason, For The Fallen… ça respire la joie – que de celui des adeptes de la joyeuse déconnade: on est loin des Green Onions de Booker T. and the M.G.’s ou du Return of the Son of Shut Up ‘n Play Yer Guitar de Zappa.

 

Après une mise en place rapidement effectuée (la batterie utilisée par Cecilia::Eyes restant en place pour la suite de la soirée), c’est au tour des Kwoon de montrer ce dont ils sont capables. Tête d’affiche pas vraiment plus connue que leur première partie, le groupe de Sandy Lavallart (compositeur de l’Apocalypse, dixit son website) livrait ce soir la première représentation d’une micro-tournée, conclue le jour suivant par un concert au Ferrailleur de Nantes. Pas facile de partir à la conquête de la France pendant des semaines quand on est une quintette de rock prog’ indie.

Bâti comme Cecilia::Eyes sur un triumvirat de guitares complété par une basse et une batterie, Kwoon se démarque cependant par la présence d’un chanteur attitré (Sandy), qui, s’il a parfois eu du mal à s’imposer face à ses camarades de jeu, souvent trop bruyants pour que le mince filet de voix de leur leader reste clairement audible par tous, a toutefois livré une prestation assez convaincante dans l’ensemble. Mais à l’instar de leurs prédécesseurs, c’est dans les passages instrumentaux que la musique des Kwoon prend toute sa dimension, et embarque le public dans un road-trip céleste et onirique (I Lived On The Moon, Great Escape, When The Flowers Were Singing…).

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Les titres s’enchaînèrent avec fluidité organique, sans qu’une quelconque lassitude se fasse sentir malgré des compositions très proches au niveau de leur structure: à défaut d’originalité, nous eûmes droit à de l’intensité. Un classicisme épique qui régala les spectateurs du Nouveau Casino pendant la grosse heure que dura le concert. Après la sortie de scène des cinq Kwoons, vivement applaudis par une salle toute prête à remettre le couvert pour une dernière escapade dans les tréfonds du cosmos, on se prend à rêver d’un rappel effectué par les deux groupes, afin de conclure la soirée de la manière la plus grandiose et appropriée qui soit. Ce ne sera pas pour cette fois (il n’y aura même aucun rappel), mais c’est une idée à contempler – hé hé –  si jamais l’occasion se représente.

…and those ones are Kwoon. Who let all this riffraff into the room? (I want to thank him/her)

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Au final, ce fut encore une très belle soirée de musique, passée en compagnie de deux groupes trop peu connus, et qui n’obtiendront probablement jamais le niveau de reconnaissance qu’ils mériteraient. Triste. Sans pouvoir faire grand chose pour corriger ce scandaleux état de fait (à moins qu’un fan ait les moyens d’acheter cent mille copies de chaque album, ce dont je doute, mais sait-on jamais), contentons-nous de soutenir l’activité de ces glorieux obscurs, ces héroïques laissés pour compte de l’industrie musicale à notre petit niveau. Hommage…

Setlist Kwoon:

1)Calamity Jane 2)Emily Was A Queen 3)Wark 4)Schizophrenic 5)When The Flowers Were Singing 6)Back From The Deep 7)Labyrinth Of The Wrinch 8)Bird 9)I Lived On The Moon 10)Blue Melody 11)Great Escape 12)Ayron Norya 13)The Last Trip Of A Broken Man

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le octobre 7, 2012, dans Revue Concert, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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