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W.H.A.T.T.(N.O.W.): Comment Faire Un P****n De Disque (Part 2)

Suite et fin de ce W.H.A.T.T.(N.O.W.) consacré au vaste sujet suivant: « Comment diable faire un p****n de disque? ». Si vous avez aimé la mauvaise fois apparente et les justifications capillo-tractées de la première partie, vous risquez d’apprécier ce qui suit.

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COMMENT FAIRE UN P****N D’ALBUM (suite):

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VI. Éviter l’effet comète

« Seen a shooting star tonight… and I thought of Bob Dylan »

Qu’est-ce que l’effet comète? Pour un album, cela signifie que le disque en question ne compte qu’une seule vraie bonne chanson (la tête de la comète), le reste de la tracklist étant composé de fillers de plus ou moins bonnes qualités (la queue de la comète). Les fans du tube en puissance se retrouvent donc à acheter un album de qualité très inégale, et dont ils oublieront rapidement l’existence dès que le précieux sésame ayant justifié l’acquisition aura été numérisé et inclus à leur playlist favorite. On peut aussi parler d’arbre cachant la forêt, si tant est qu’on puisse qualifier quelques buissons rabougris de forêt.

Fort heureusement pour nous, mélomanes du XXIème siècle, ce genre de déconvenues se fait de plus en plus rare, d’abord parce que les majors n’exigent plus des artistes qu’ils sortent un nouveau disque tous les six-dix mois. Oui, ça laisse rêveur aujourd’hui, où il n’est plus rare pour les fans de devoir prendre leur mal en patience pendant plusieurs années avant de pouvoir découvrir le nouvel album de leurs groupes préférés, mais dans la jungle sans foi ni loi de la music industry des années 70, ces délais scandaleusement courts entre chaque sortie étaient la norme. Et si ça n’a pas empêché les plus doués, résistants et inspirés de sortir des chefs-d’œuvre à intervalles réguliers (Elton John, Stevie Wonder, entre autres), une des principales conséquences de ce deal insensé a été de mener à la création d’un très grand nombre de disques bâclés.

Aujourd’hui, les choses ont fort heureusement évolué dans le sens des artistes, mais certains d’entre eux, par habitude ou par nostalgie, continuent néanmoins à s’astreindre à ce rythme de création sur-humain, et donc à produire plus de scories que de pépites. Deux monstres sacrés vont ici nous servir d’exemples.

À ma droite, Bob Dylan, 35 albums studio en 50 ans de carrière, certains excellents (Highway 61 Revisited, Blood On The Tracks, Desire…), d’autres très moyens (Empire Burlesque, Down In The Groove, Under The Red Sky…). Ces trois derniers (sortis entre 1985 et 1990) sont tout à fait représentatifs de l’effet comète, puisque ne contenant chacun qu’une ou deux chansons vraiment dignes de l’immense parolier et musicien qu’est Dylan. Plus près de nous, Dylan aurait (je n’ai rien écouté) sorti un très bon disque, Together Through Life (2010), une bouffonnerie (Christmas At Heart) et, très récemment, un Tempest qui n’a pas l’air parti pour marquer son époque.

On ne peut pas être à 100% tout le temps.

À ma gauche, Neil Young, immarcescible Loner canadien, 36 albums studios depuis 1968, et également bien connu des mélomanes astronomes. À sa décharge, Old Neil a été capable de sortir de très grands disques avec régularité sur une période de plus de quarante ans (Everybody Knows This Is Nowhere en 1968, Harvest en 1972, Freedom en 1989, Harvest Moon en 1992… et peut-être Psychedelic Pills en 2012). Cependant, l’animal peut également se montrer très complaisant envers sa musique, et sortir des albums bourrés jusqu’à la gueule de chansons lo-fi passablement ennuyeuses, parfois sauvés par un morceau miraculeux, mais pas toujours. Les comètes se sont donc succédées avec régularité dans le ciel de l’ex Buffalo Springfield, particulièrement dans les années 1970. Tonight’s The Night en 1975 (chanson à sauver: World On A String), Zuma la même année (c.à.s. : Cortez The Killer), American Stars ‘n Bars* (c.à.s. : Like A Hurricane)… Pas étonnant que beaucoup de fans historiques de Neil ne le suivent plus que d’un œil discret, après avoir acheté des brouettes d’albums pas vraiment aboutis.

En France aussi, nous avons nos Stakhanovistes de la galette, qui continuent inlassablement de sortir des disques tous les 18 mois ou peu s’en faut, comme à la grande époque. Sacré Johnny.

Évidemment, il n’est pas humainement possible de sortir continuellement des albums où toutes les chansons sont géniales. Les fillers ont toujours existé, et existeront toujours. En offrant aux auditeurs un élément de comparaison avec les meilleurs morceaux du disque, ils permettent à ce dernier de trouver son équilibre. Même les plus grands albums comptent dans leur tracklist des titres de qualité légèrement inférieures, sans que cela leur nuise d’une quelconque façon. Leur présence devient cependant rédhibitoire lorsqu’ils constituent la majorité des pistes, et surtout lorsque l’auditeur les reconnaît à la première écoute comme étant ce qu’ils sont, c’est à dire des morceaux présents uniquement pour permettre au disque de durer la quarantaine de minutes réglementaires. Traiter toutes les chansons d’un album sur un pied d’égalité, sans privilégier outrageusement la ou les meilleurs d’entre-elles, voilà donc la clef pour éviter l’effet comète.

*: Penser à brûler la pochette dans le cadre du point X.

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VII. Soigner la production

On dit que les grandes chansons sont intemporelles. On oublie souvent de préciser que cette résistance aux affres du temps est en grande partie due à la qualité du travail de production réalisé sur ces pépites. La musique étant, comme beaucoup de choses, soumise aux phénomènes de mode, et les modes ayant pour caractéristique première de passer, le risque est toujours présent pour les artistes d’ancrer leur production trop profondément dans l’air du temps, avec des résultats dévastateurs sur le long terme.

Ainsi, beaucoup d’albums apparaissent aujourd’hui comme fortement datés, la faute à des choix artistiques malheureux. On peut par exemple citer les fameux « synthés des années 1980 », dont la présence intempestive sur nombre de disques sortis au cours de cette décennie, est à présent plus un sujet de honte que de fierté pour les musiciens concernés… ce qui n’a pas empêché cette décade d’engendrer son lot de chefs d’œuvre, dont certains contenant des synthétiseurs (Brothers In Arms, Songs From The Big Chair, Clutching At Straws…). Tout est donc une question de mesure.

Aaaah, cette intro! 80’s powaaaaaaa!

Bien sûr, il est probablement impossible de se détacher complétement du contexte et de l’époque, et heureusement d’ailleurs, sans quoi aucun des courants musicaux majeurs du XXème siècle n’aurait pu émerger: pas de rock’n roll, de punk, de reggae, de disco, de new wave, d’electro… Ça aurait été dommage tout de même. Même les œuvres musicales les plus innovantes et les plus inclassables ont des attaches temporelles, culturelles, ou simplement techniques. Pet Sounds et Sgt. Pepper sonnent ainsi comme des albums de la fin des années 1960, ne serait-ce que parce qu’ils ont été enregistré en mono, comme tous les disques de l’époque. Malgré cette connotation technologique, ces deux galettes légendaires sont toujours plébiscitées par la critique et le public, pour leur « modernité », alors que la plupart des disques sortis à cette période ne sont plus guère écoutés que par les nostalgiques des sixties.

Éviter cet écueil, qui tient parfois de la faute de goût impardonnable a posteriori, n’est pas chose facile. La méthode la plus efficace semble être de privilégier la sobriété aux expérimentations les plus avant-gardistes. Guitare, basse, batterie et piano: voilà des instruments qui ne peuvent pas vieillir, et qui ne se retourneront pas contre les artistes leur ayant fait confiance au bout de quelques années (encore que… certains effets de gratte ont pris un sérieux coup de vieux avec le passage des années).
Comme il l’a été dit plus haut, l’usage de la technologie est plus dangereux, même si certain(e)s arrivent très bien à plier cette capricieuse servante à leur volonté. À l’inverse, certains albums, même s’ils n’ont eu recours qu’à des instruments classiques, vieillissent mal, pour X ou Y raisons: le Bat Out Of Hell de Meatloaf et Jim Steinman reste ainsi pour moi un des plus grands mystères de l’histoire de la musique contemporaine. 43 millions (!) d’exemplaires écoulés depuis sa sortie en 1977, et pourtant je trouve ce disque très moyen, et surtout, très daté. De la même manière, je considère le Gang de Johnny Hallyday (qui contient tout de même L’Envie, J’oublierai Ton Nom, Je Te Promets, Laura…) comme une demi-réussite, à cause de sa production absolument « fin des années 80 ».

Bref, un grand album doit pouvoir, selon moi, se détacher de son époque sans pour autant renier cette dernière. Un équilibre bien difficile à obtenir, mais condition sine qua none à l’obtention du label chef-d’œuvre.

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VIII. Éviter le racolage

Corollaire logique du point précédent, ce conseil s’adresse à tous les artistes croyant (à tort!) que copier bêtement ce qui marche au moment M de l’instant I maximisera leurs chances de faire un carton plein chez les disquaires. Graaaaaave erreur.

Pas tant que ça, apparemment.

Je crois nécessaire de préciser une nouvelle à ce point de l’exposé (le début est déjà bien loin… merci à ceux et celles qui ont eu le courage de tout lire) que mon but est de définir les critères à remplir pour produire un p****n d’album, et pas un album rentable. Si ça avait été le cas, il y aurait fort à parier que j’enjoigne au contraire les groupes voulant s’en mettre plein les fouilles à copier, piller, sampler, coucher avec tout ce qui cartonne dans les charts. Mais, s’il est vrai (et ce n’est que justice) que beaucoup de chefs-d’œuvre ont rapporté de coquettes sommes à leurs auteurs grâce à des ventes très confortables, certaines pépites ont malheureusement été plus ou moins ignorées par le public, sans que cela ne porte la moindre atteinte à leur qualité intrinsèque. Demandez à Lou Reed s’il a vendu beaucoup d’exemplaires de Transformer et de de Berlin, pour voir.

Bien essayé Billy, mais c’est pas ton meilleur.

Capter l’air du temps, le fameux Zeitgeist hegelien, a toujours été un des grands objectifs de l’art. Art mineur selon certains, mais art tout de même, la musique populaire s’est jetée à corps perdu dans cette quête sans cesse renouvelée de description précise de son époque. Depuis le Summer Of Love de 1967, à qui de nombreux artistes (The Beatles, The Doors, Jefferson Airplane, The Mamas & The Papas…) ont fourni une BO digne de ce nom, jusqu’à la pop-electro très en vogue en ce moment, en passant par la fièvre du disco, la rage du punk ou le nihilisme glacé de la new wave, chaque génération a plébiscité les groupes et les individus qui ont su donner corps à ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même. Cette reconnaissance ayant des retombées économiques très concrètes pour ces heureux porte-paroles de la jeunesse, l’industrie musicale, pas plus bête qu’une autre, s’est donc mise au diapason de ce phénomène générateur de profits, en essayant de surfer le plus longtemps et le plus lucrativement possible sur chacune de ces vagues de Zeitgeist. Un artiste squatte le haut des charts? Dépêchons-nous de mettre sur le devant de la scène notre propre version de ce phénomène, en espérant siphonner une partie des dollars dépensés par des fans en folie. Simple et efficace, mais pas vraiment sympathique pour les individus agités comme des chiffons rouges devant les yeux du grand public, catapultés au statut de demi-dieux en un claquement de doigt, et expédiés à la poubelle dès qu’ils ont fait leur temps.

J’en vois parmi vous qui pensent (car oui, je vois penser les gens): « c’est le moment où il nous sort Justin Bieber/One Direction/Ke$ha/Nicky Minaj/… comme exemple ». J’aurais pu, car il est vrai que tous ces artistes ont connu une ascension tellement rapide qu’elle ne trompe même pas les membres les plus hardcore de leurs fanbases respectives: les majors ont dépensé une coquette somme pour s’assurer que leurs poulains frappent la cible en plein dans le mille. Attention, je ne dis pas que toutes ces personnes n’ont pas de talent: quitte à miser ses billes sur des petits jeunes (opération toujours plus risquée que de travailler avec des stars bien établies), autant en choisir qui soient un minimum doués.
J’aurais pu donc, mais ne connaissant absolument rien de la musique de ces néo méga-stars, je les épargnerai… pour cette fois. À la place, je vous entretiendrai d’un autre de ces cas d’école, bien moins connu mais tout aussi révélateur de cette logique commercialement viable mais artistiquement désastreuse, ou en tout cas, insipide. Merci à ma sœur, qui m’a fait découvrir celui qu’elle considère encore comme « un misérable suiveur sans aucune originalité » (en gros).

Si vous vous tenez régulièrement informés de l’actualité musicale depuis 2006, vous avez sans doute entendu parler de Paolo Nutini, dont le premier album, These Streets, est sorti en juillet de cette année (mais si vous connaissez: Jenny Don’t Be Hasty et New Shoes repris pour une pub PUMA – sont sur cette galette). Avec sa belle gueule de playboy italien, son accent écossais à couper au couteau (car le gaillard est écossais, oui) et sa voix de vieux chanteur de soul, le bougre avait tous les atouts pour faire un carton, et c’est précisément ce qui s’est passé. S’en est suivi un deuxième album en 2009, Sunny Side Up, agréablement varié dans sa forme, et témoignant d’un artiste peu enclin à se laisser catégoriser comme « chanteur à minettes ».
Ma sœur adore ce type, et fut donc outrée d’apprendre l’existence de Bobby Bazini, aka la copie conforme de Paolo (même voix, même style, même look), dénichée par Warner au plus profond du Québec afin d’émuler le succès rencontré par le highlander d’Atlantic. Je vous laisse comparer le I Wonder du canadien avec le These Streets de l’écossais, afin que vous puissiez vous faire votre idée. Pour info, le Better In Time du bellâtre #2 est sorti en 2010.

À gauche, Nutini. À droite, Bazini. Ou l’inverse.

Malheureusement pour Bobby, Paolo ne lui a laissé que des miettes, et la carrière du ‘ti-cul (j’adore les expressions québécoises) de Mont-Laurier semble piétiner méchamment, malgré un lancement très médiatisé. Dommage mon gars.

On me dira que ce n’est pas sa faute si son label l’a sorti de son tiroir pour ratisser derrière Nutini. Certes, il aurait été injuste de lui demander de chanter comme un frère Gibb s’étant coincé les parties en remontant trop vite la braguette de son jean patte d’eph, juste parce que Paolo tenait déjà le créneau crooner au moment de son éclosion médiatique. Mais tout de même, il aurait pu essayer de se démarquer un minimum de son comparse (Atlantic appartenant à Warner), afin d’exister musicalement pour lui-même, et ne pas être une simple doublure. On verra bien ce que donnera le deuxième album, s’il sort un jour.

S‘il est salaud de tirer sur l’ambulance/corbillard de Bobby Bazini, certains artistes sont en revanche bien plus critiquables, puisqu’ayant l’influence et le métier nécessaires pour ne pas obéir bêtement aux moindres injonctions de leur label. Non, ces gens là cherchent également à capturer le Zeitgeist, pour les mêmes raisons que leurs majors: faire du fric. Shame on you, moneysuckers! Madonna est coutumière du fait, soit, mais la défection (il est vrai prévisible) de Gossip a été un rude coup pour tous ceux qui avaient vu dans le succès de la bande à Dito un doigt d’honneur bien senti envoyé par le rock underground et sans concessions à la music industry. Qu’ils profitent bien de l’instant présent, car le futur s’annonce bien mal engagé pour eux (je parle de leur futur legs à l’histoire de la musique, hein). Lou Reed, par contre, n’a pas trop de soucis à se faire de ce côté.

Pour conclure cette longue digression, je résumerai mon propos de la manière suivante: le Zeitgeist, si on a besoin de le chercher, c’est qu’on ne l’a pas ou plus. Rien de très grave en somme (on peut sortir de très très bons albums totalement en contradiction avec le reste de la production musicale de l’époque), le vrai vice consiste à vouloir absolument inclure le Zeitgeist à son disque. Non seulement c’est ridicule, mais en plus, ça ne marche jamais.

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IX. Ne pas s’éterniser

Conseil gonflé de la part d’un type qui vient d’écrire un annuaire sur le sujet, mais je le pense vraiment. Et pour vous montrer ma bonne foi, ce neuvième point sera traité de manière très rapide (mais complète, pas de blague).

Il a été prouvé de nombreuses fois que le cerveau humain n’était capable de rester concentré que pendant un laps de temps oscillant entre l’assez décevant et le franchement ridicule. Or, écouter un album nécessite d’être concentré sur, ou tout du moins, réceptif à la musique jouée, qui sans ça devient un simple bruit de fond. Si l’œuvre est trop longue, l’esprit finit toujours par partir regarder ailleurs si l’herbe est plus bleue et la mer plus verte (il est bizarre l’esprit). Bien sûr, il finira par revenir à ce qu’il faisait, par exemple quand le chanteur lancera une trille supersonique, ou que le batteur entamera un solo de cymbales avec les dents, mais le risque et la fréquence et la durée de ces déconnexions impromptues ne feront qu’augmenter, jusqu’à ce que notre auditeur décide que ce disque est décidément bien ennuyeux.

Après concertation avec mon esprit, j’estime que la durée optimale d’un album est comprise entre une demi-heure et trois quarts d’heure. Plus court, la temporalité (je recase mes propres concepts, excuse-moi) risque de souffrir et plus long, la déconcentration et la lassitude guettent.

Est-ce à dire que les doubles (triples, quadruples, etc…) albums ne peuvent pas être considérés comme des très bons disques? Et bien, très honnêtement… oui. Enfin, pour préciser ma pensée avant que les acharnés de Blonde On Blonde, The White Album, Exile On Main Streets, The Lamb Lies Down On Broadway et autres merveilles interminables, ne me tombent dessus, je considère qu’ils auraient été encore meilleurs s’ils avaient été plus courts. À la liste ci-dessus, je préfère largement Blood On The Tracks (51 minutes pourtant… t’étais limite sur le coup, Bob), Sgt. Pepper (40 minutes), Let It Bleed (42 minutes) ou encore Nursery Cryme (40 minutes). Je ne suis pas équipé pour des écoutes plus longues, désolé.

Chez Pink Floyd, même quand on se lamente de la fuite du temps, ça prend des plombes…

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X. Choisir avec soin le cover-art

Ultime recommandation, qui sent franchement comme la dernière cartouche d’un type qui n’avait que neuf idées (à peu près) potables, mais qui voulait absolument faire un top 10. Vous êtes très perspicaces.

Raisonnons par l’absurde: est-ce qu’un très bon album avec un cover-art immonde perd de sa qualité? Non, évidemment. Et à l’inverse, est-ce qu’une bonne grosse bouse avec une jaquette somptueuse (et trompeuse) peut prétendre à l’excellence musicale? Non plus, of course. Alors, qu’est-ce que cette histoire purement graphique vient faire dans un sujet consacré à la musique? Et bien, elle vient apporter à ce dernier la conclusion qui lui manquait (en premier lieu), tout en essayant d’apporter un éclairage sur un point certes très secondaire, mais qui pourrait faire la différence entre succès et échec.

Supposons que nous vivions dans un monde doté de moyens de communication dignes de la Calédonie pendant le haut Moyen-Age. Impossible dès lors de se rancarder sur la qualité de tel ou tel album avant de l’acheter ou pas, ce qui condamne notre acquéreur potentiel à baser sa décision sur d’autres critères. Et l’un d’entre eux, le premier d’entre eux oserais-je même, n’est autre que le look de l’objet qu’il tripote nerveusement dans ses petites mains potelées, sous l’œil inquisiteur du vendeur. Dans la plus pure tradition philosophique des Anciens, il y a de très fortes choses qu’il associe inconsciemment le beau et le bon, et finisse par choisir la galette qui lui semblera la plus attractive, visuellement parlant. Si on reprend le chef d’œuvre mal sapé et la purge resplendissante du paragraphe précédent, on se rend compte que le premier a toutes les chances d’être délaissé au profit de la seconde, choix malheureux mais somme toute assez logique.

Mauvais goût, minimalisme criard, incrustations cheap ou simple laideur, petit florilège de ratages divers.

Et c’est à ce moment que je sens que vous vous dîtes: « bien tenté Freud, mais aujourd’hui il suffit de sortir son smartphone pour savoir ce que le monde pense de chaque disque ». Exact… en théorie.

Non pas que cette information ne soit effectivement pas à la disposition de qui veut bien la lire, mais plutôt que nous sommes en général bien trop paresseux et égocentriques pour: 1) nous donner la peine de faire une enquête approfondie sur chaque album nous intéressant avant de l’acquérir ou pas, et 2) faire confiance aux hordes d’anonymes qui ont exprimé leur point de vue sur le sujet de notre dilemme… Après tout, comment être sûr que cette bande de pouilleux ait bon goût? Bref, tel le viking ne sachant pas trop s’il doit plutôt claquer le fruit de ses pillages dans un disque de chants grégoriens ou un album de traditionnels païens, nous nous retrouvons souvent comme deux ronds de flan devant les bacs à CD de notre dealer de musique habituel. Et comme ce musculeux berserk, comme l’indécis aux mains potelées, nous nous résignons finalement à faire du contrôle au faciès.

On voit donc que les artistes ont tout intérêt à se fendre d’un cover-art à même d’éveiller l’attention et la curiosité du badaud lambda. Sur un malentendu (ou un coup de foudre), il pourrait bien acheter l’album qui l’intrigue (ce qui est déjà une victoire), l’aimer, l’offrir à ses amis, faire sa promotion sur internet et se déplacer aux concerts. Au pire, il le détestera et le descendra en place publique, mais comme tous les communicants le savent, mieux vaut une mauvaise pub que pas de pub du tout.

Un bon cover-art n’a pas à être nécessairement « beau » (même si un minimum esthétique est nécessaire). Il peut très bien se contenter d’être drôle (mais pas trash) ou intrigant.

Les plus malins demanderont quel est le rapport entre tout ceci et la réalisation de très grands disques. Il n’est pas évident, mais il existe. Notre relation avec ces perles rares est en effet fortement affective et émotionnelle. Ces disques, on les aime, ils nous fascinent autant qu’ils nous enchantent. Mais si l’image qui leur est attachée (et cette image est dans l’immense majorité des cas celle de la pochette) n’est pas à la hauteur de leur qualité, notre inconscient les mettra en retrait, par rapport aux albums étant à la fois bons et beaux. Les candidats déclarés à l’excellence ultime devraient donc y réfléchir à deux fois avant d’apposer une photo immonde/floue/de mauvais goût sur le boîtier de leur bébé. Le diable (celui qui a échangé l’âme de Robert Johnson contre deux-trois conseils de gratte) se cache dans les détails.

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.CONCLUSION

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Le chemin vers la réalisation du chef d’œuvre musical absolu est long et semé d’embûches. Il est d’ailleurs douteux que cet album incomparable soit un jour disponible, car comme dit le proverbe, on ne peut pas plaire à tout le monde. Reste que le cahier des charges, sommairement décrit ci-dessus par un auditeur anonyme parmi les plus de sept milliards que compte notre planète, devra fatalement être respecté par cet hypothétique disque miraculeux et insurpassable. En attendant cette merveille, nous avons tout loisir d’établir nous-mêmes notre liste des travaux les plus aboutis produits par l’humanité depuis qu’elle s’est découverte un penchant pour la musique. Au travail.

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TRIGGERFINGER @ LE NOUVEAU CASINO (24.10.2012)

C‘est un Nouveau Casino plein comme un œuf qui attendait mercredi soir que les trois porte-flingues d’Anvers prennent possession des lieux, afin, comme le veut l’expression consacrée, d’y « foutre le feu ». 19h, et déjà une queue de vingt mètres sur le trottoir de la rue Oberkampf, c’est dire.
Une fois à l’intérieur, il n’est que temps de se ruer en direction de la scène pour y dénicher l’une des dernières places du premier rang. Évidemment, c’est trop tard pour le côté gauche (celui de Ruben), déjà pris d’assaut par une pleine cohorte de fan(e)s averti(e)s. Tant pis, ce soir je me rabattrai donc sur la droite, terrain de prédilection de l’imposant Mr Paul (il n’y a qu’à voir le roadie se dresser sur la pointe des pieds pour faire la balance de son micro). Et même si ce fut un choix de raison plus qu’autre chose, je dois reconnaître que ce changement dans mes habitudes triggerfingeresques – 5 concerts en 5 mois – fut pour le meilleur. Short-term memory loive report!

La première partie, car il y en a bien eu une, malgré l’absence de toute mention à ce sujet sur le site du Nouveau Casino, fut assurée par un fringant gaillard aux longs cheveux bouclés (Carles Puyol style), répondant au nom de JOHN FAIRHURST. Venu seulement accompagné de son dobro et d’une caisse à pédale pour la rythmique, notre bonhomme a offert au Nouveau Casino un petit voyage sur les terres du blues roots, parfois mâtiné d’une once de country.
Loin d’être un manche sur le manche de son instrument, John a doucement mais sûrement amené la salle à ébullition, à grand renfort de bottleneck et de finger-picking, armes de prédilection des hobbos du Mississippi dont il s’est plusieurs fois réclamé. Secondé par quelques amis démonstratifs dans le public, Mr Fairhurst s’est donc mis tout le monde dans la poche en quelques morceaux, malgré des incidents répétés avec l’accordage de sa gratte.
D’un point de vue strictement personnel, j’ai eu la nette impression que notre bluesman hippie forçait trop sa voix à imiter celles, rocailleuses à souhait, de Tom Waits et de George Thorogood, bien que la sienne soit encore un peu trop « tendre » pour ce registre. Le tout sonnait un peu forcé, mais rien de très grave. Une bouteille de scotch et trois paquets de clopes par jour pendant quelques années, et tout rentrera dans l’ordre.

Boucles d’Or ch. 3 Ours mélomanes pour faire un bœuf.

John parti avaler son sac de gravier quotidien, le staff de TRIGGERFINGER s’active sur scène, débâchant la batterie de Mario, vérifiant guitares et micros, hissant le fond de scène doré emblématique du trio… et scotchant les setlists au sol. Chic chic chic. Un rapide coup d’oeil par dessus l’enceinte retour de Mr Paul et quelques photos prises à l’arrache plus tard, j’ai la confirmation que les gars ont décidé de marquer le coup pour leur venue dans la ville lumière. Pas moins de seize noms de  morceaux sont en effet couchés sur le papier, dont cinq prévus lors d’un rappel-bouquet final au cours duquel doivent s’enchaîner I Follow Jack Rivers (détournement potache qui n’abusera personne), Is It et Man Down. Enfin! Qu’elle s’est laissée désirer, cette reprise de Rihanna! Oui, j’ai bien écrit de Rihanna, car même si je ne suis pas un grand fan de miss parapluie, la version qu’en ont donnée les gars lors de leur battle sonique face au crew des De Jeugd Van Tegenwoordig, à l’occasion du Redbull Soundclash, empruntant pour l’occasion l’intro tonitruante   du mythique Kashmir de Led Zeppelin, valait largement son pesant de roggeverdommeke. Bref, Tonight’s the night.

Les derniers réglages rapidement expédiés, Ruben, Mario et Mr Paul montent sur scène, chaudement applaudis par un public déjà survolté. Le début du set ne fera rien pour faire retomber la fièvre, le bien nommé I’m Coming For You faisant office de coup d’envoi nerveux, aussitôt suivi du On My Knees réglementaire, histoire de vérifier que la salle est prête à y mettre du sien. Aucun problème de ce côté là, on enchaîne donc avec de l’encore plus lourd, à savoir Short-Term Memory Love. Les premiers pogos éclatent dans la fosse, et les cinq premiers rangs du Nouveau Casino se transforment en piscine à vagues humaines. Avis de tempête dans le 11ème arrondissement.

Après une première et salutaire respiration, mise à profit par Ruben pour saluer le public au nom du groupe et le remercier de s’être déplacé en nombre (c’était sold out baby), le show repart sur de bonnes bases avec un Let It Ride qui fera la passerelle entre le rock stoner des débuts et la petite parenthèse bluesy judicieusement déployée au milieu du concert. Au menu, All Night LongMy Baby’s Got A Gun (certes downtempo, mais tout à fait headbang-able) et deux raretés, Camaro (rien à voir avec le rappeur homophone, Dieu merci) et Hunt You Down, toutes deux tirées du premier album du combo, et qui clôturèrent cet intermède un peu moins heavy que la normale de manière rock et classieuse.

Mr Paul, période bleue…

La fin du set fut l’occasion pour nos pistoleros belges de remettre une couche de gros son (on ne regrette jamais d’avoir pris ses bouchons d’oreilles avec Triggerfinger), comme on était en droit de le supposer. Tout le monde shaka son booty sur All This Dancin’ Around, à la suite d’un Ruben diaboliquement sexy, et dont les chorégraphies suggestives achevèrent de faire fondre le parterre de groupies bavant sur ses chaussures sarcelle. Puis vint le tour de l’incontournable solo de batterie de Monsieur Mario Goossens, pas aussi long qu’à l’accoutumée, mais toujours bluffant de maîtrise et d’inventivité. Un First Taste attendu comme le messie par la salle en fusion, qui se fracassa vaillamment le larynx et les cordes vocales sur les chorus inhumains du refrain, suivi d’un Soon conclusif, et voilà nos lascars qui saluent et sortent de scène, laissant le soin au public de les rappeler sur les planches à force de hurlements et d’applaudissements. We want more! We want more!

Le même, période blanche.

Le rappel tant attendu débuta par une chanson calme et jouée par le groupe (réduit au seul Ruben Block au moment des faits) depuis quelques shows seulement. Recueillement quasi religieux lors de ce Without A Sound, ou plutôt calme avant (le retour de) la tempête. Le Commotion qui suivit se chargea de rappeler aux spectateurs que les trois Amigos en avaient encore largement sous le pied. Magnanimes, ils accordèrent toutefois un sursis de cinq minutes au public avant la mise à feu des dernières bombes, le temps pour ce dernier de recouvrer quelques forces au son d’un I Follow Rivers récréatif. Le délai écoulé, ils remirent les gaz  pour un diptyque final Is ItMan Down, qui tint toutes ses promesses en dépit d’une sortie voix un chouilla trop faible. J’espère que les voisins ont apprécié.

Paris, 24 Octobre 2012, 22h40. Des petits groupes d’individus en sueur s’échappent du Nouveau Casino et se dispersent sur la rue Oberkampf, pas le moins du monde gênés par la fraîcheur de cette nuit d’automne. En quelques pas, ils se fondent dans la masse des noctambules parisiens, et rien ne les distingue plus de leurs congénères en goguette, mis à part les éventuels sifflotements de la mélodie d’I Follow Rivers ou quelques « rompopopom » Man Down-esques s’échappant de la bouche du métro. Les foules s’égaillent mais les souvenirs resteront, car comme disent nos cousins outre-Manche (et outre-Meuse, des fois que, comme le rédacteur de ce blog, ils se piquent de parler en anglais parce que c’est la classe) this was a night to remember. Period.

Setlist Triggerfinger:

1)I’m Coming For You 2)On My Knees 3)Short Term Memory Love 4)Let It Ride 5)All Night Long 6)My Baby’s Got A Gun 7)Camaro 8)Hunt You Down 9)All This Dancin’ Around 10)Mario Drums’ Solo 11)First Taste 12)Soon
Rappel:
13)Without A Sound 14)Commotion 15)I Follow Jack Rivers (Lykke Li Cover) 16)Is It 17)Man Down (Rihanna Cover)

BERNHOFT @ LE CAP (20.10.2012)

C‘est officiel, j’aime Le Cap. Pas la ville (encore que, si une bonne âme est disposée à me payer une semaine de villégiature dans ce petit coin d’Afrique du Sud, elle me trouvera tout prêt à réviser ce jugement), la salle de concert. Après une première excursion à Aulnay-sous-Bois pour applaudir Christine & The Queens et les Naive New Beaters dans des conditions très privilégiées, la confirmation est venue samedi dernier, à l’occasion de la venue de l’excellentissime BERNHOFT, soulman Norvégien venu conquérir la France de manière bien moins littérale, et bien plus mélodique, que ses lointains ancêtres vikings. Wilkommen til ni-tre (9-3 quoi), Jarle.

Une fois sur place, je me rends compte que j’ai eu tort de m’inquiéter au sujet du taux du remplissage de la salle. Assez paradoxalement, Bernhoft a attiré bien plus de monde que les « locaux » NNBS, sans doute aidé par ses passages à Taratata et à l’hippodrome de Longchamp (au cours du dimanche très pluvieux qui a clôturé les Solidays, une aubaine pour lui qui jouait sous chapiteau) plus tôt dans l’année. Quoiqu’il en soit, et même si le Cap était encore loin de la saturation ce soir, la salle était au moins deux fois plus remplie que lors de ma dernière visite. Loin d’être assez pour un artiste de la qualité de l’ex leader de Span, mais juste ce qu’il fallait pour me permettre de me positionner au plus près de la scène, sans avoir l’impression d’être un passant s’arrêtant pour regarder un musicien dans le métro.

Ecce Homo Blanco

Ecce Homo Blanco

La soirée étant clairement placée sous le thème du groove, c’est à KUAMEN de chauffer la place à l’aide de son mélange de rock, folk et hip-hop (comme il le définit lui-même), accompagné de trois musiciens dont… Serge Blanco à la batterie! Bon, d’accord, ce n’était pas vraiment lui, à moins qu’il ait demandé à son chanteur d’utiliser un pseudonyme lors de la traditionnelle présentation de fin de set, afin de ne pas provoquer une émeute dans la cité de la Rose des Vents, mais je dois dire que la ressemblance était vraiment frappante. La moindre des choses pour un batteur.

Kuamen donc. Un enfant du pays, comme le directeur du Cap nous l’a rappelé dans son laïus introductif, puisqu’originaire de la ville et soutenu par la salle jusqu’en 2011, date à laquelle il a commencé à faire parler de lui à l’échelle nationale (rencontres et collaborations avec Seyfu, Féfé et Pep’s).
Le premier EP, Entre Les Différences, sorti en Mai 2012, je l’ai survolé sur iTunes avant de partir… et je dois dire que je n’ai pas accroché. Certes, dans l’absolu, ça fait plaisir d’entendre des artistes hip-hop venant de Seine St Denis prêcher la tolérance, l’ouverture d’esprit et le dialogue, plutôt que de faire rouler leurs muscles et d’exhiber leur égo à longueur de morceaux. Mais si l’effort est noble, le résultat donnerait plutôt l’envie de se convertir au gangsta-rap que d’y renoncer définitivement, si Kuamen est la seule alternative que l’on nous propose. En cause, des textes très gentillets (au niveau du Métisse de Yannick Noah), dans lesquels la poésie est souvent éclipsée par la lourdeur et la maladresse des formules utilisées, et surtout, un flow aussi traînant que celui de Kery James. Certains aiment, moi pas.

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Heureusement, l’exercice du live a permis à Kuamen de prouver que ses chansons valaient mieux que ce qu’en laissait penser l’écoute de l’EP, sans toutefois faire péter le cadran d’awesomeness (ni vraiment affoler l’aiguille). Coiffé d’un bonnet qui le faisait franchement ressembler à Marvin Gaye, illustre influence d’ailleurs évoquée dès le premier morceau, Kuamen n’a pas ménagé sa peine, et semblait tellement content de jouer à la maison que seul un chroniqueur aigri jusqu’au trognon aurait pu descendre sa performance en flèche. Bref, rien de vraiment enthousiasmant, mais rien de totalement rédhibitoire non plus. Souhaitons au « petit » (d’après les paroles d’une de ses chansons, il est capable de dunker… pas mal pour un type qui se considère comme un Passe-Murailles*) gars d’Aulnay de continuer à envoyer des bonnes ondes à son public, et de progresser dans son songwriting. Trace ta route mec.

*: Je ne regarde plus Fort Boyard mais je me tiens au courant des changements de casting.

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La suite de la soirée fut nettement plus convaincante. Seul en scène comme à son habitude, c’est un Bernhoft tout de noir vêtu qui se présenta devant le public du Cap, souriant d’un air étendu derrière ses énormes lunettes. Petite surprise: il s’est séparé de son emblématique crête capillaire, pour un résultat tout à fait costellien. Je ne vais plus pouvoir faire de blagues sur lui à base de brosse à dents. Destin cruel.

Le soulman de Nittedal est un demi-dieu du loop et possède une voix incroyable, tout le monde vous le dira. Mais assister à un de ses concerts, c’est également se rendre à quel point le bonhomme est drôle, à mille lieues du cliché présentant les scandinaves comme des individus hiératiques et détachés de tout. La première chanson à peine terminée, Jarle demanda ainsi à la foule de lui dire comment se prononçait Aulnay-sous-Bois, connaissance qu’il mit plusieurs fois à profit au cours du set, notamment lors d’un intermède drolatique au cours duquel il nous bricola un petit morceau a cappella à base d’ « Aulnay-sous-Boaaaa » déclinés à toutes les sauces.

Humble et suprêmement généreux, Bernhoft a servi aux deux cent privilégiés du Cap sa recette si particulière de soul, de pop et d’electro pendant une prestation sans fausses notes ni temps morts, insufflant vie à ses compositions sous nos oreilles émerveillées en superposant les boucles de voix, percussions, guitares et pianos avec une virtuosité et une facilité ahurissantes. Alternant entre morceaux  enlevés, comme C’mon Talk, Choices ou So Many Faces et moments de grâce (Stay With Me, Space In My Heart), l’incroyable homme-orchestre du grand nord nous a entraîné dans un périple spatio-temporel effréné, débutant dans le Détroit de la Motown au tournant des années 70 et s’achevant dans l’Angleterre des Hollies et de Tears For Fears. La musique de Bernhoft est à l’image de la « sleek, efficient space machine » décrite dans Buzz Aldrin (qu’il n’a pas joué d’ailleurs, dommage), un formidable moyen de voyager à travers les époques et les styles maîtrisés et revisités par le génial binoclard. Drittbra.

À gauche, Bernhoft joue du « bastar », instrument hybride entre la basse et la guitare (depuis le temps que je voulais la faire, celle-là!).

Après une heure et quart de haute volée, Jarle prend enfin congé de son monde sous un tonnerre d’applaudissements bien mérités. Il ne viendra pas à la rencontre des fans comme les Naive New Beaters l’avaient fait deux semaines plus tôt, mais on ne lui en tiendra pas rigueur, même si une petite dédicace sur mon exemplaire de Solidarity Breaks n’aurait pas été de refus. La navette du Cap nous ramène à la gare de Villepinte (ça, j’adore!), où, miracle, des RER circulent toujours. J’aime quand un plan se déroule sans accrocs, et que je ne suis pas obligé de rentrer en taxi jusqu’à mes pénates (ce qui plombe singulièrement la note de la soirée, et relativise le prix riquiqui des places).

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Bref, encore une soirée très agréable passée à Aulnay-sous-Bois, qui s’impose de plus en plus comme une destination de premier choix pour tous les aficionados de musique live détenteurs d’un passe Navigo ou Imagine R. Le grand Paris, c’est ça aussi.

W.H.A.T.T.(N.O.W.): Comment Faire Un P****n De Disque (Part 1)

Nouveau W.H.A.T.T.(N.O.W.), consacré à la question qui tourmente artistes, producteurs et maisons de disques depuis la nuit des temps (au moins): « Comment faire un p****n de disque? ». Éléments de réponse.

Le lundi soir (et les autres soirs de la semaine aussi, d’ailleurs), j’écoute l’émission de Francis Zegut sur RTL2. Et comme tous les lundis, le Père Noël du son pop-rock, anciennement stagiaire radio de très longue durée et artisan tailleur de menhirs à ses moments perdus, a passé trois morceaux tirés d’un seul et même album, afin de démontrer l’excellente facture de la galette. Pour la petite histoire, ce lundi ce fut au tour de A Trick Of The Tail de Genesis d’être soumis à cet examen poussé, lors d’une session de vingt minutes (et oui, à l’époque on se foutait bien d’exploser le format radio-friendly des 3’30 ») qui m’a ramené à l’époque où j’avais pour la première fois osé jeter une oreille sur ce drôle de CD, traînant sa misère dans la collection familiale depuis un paquet d’années. Le bon vieux temps, en quelque sorte.

Une fois les dernières notes de Dance On A Volcano dissipées, Zegut reprit l’antenne pour conclure l’émission et nous promettre de belles (re)découvertes d’albums de qualité les semaines suivantes, que ces derniers soient des millésimes historiques ou de jeunes crus prometteurs. Et c’est vrai que quelques décennies séparent le Rumours (1977) de Fleetwood Mac ou le Hunky Dory (1971) de Bowie des tous récents My Head Is An Animal de Of Monsters And Men ou du premier long format de Birdy, disques qui ont pourtant tous reçu les honneurs du « Trois en un » (nom de la rubrique du père Zegut).

Avouez que ça donne envie, une pochette comme ça.

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Force est donc de constater que le temps ne fait rien à l’affaire: quand on est bon, on est bon. Tant pis pour les ronchons qui ont prophétisé, prophétisent et prophétiseront la mort du rock/punk/folk/pop/insérez votre type de musique préféré avec une conviction un brin masochiste: les artistes d’aujourd’hui sont au moins aussi capables que leurs prédécesseurs, n’en déplaise aux pythies au verbe haut et à la gâchette facile. Ceci posé, on se retrouve confronté à la question, cruciale et intemporelle, de savoir ce qui fait d’un album un bon, un grand, un putain d’album.
Ce qui suit est donc le fruit d’une réflexion personnelle menée sur ce thème aussi passionnant que complexe, tant il est vrai que notre subjectivité nous pousse parfois/souvent à voir des chefs d’œuvre là où d’autres ne distinguent qu’ébauches ou ratages. C’est le jeu, ma pauvre Lucette. Certains des exemples (et contre-exemples) utilisés ci-dessous pourraient donc heurter les convictions profondes de certains lecteurs, ce dont je m’excuse par avance. J’espère seulement que les dix points développés plus loin ne feront, eux, l’objet d’aucun procès en invalidation (j’ai essayé de rester objectif, je le jure votre honneur). Let’s go.

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COMMENT FAIRE UN P****N D’ALBUM:

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Avant-propos: Il va de soi que j’utilise ce titre volontairement provocateur uniquement pour élargir mon lectorat (le sensationnel et les prises de position absolument tranchées – jusqu’à la mauvaise foi la plus crasse – faisant bizarrement plus recette que les papiers tièdes et consensuels consacrés à des sujets dont tout le monde se fout*). À ceux qui, s’estimant floués par cette accroche grandiloquente, s’enquerraient de ma légitimité à dresser une check-liste des points à respecter pour sortir un très grand album, je répondrai ceci: je n’ai moi-même jamais sorti de disque méritant de figurer dans cette catégorie à part. Je n’ai jamais sorti de disque d’ailleurs, ni n’ai été impliqué de près ou de loin , à un projet artistique sérieux (mis à part un peu de chorale dans mes jeunes années, mais il y a prescription). Bref, mon avis ne saurait et ne devrait être pris pour parole d’évangile, étant juste celui d’un amateur se considérant comme (modérément) éclairé. Car si je n’ai rien fait, j’ai en revanche écouté un bon paquet d’albums, et comme le chantait Peter Gabriel en 1973 (Genesis, encore…) I Know What I Like (In My Record Collection).

*: Exemple: la culture du chou de Bruxelles au Daguestan, une fausse bonne idée?

I. Maîtriser son sujet
De mauvais musiciens peuvent-ils accoucher d’un bon album? Depuis la naissance mouvementée du punk au milieu des années 1970, on peut raisonnablement répondre par l’affirmative à cette question. Ce n’est pas faire injure aux Sex Pistols que de considérer les protégés de Malcolm McLaren ne cassaient pas des briques avec leurs instruments (au sens figuré au moins), surtout quand on les compare avec les virtuoses du rock progressif contre lesquels ces mauvais sujets se sont initialement rebellés. Sid Vicious ne savait même pas jouer de la basse, c’est dire. Et pourtant, Never Mind The Bollocks est sans contestation possible l’un des disques majeurs des cinquante dernières années, un monument musical dont l’institutionnalisation a posteriori constitue une des cocasseries dont l’histoire a le secret.

Si l’absence de talent n’est donc pas incompatible (seulement très rédhibitoire) avec la réalisation d’un grand album, il est en revanche crucial que les candidats à la création d’un chef d’œuvre intemporel demeurent tout à fait maîtres de leur sujet. Pour reprendre notre exemple punk, Rotten et consorts ont sans doute enregistré quelques unes des compositions les plus basiques et sommaires de l’histoire du rock, mais ils l’ont fait avec une énergie, et surtout, une application, telle qu’ils ont réussi à transcender cette pauvreté musicale pour obtenir les bombes incendiaires et exutoires que tout le monde connaît. Bref, les Sex Pistols ne savaient peut-être pas faire grand chose de leurs dix doigts, mais le peu qu’ils savaient, ils le faisaient excellemment. Hear hear.

Car de mauvais musiciens peuvent aussi faire de mauvais disques, et d’ailleurs, c’est ce qui arrive le plus souvent. Un exemple parmi tant d’autres: l’improbable groupe The Shaggs, composé des quatre sœurs Wiggin, et longtemps considéré comme le nadir absolu en matière de néant musical (même si Zappa, sans doute après avoir abusé de substances prohibées, affirma que les demoiselles étaient meilleures que les Beatles). Auteur/responsable d’un seul album, la légende noire Philosophy Of The World, ce groupe familial – monté par papa Wiggin pour se conformer à une prophétie énoncée par sa propre môman… – splitta logiquement à la mort de ce dernier, les filles s’étant contenté d’obéir aux ordres mystiques de leur paternel pour éviter les baffes.
Comme le prouve le My Pal Foot Foot proposé ci-dessous, le résultat est tellement étrange (moi je parlerai plutôt de mauvais, mais chacun est libre) qu’il n’est guère étonnant que la sororité Wiggin soit devenue culte parmi les mélomanes les plus pointus (moi je parlerai plutôt de déviants, mais…). Il aurait pourtant suffit que les girls apprennent à jouer en rythme et ensemble pour que leur galette ne devienne pas le repoussoir ultime de tous les musiciens en herbe.

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Enfin, dernier cas de figure possible, force est de constater que même des artistes (un minimum) talentueux peuvent engendrer des monstres disgracieux, pour peu qu’ils n’exigent pas le meilleur d’eux-mêmes. À titre personnel, j’ai ainsi eu la désagréable surprise de constater que le disque d’un jeune songwriter folk sur lequel j’avais flashé (musicalement parlant, hein) lors d’un showcase à la Fnac était une vraie purge auditive, le bonhomme chantant horriblement faux dès qu’il montait dans les aigus (il va de soi que la performance live avait été, elle, de très bonne qualité, sans quoi je n’aurais pas claqué 13 euros dans cette galette). Avouez qu’il est très dommage de « saloper » ainsi tout un album, alors que refaire une prise voix correcte pour chaque morceau incriminé aurait permis de régler l’affaire en un tour de main…

Bref, le premier point que je voulais développer dans cet article peut se résumer de la manière suivante: ne partage avec le reste du monde que ce que tu es sûr de ne pouvoir améliorer.

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II. Développer l’album autour de quelques thèmes forts
Les artistes se distinguent de la masse de leurs congénères par une sensibilité exacerbée et un sens créatif supérieur à la moyenne. Les musiciens faisant après tout partie de ce grand milieu étrange, il serait logique de considérer qu’un groupe suivant sa muse jusque dans les recoins les plus biscornus de sa psyché a plus de chance d’enfanter quelque chose de mémorable qu’un autre plus timoré dans son approche artistique. Attention cependant à ne pas s’éparpiller en tous sens: une créativité mise au service de quelques idées-force semble en effet produire de bien meilleurs résultats qu’une liberté absolue dans ce domaine.

Cette canalisation volontaire (et souvent salutaire), appliquée dans son sens le plus strict, a ainsi donné naissance à ce qu’on a appelé des concept albums, dont un bon nombre ont profondément marqué leur époque. Depuis le séminal Pet Sounds des Beach Boys en 1966 (une sorte d’éducation sentimentale retranscrite dans le contexte des USA dans les années 1960) jusqu’à l’excellent The Suburbs d’Arcade Fire en 2010, en passant par The Wall et Misplaced Childhood, les concept albums ont souvent tapé dans le mille et permis à leur auteurs d’entrer au Panthéon des musiciens contemporains.

La banlieue, ça vous évoque quoi?

Mais ce souci de cohérence peut aussi s’exprimer de façon moins évidente, et influencer la réalisation d’un disque seulement sur le fond, et non sur la forme. Ainsi, il est communément admis que le meilleur album d’AC/DC (ou en tout cas, celui qui s’est le mieux vendu), Back In Black, constitue un hommage appuyé à leur ancien frontman, décédé des suites d’une biture carabinée seulement cinq mois avant la parution du disque. De la même manière, l’un des tous meilleurs Dylan, Blood On The Tracks, a constitué selon l’intéressé une tentative de self-therapy consécutive à sa séparation avec Sara Lownds après dix ans de vie commune, et l’album est tout entier traversé d’évocations douces-amères de cette relation passée.

Dans un tout autre registre, on retrouve dans les pistes de What’s Going On tout le désarroi de Marvin Gaye devant une société américaine à bout de souffle. Troubles sociaux, corruption, guerre du Vietnam, et même préoccupations écologiques (en 1971!), cet emblématique disque soul dissimule un réquisitoire sans complaisance sous ses abords d’une douceur merveilleuse. On retrouve la même démarche, quoique pour un résultat beaucoup plus rock, dans le double album des Clash, London Calling, décrivant avec force de détails la société britannique de la fin des années 70 dans toutes sa diversité, son énergie et ses contradictions.

Il semblerait donc que canaliser son énergie créative autour d’un ou de quelques thèmes marqués permettrait d’aboutir à des résultats plus aboutis que de laisser son inspiration baguenauder dans les sous-bois de l’inconscient. Amis musiciens, fixez-vous donc des limites et travaillez (dur) à l’intérieur de ces dernières, c’est bon pour votre karma (et pour votre porte-feuille).*

*: Mais évidemment, rien n’est aussi simple dans ce bas-monde, et les contre-exemples spectaculaires à cette ébauche de théorie ne manquent pas. Par exemple, il est de notoriété publique que Who’s Next (l’anti concept-album par excellence, puisque bâti sur les ruines de Lifehouse Project) est bien supérieur à Tommy. Décidément, rien n’est Pure & Easy.

Le concept-album ultime: une journée mise en musique depuis l’aube jusqu’à la nuit (en satin blanc). A True Masterpiece.

III. Varier les plaisirs

Ce point peut sembler en contradiction avec le précédent, et c’est peut-être pour cela qu’il est aussi difficile de réaliser de très bons albums. Comment, en effet, parvenir à conjuguer cohérence et variété dans un seul objet? Sans être totalement opposées, ces deux valeurs ne sont toutefois pas franchement synonymes, et pourtant, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre, si l’on veut accoucher d’une œuvre qui traversera les décennies sans prendre une ride.
Sans cohérence, l’album se transforme (dans le meilleur des cas) en « best-of », empilant les morceaux sans que la somme sublime l’addition des composants. Je risque de choquer, mais c’est pour cette raison que je considère que Thriller n’est pas un bon album, mais seulement la réunion de quelques unes des meilleures chansons de Michael Jackson (et de la pop music) sur le même support. Boulimique dans ses influences (rock sur Beat It, disco sur Billie Jean, funk sur Thriller, soul sur The Girl Is Mine…), Thriller excelle fugacement dans tous les genres sans parvenir à les fusionner en un tout cohérent.

Sans variété en revanche, l’auditeur risque de rapidement s’ennuyer ferme à l’écoute du disque, même si ce dernier est bon (exemple personnel – qui en fera certainement bondir plus d’un derrière son écran – le Unknown Pleasure de Joy Division). Atteindre un juste milieu entre ces deux dimensions, voilà donc l’objectif.

Pour ce faire, le plus simple est encore d’alterner chansons up et down tempo, qui permettront au public de découper mentalement l’album en séquences plus ou moins énervées. Cette cartographie est très importante a plus d’un titre (voir le point suivant), et ne devrait donc pas être prise à la légère par les artistes.
Plus efficace encore, mais plus difficile, on peut aussi s’autoriser quelques changements de style au cours de l’album, même s’il convient d’user de ce truc avec parcimonie, sous peine de finir avec un sous Thriller (je ne crois pas que l’on pourra faire mieux un jour). Cela marche particulièrement bien avec les groupes et les artistes classés heavy ou hard rock, et qui déposent l’armure le temps d’une ballade romantique à souhait. Le Black Album de Metallica et son émouvant Nothing Else Matters, ou le Wind Of Change de Scorpions sur Crazy World ont ainsi permis à ces deux gangs de grands méchants rockers de conquérir un nouveau public, resté jusque là insensible aux déferlements de décibels qui constituaient le fond de commerce des bandes de Lars et Klause. Les Guns N’ Roses ont également pris le soin de saupoudrer leurs LP rageurs de quelques grammes de douceur et de romantisme: Sweet Child O’ Mine sur Appetite For Destruction, November Rain et Don’t Cry sur le double séparé Use Your Illusion… Et ça marche.

Sur l’échelon supérieur de la versatilité musicale, on retrouve des albums proprement légendaires, tels que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ou A Night At The Opera de Queen. Cette dernière galette reste à mes yeux l’exemple ultime de ce qu’un groupe est capable d’accomplir en matière d’expérimentations musicales, tout ce que Thriller n’a pas réussi à faire. Car si, comme ce dernier, Night est un véritable pot pourri d’influences musicales (hard rock, skiffle, pop, jazz, claquettes, opéra, hymne national…), les Queen ont néanmoins réussi à garder une cohérence entre leurs morceaux, bien aidés il faut dire par les timbres de voix très reconnaissables de Mercury et Taylor, ainsi que le son distinctif de la Red Special de May.

En même temps, c’est quand même l’album qui contient cette chanson.

Au final, l’équation entre cohérence et variété admet un certain nombre de solutions, certaines basiques et d’autres incroyablement recherchées. Tout dépend de la capacités des artistes concernés à brasser les ambiances (niveau 1) et les genres (niveau 2) sur leur album, tout en parvenant à apposer leur patte sur le résultat hybride obtenu. Un exercice délicat, pour sûr, mais si c’était facile, tout le monde le ferait.

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IV. Donner au disque une « temporalité »

Extrêmement important. Par temporalité, je veux dire que le disque en question doit se dérouler sous les oreilles de l’auditeur, tout à fait comme s’il regardait un film ou lisait un livre. Les très grands albums ont cela de spécifique qu’on ne saurait envisager les écouter avec une trackliste modifiée: chaque morceau occupe une place unique dans la construction et l’équilibre de l’ensemble, et si on touche à l’une d’entre elles, c’est tout l’édifice qui s’effondre. Après quelques écoutes, l’auditeur sait d’instinct se repérer à l’intérieur de l’œuvre d’après la chanson jouée, ce qui a un impact énorme sur la manière dont il perçoit chaque morceau. Pas très clair? Je sais, et je m’en excuse. J’espère que cela s’éclaircira après quelques exemple.

Prenez The Wall de Pink Floyd par exemple (si vous n’êtes pas familier avec ce double mythique, arrêtez de lire et cliquez là… à dans une heure et demie!). À force de pratiquer ce léviathan, l’auditeur finit par connaître l’histoire de la descente aux enfers de Pink sur le bout des doigts, au point d’éprouver des sentiments différents selon les morceaux: contestataire sur Another Brick In The Wall (Part II), légèrement lugubre durant Don’t Leave Me Now, déboussolé pendant Hey You, rêveur sur Comfortably Numb et halluciné sur The Trial. Il/elle vit ce conte absurde et glacé en même temps que son protagoniste, et accueille donc avec une hébétude non feinte le conclusif Outside The Wall comme une marmotte remontant à l’air libre après des mois passés dans les ténèbres.*

« Ça va? »
« Super, pourquoi? »
« Oh, pour rien… »

The Wall bénéficie grandement de cette temporalité exacerbée, mais il n’est pas le seul album sur lequel ce phénomène se retrouve. Bien entendu, tous les concept albums narratifs (Tommy, Joe’s Garage, Days Of Future Passed – celui-là plus qu’un autre… – ) tirent profit de la capacité du cerveau humain à s’identifier à l’histoire qu’on lui raconte ou lui suggère, mais d’autres disques réussissent également à exploiter cette particularité. Pour poursuivre notre parenthèse floydienne, citons par exemple The Dark Side Of The Moon et Wish You Were Here. Le premier s’impose grâce à l’impression de n’être qu’un seul long mouvement, psychédélique à souhait, alors que le second se contente de nous faire le coup du miroir (une moitié de Shine On You Crazy Diamond en ouverture et l’autre en conclusion, et le tour est joué! Ce fut la même histoire pour Animals d’ailleurs, à base de cochons sur les ailes d’un avion). Le résultat est pourtant le même: on n’a pas eu l’impression d’écouter un album, mais de le traverser de part en part, le laissant quelque part derrière nous à la fin de l’écoute. Et c’est plutôt très agréable, enfin je trouve.

À force de retourner cette histoire de temporalité dans tous les sens pour en tirer la substantifique moelle, j’ai fini par en conclure que tout se jouait principalement au début et, surtout, à la fin de l’album.
Au début, car il faut donner l’impression à l’auditeur qu’il entre dans un monde parallèle, soit de manière progressive (une nappe de synthé bien planante par exemple), soit de manière plus directe (un riff de guitare attaqué dès les premières nano-secondes de lecture, au hasard).
À la fin, pour laisser notre homme/femme retomber sur ses pieds après quelques minutes d’extase, le plus souvent à l’aide d’un effet fade out sur le dernier morceau. Ce n’est pas un hasard si les titres les plus longs d’un album se retrouvent souvent placés aux extrémités de ce dernier, où ils agissent comme de véritables « sas de décompression » mentaux.
Ces deux formalités remplies, le reste du disque peut être ouvragé pour renforcer l’effet tant désiré, en travaillant les transitions entre les chansons par exemple, afin d’insuffler une dynamique à l’ensemble, ou bien assemblé plus librement, le cerveau de l’auditeur se chargeant du gros du travail. Attention donc à ne rater ni son entrée, ni, pire encore, sa sortie.

*: Tout le génie (un brin pervers) de Waters a été de « boucler la boucle » en terminant l’album par une phrase… conclue au début du premier morceau du disque. Tout n’est qu’un éternel recommencement.

Bon, je crois qu’on va la mettre à la fin celle-là…

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V. Ne pas avoir peur de la complexité

Car si la simplicité, ou plutôt, l’accessibilité, permet de toucher un large public, la complexité fidélise les audiences (certes plus réduites), ce qui n’est pas rien à l’heure où l’offre musicale est plus pléthorique que jamais.

Je me souviens de ma première rencontre avec Bob Dylan, il y a une dizaine d’années. Mon oncle, très grand fan du Zim devant l’éternel, nous avait prêté un best of de l’icône, que je connaissais évidemment de nom, mais sans pouvoir rattacher aucun morceau à ce mystérieux personnage que tout le monde semblait connaître, même s’il ne passait jamais à la radio. De retour du supermarché, ma mère introduisit le CD dans l’auto-radio, enclenchant de ce fait le lancement d’un Blowin’ In The Wind (je crois) qui me sembla absolument horrible. Voix nasillarde, chant monocorde (en anglais évidemment), accompagnement limité à une poignée d’accords grattés sur le ventre d’une guitare sèche… Et ce final plaintif, proprement misérable même, à l’harmonica! C’est ça, Bob Dylan? Il doit y avoir une erreur!

Tu sais sait ce qu’elle te dit, l’erreur, petit con?

Évidemment, j’ai eu largement le temps de réviser ma position sur le sujet après cette première confrontation malheureuse. Blowin’ In The Wind ne m’est plus aussi désagréable qu’avant, maintenant que je comprends ses paroles ainsi que la démarche artistique qui a amené le jeune Dylan a recourir à cette instrumentation ultra-dépouillée. Surtout, j’ai exploré d’autres chansons, d’autres albums du maître, qui m’ont fait réalisé à quel point ce type est génial, et sa contribution à l’histoire de la musique, à l’histoire tout court même, importante. À l’inverse, j’ai pratiquement coupé tous les ponts avec un des groupes que j’adorais à l’époque où le barde errant de Duluth est entré dans ma vie, Émile Et Images. Croyez-le ou pas, mais je me suis rendu compte que Les Démons de Minuit et autres Capitaine Abandonné ne me parlaient pas plus que ça, finalement. Quant à l’association synthétiseurs criards + boîtes à rythme sans âmes, je crois en avoir eu mon compte pour cette vie et les huit suivantes. Finies les sucreries musicale donc, et place à des aliments plus corsés et coriaces (voire limite faisandé pour certains) certes, mais bien plus roboratifs.

Aujourd’hui, après quelques années de ce régime plus exigeant, j’apprécie beaucoup me « casser les dents » sur un album à la première écoute, revenir à la charge un peu plus tard, me refaire rembarrer, mais un peu moins sèchement que la fois précédente, et ainsi de suite, jusqu’à tomber totalement amoureux d’une œuvre que j’aurais simplement détesté, ou qui m’aurait laissé de marbre, quelques années plus tôt. Pire, je suis devenu snob au point de me méfier des disques que tout le monde adore instantanément, parfois à tort je dois reconnaître.

La complexité constitue donc, à mes yeux, une des qualités essentielles des grands albums. C’est cette complexité qui fera revenir les auditeurs, encore et encore, et qui leur permettra de tirer de chaque nouvelle écoute quelque chose de différent de celles d’avant. Cette exigence peut s’exprimer aussi bien par le biais de textes bourrés de références obscures ou permettant les interprétations les plus débridées (Dylan est un bon client), que par des arrangements incroyablement fouillés, complexes et/ou minutieux, ou des parti-pris déroutants pour les non-initiés. Entendre pour la première fois le Broken Revisited figurant sur Songs From The Big Chair de Tears For Fears (qui contient, entre autres, Shout, Everybody Wants To Rule The World et Head Over Heels, excusez du peu), ça surprend. Mais on s’y fait, et on finit par apprécier cette incartade farfelue du côté du reverse talking.

La complexité est donc une bonne chose dans la réalisation d’un album, mais comme toutes les bonnes choses, il convient de ne pas en abuser, sous peine de rebuter pour de bon le public (à l’exception d’une poignée de fans absolus, d’autant plus hardcores qu’ils seront peu nombreux… pas mal si l’on veut se reconvertir en gourou, mais pas le mieux si l’on veut simplement vivre de sa musique). Écouter un album doit avant tout rester un acte de plaisir pour l’auditeur, et pas une épreuve de résistance ou une séance de torture, à moins que l’auditeur en question ait des penchants sado-masochistes. Bref, comme j’évite d’écouter Émile et Images, je me dérobe souvent lorsque mon iPod me propose le (vraiment trop conceptuel à mon goût) Trout Mask Replica du Captain Beefheart et de son Magic Band. Y a des limites.

Attention, c’est extrême.

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Et la suite? Elle arrive bientôt, promis! Encore plus d’arguments spécieux, d’exemples polémiques, de néologismes fumeux… Vous avez hâte, moi aussi.

W.H.A.T.T. (N.O.W.): Réquisitoire Contre Les Vinyles

La saison des festivals étant (temporairement) terminée, W.H.A.T.T. (I.F.) devient W.H.A.T.T. (N.O.W.) pour des raisons évidentes. Ou pas. Quoi qu’il en soit, le principe de la rubrique reste le même malgré ce changement de nom: parler de méta-musique lorsqu’il ne reste plus de concerts à chroniquer ou d’artistes à présenter. Pour inaugurer cette nouvelle dénomination, une petite charge contre un support que je considère avec un mélange de respect et de dédain: le vinyle.

Il paraîtrait que la mode ne serait qu’une affaire de cycles.Gainsbourg l’avait déjà compris, lui qui en 1966, fredonnait d’un air entendu Qui Est In Qui Est Out. Ce qui s’arrache aujourd’hui sera piétiné dans la boue demain, mais reviendra en force le jour d’après: la boucle étant bouclée, il ne reste plus qu’à faire un tour de plus, en espérant que ce tour de passe-passe intemporel continue à fonctionner pour les générations actuelles aussi bien que celles qui les ont engendrées.

Il existe cependant des exceptions à cette logique ouroborosienne, l’une d’entre elle étant le progrès technique. Fort heureusement pour nous, nos ancêtres ont (quasiment) tous résisté à l’appel du « tout-tartare » après qu’ils aient enfin réussi à maîtriser le feu, jugeant avec sagesse que la nostalgie pour l’entrecôte de gazelle crue ne justifiait pas qu’on renonce au phacochère rôti, ni au ragoût d’éléphant, bien plus digestes. Pareillement, les revivalistes du silex, après s’être fait copieusement maravés par leurs congénères passés au bronze, puis au fer, ont finalement laissé tomber leurs bifaces chéris pour s’équiper avec du matos plus avancé.

Aujourd’hui, la même logique « progressiste » justifie que les possesseurs d’iPhone X* s’endettent jusqu’au trognon pour remplacer leur précieux gadget  (puisqu’on ne peut plus vraiment appeler ce truc un téléphone) par une version upgradée avec une régularité presque suspecte par un fabriquant jurant ses grands dieux que le nouveau modèle est incomparablement supérieur à son aîné. Ainsi en est-il dans le monde impitoyable des technologies, la petite dernière enterrant impitoyablement ses grandes sœurs sans l’ombre d’un remord, avant de se faire à son tour déclassée en un clin d’œil quelques temps plus tard. Schumpeter (le Gainsbourg du début du XXème siècle) parlait de destruction créatrice. Il parlait aussi de cycles économiques, tenez. Il serait né cinquante plus tard, il serait le designer/styliste le plus hype de la planète, au lieu d’avoir été un économiste cavalier avec un nom rigolo. Destin cruel.

Seulement, il arrive que certains produits, pourtant irrémédiablement à la ramasse, parviennent à survivre à la concurrence des jeunes loups aux dents plus longues et aux performances plus mieux. (le Terminator modèle T-800 par exemple). Généralement, la cause cette survivance contre-naturelle tient à l’image « cool » que lesdits produits ont réussi à s’attacher, raison suffisante pour qu’une part non-négligeable et assez virulente des consommateurs/utilisateurs modifie son comportement, et s’érige en défenseur farouche des vieilleries en question. Parmi tous les reliquats d’un passé archaïque amoureusement conservés par ces aficionados du vintage, on trouve naturellement des choses en lien avec la musique, dont l’objet contre lequel sera dressé le suivant réquisitoire: le vinyle.

Car le vinyle ne s’est pas contenté de subsister dans son petit marché de niche, comme il aurait dû. Non, le vinyle s’est payé le luxe de redevenir à la mode, au point de venir concurrencer les autres supports musicaux, voire pire, de les remplacer. L’idée de cette article est d’ailleurs venue à votre serviteur après que ce dernier ce soit rendu compte avec émoi qu’Indians(artiste en première partie de Perfume Genius) n’avait apporté avec lui que des EP 7 » sur le stand de merchandising. Résultat, un Schattra à la fois perplexe et dépité, qui est reparti du Café de la Danse sans la galette qu ‘il convoitait. Pas glop.

Bref, prenant à contre-pied les nombreux et influents défenseurs de ces rondelles noires, j’ai décidé de revêtir la robe de l’avocat général dans le procès en réhabilitation du vinyle. Une plaidoirie en cinq arguments, à la fin de laquelle j’espère avoir convaincu tous mes excellents lecteurs/jurés de la droiture et de la justesse de ma cause.

*: Insérez ici le numéro adéquat. Je n’ai pas envie de revenir tous les ans actualiser cette page.

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JE N’AIME PAS LES VINYLES PARCE QUE:

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I. C’est lourd et encombrant

Ce à quoi on me répondra: « Qu’est-ce que tu en sais? Tu as fait des mesures peut-être? ». Il est vrai que de prime abord, vinyles et CDs semblent se valoir plus ou moins en terme de poids et de volume. Les premiers sont certes beaucoup plus grands que les seconds, ils ont pour eux leur taille de guêpe et un « emballage » en carton, a priori plus léger que le boîtier en plastique de leurs rivaux. C’est en tout cas la réflexion que je me suis fait au début de mon enquête, et devant cette conclusion préliminaire trop normande à mon goût (p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non), j’ai décidé de pousser les investigations à un stade scientifique. Eh oui.

Bref, prenons un échantillon de vinyles et de CDs, et comparons leurs caractéristiques physiques pour déterminer quel format est le plus avantageux en matière d’encombrement.

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Le Poids:

Verdict sans appel délivré par mon fidèle pèse-bagages: les vinyles sont trois fois plus lourds que leur équivalent en CDs (1,5 kilogramme contre 500 grammes).

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Le Volume:

Ces tables de conversion de cm en cm³ avaient bien un usage pratique, finalement. Après mesure, la pile de six CDs de l’échantillon occupe un volume d’environ 1100cm³ (12,4 x 14,2 x 6,2), tandis que celle de vinyles, avec un peu moins de 3000cm³ (31,4 x 31,4 x 3), s’avère prendre presque trois fois plus d’espace.

Conclusion: le vinyle c’est bien à condition d’avoir des lombaires de déménageur et un emplacement premium chez Une Place En Plus. Étudiant(e) ou jeune actif(ve), toi qui peut compter tes mètres carrés d’espace disponible sur les doigts de la main, tu sais quel support choisir pour enrichir ta discothèque.

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II. C’est peu pratique

Pour cette nouvelle démonstration, je pars du principe que mon lectorat est majoritairement composé de gens nomades et pressés, et non pas de moines/nonnes trappistes résidant dans un prieuré vide sur les îles Lofoten. Je pose également l’hypothèse que les personnes lisant ce billet sont familières des contraintes de la vie urbaine contemporaine, faite de trajets incessants d’un point A à un point Autre, trajets pendant lesquels et le temps et l’espace disponibles à l’écoute de musique sont limités et/ou fluctuants. Enfin, je suppose qu’à la fin de sa journée, mon lecteur type, vidé après une journée à courir à droite et à gauche, succombe à un accès de flemme aussi compréhensible qu’irrésistible.

Mais bon, les irréductibles du vinyles peuvent tout de même emporter leur musique partout, la preuve.

Si ces trois conditions sont remplies, vous comprendrez que l’individu dont il est question dans le paragraphe introductif ci-dessus n’en ai pas grand chose à carrer des soi-disantes performances supérieures du vinyle en terme de qualité d’écoute, son plus chaleureux, bonification avec le temps et autres goûts de sous-bois dont on lui rabâche les oreilles. Car ce que notre homme/femme/être recherche, c’est avant tout de pouvoir évacuer les petites tracasseries du quotidien l’espace d’un instant, en déversant dans ses cages à miel une grande rasade de décibels euphorisants, et ce, le plus facilement possible. Et quand il suffit de presser un bouton pour s’injecter un shot avec un MP3 classique, prendre son pied via un vinyle nécessite au contraire tout une cérémonie, fondamentalement incompatible avec toutes les contraintes précédemment énoncées. Jusqu’à preuve du contraire, prendre le bus/métro/RER/tram avec sa platine n’est pas une idée des plus brillantes, alors que les baladeurs numériques actuels se glissent sans problème dans toutes les poches. Bien sûr, le son compressé est une triste petite chose, mais on ne demande pas un aspirine d’avoir un goût de praline, seulement de remettre un semblant d’ordre dans l’unité centrale. De toute façon, même la restitution la plus fidèle ne pèse pas lourd face au brouhahas constant du quotidien, alors pourquoi sortir le grand jeu dans cet environnement hostile?

De retour au bercail, l’homo transitus dispose certes de conditions plus favorables au recours au bon vieux vinyle, mais encore faut-il qu’il accepte de se plier au rituel du changement-de-face-au-milieu-de-l’album, étape qui n’a rien d’une partie de plaisir quand on souhaiterait simplement profiter de la musique jouée sans bouger le petit doigt. Le vinyle est un virtuose un peu simplet, qui a besoin qu’on se penche sur son cas toutes les vingt minutes, au lieu d’enquiller les morceaux comme toute playlist se respectant.

Enfin, même en supposant que cette distinction entre écoutes « publiques » et « privées » ait été intégrée par notre individu, qui a choisi d’utiliser le MP3 pour la première et le vinyle pour la seconde, reste le problème épineux de la numérisation des morceaux. Si cette opération tient de la formalité pour la musique gravée sur CD, elle relève du parcours du combattant pour celle piégée dans les sillons d’un vinyle. Des solutions existent, certes. Toutes horriblement galères à mettre en place, et sans garantie de résultat. Mais elles existent. Joie.

Présenté comme ça, ça a l’air presque raisonnablement simple. Presque. (© http://www.jean-christian-michel.com)

Au final, le vinyle est un support bien trop contraignant pour répondre aux attentes des auditeurs du troisième millénaire, qui veulent être accompagnés par leur musique où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent. Prisonnier de sa platine et marginalement compatible avec les technologies de partage et de duplication de fichiers actuelles, papi vinyle n’est plus du tout en phase avec son époque. Aux orties, le vioque.

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III. C’est cher

D‘accord, le vinyle a un cachet et une classe auquel le banal CD ne peut pas prétendre. Il faudrait être de sacrée mauvaise foi pour ne pas admettre que cette fameuse galette noire est un bel objet, dont la simple manipulation met déjà en joie le mélomane. Rien d’aussi sexy avec le CD, que l’on trimballe sans beaucoup de considération de son boîtier jusqu’à la chaîne hi-fi ou l’ordinateur. À en juger par l’état déplorable de certains spécimens bazardés à vil prix en brocante, certains utilisateurs peu scrupuleux n’hésitent pas à détourner ces innocentes rondelles de leur usage premier, en les utilisant comme shurikens, planche à découper ou ustensile à tartiner. C’est moche.

Pour déplorables que soient ces pratiques, elles peuvent en partie s’expliquer par le fait que le CD coûte beaucoup moins cher que le vinyle, la « crise » actuellement traversée par l’industrie musicale ne faisant que renforcer cet état de fait, au point qu’il n’est plus rare de trouver des albums plus chers en version MP3 (donc totalement dématérialisés) qu’en version CD. Cherchez l’erreur.

À l’inverse, le vinyle, catalogué « produit de luxe » depuis son récent retour en grâce, affiche des tarifs bien plus élevés, ce qui convainc généralement ses acquéreurs à le traiter avec un soin particulier. À titre d’exemple, l’album le plus vendu au cours de l’année écoulée (21 d’Adele) coûte 22 euros en version vinyle, 14 euros en version CD, et 10 euros en version MP3. Autrement dit, privilégier la version téléchargeable permet d’obtenir en sus l’album précédent de la James Bond girl et son live à l’iTunes festival, pour le prix du 21 vinyle. Jeu, set et match.

Et comme si cela ne suffisait pas, le vinyle est non seulement plus cher à l’achat, mais il nécessite également un investissement bien plus conséquent que ses rivaux pour délivrer sa musique. Ainsi, selon le dossier Idée Reçue :Le Vinyle Est Meilleur Que Le MP3, là où une bonne platine CD se négocie à environ 500 euros, une installation vinyle digne de ce nom (cellule de lecture + platine + préampli) se chiffre plutôt entre 1.250 et 1.750 euros. Gloups.

Verdict: le vinyle fera certes les beaux jours de vos oreilles, mais pas avant que vous ne vous soyez délestés de tous vos organes redondants (ainsi que de ceux de vos proches). Le comble du mélomane: casquer autant.

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IV. C’est un business qui nous prend pour des vaches à lait

J‘ai pu lire à de multiples reprises que le vinyle était considéré comme les disquaires indépendants comme une de leurs rares voies de salut, de part sa profitabilité plus importante et la concurrence encore assez limitée des grandes chaînes de distribution sur ce secteur. Soit.

Je n’ai rien contre ces disquaires, que je considère au contraire comme des individus héroïques, livrant une bataille franchement mal barrée contre des géants financiers qui voudraient faire de la musique un simple générateur de profits. Ces Don Quichottes contemporains ont donc toute ma sympathie et ma considération, même si je dois avouer que les tarifs pratiqués dans leurs échoppes me laissent souvent rêveurs. Mais il est vrai que quitte à payer un album plus cher, parce que distribué par un indépendant, autant prendre la version la plus haut de gamme, histoire de ne pas faire les choses à moitié.

Seulement, l’équation n’est pas aussi simple que ça, car s’il est certain que le vinyle est plus cher, est-on vraiment sûr que le son qu’il produit est de meilleure facture que ces concurrents? Cette question, qui fera hurler les puristes de la cire, mérite toutefois d’être posée, car si la fréquence d’échantillonnage plus limité des CDs et la compression des fichiers MP3 ont en effet conduit à un son de qualité inférieure, les technologies actuelles permettent (ou plutôt, permettraient) de passer outre ces limitations. Jamais à court de bonnes idées, l’infatigable Neil Young est d’ailleurs en train de finaliser son projet PONO, aka le toblerone qui te permettra d’avoir la même qualité d’écoute que les artistes en studio. Pas de quoi effrayer iTunes, mais espérons que cette initiative donne à la marque à la pomme des idées dans le futur (Neil s’est d’ailleurs lancé dans le projet après qu’Apple l’ait envoyé balader sur le sujet). Quant aux supports tangibles, on sait déjà faire aussi bien, voire mieux que le vinyle en douze centimètres de diamètre: Super Audio CD et DVD Audio se tirent la bourre pour déterminer qui sera la galette du futur, qui aura l’honneur de remplacer le vénérable CD le temps venu. Bref, l’argument du « vinyle = son de meilleure qualité » ne tient pas.

Seulement, et c’est là que ça devient problématique, ce raccourci un peu facile constitue aujourd’hui l’argument de vente principal du vinyle, et justifie du même coup des campagnes de réédition d’albums plus ou moins innocentes de la part des maisons de disques, persuadées de pouvoir faire du neuf (et donc du fric) avec du vieux. Le vinyle se fait collector, ce qui ne contribue pas vraiment à faire baisser son prix. Le message (implicite) envoyé aux fans – qui sont des êtres à la rationalité profondément altérée, comme chacun sait – est donc le suivant: « si tu aimes tellement cet artiste, alors tu dois écouter sa musique dans les meilleures conditions possibles, donc tu dois acheter ce magnifique vinyle au tirage soigneusement limité. Il n’y en aura pas pour tout le monde, alors dépêche-toi de passer commande de ton exemplaire ». Le génie de la manœuvre consiste à faire un distingo informel, mais bien présent, entre le/a « groupie », animal décérébré qui achète tout et n’importe quoi (dont les coffrets méga deluxe avec posters, autocollants et porte-clés) et l’authentique fan, qui lui/elle se concentre uniquement, et à juste titre, sur la musique. Pris au piège de son hubris, le consommateur accepte donc de claquer son pognon chèrement gagné dans du vinyle, rien que pour prouver au monde que lui/elle, c’est un(e) vrai(e), un(e) pur(e), un(e) authentique. Machiavélique.

Et le fan de hurler cette phrase bien connue: « ILMELEFOOOOOOO!!!! »

Bref, messieurs et mesdames les distributeurs de musique, il ne faudrait pas nous prendre pour des jambons non plus. Exploiter le filon de la nostalgie pour faire votre beurre (et nous le vendre), d’accord, mais essayer de nous convaincre que le vinyle est le support des « vrais » mélomanes, avec tous les sous-entendus que cela implique pour nous autres fans pas forcément assez cyniques pour détecter les fils blancs qui cousent la manœuvre, franchement, ça craint.

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V. Ce n’est pas aussi durable que ce qu’on voudrait nous faire croire:

Finissons ce brûlot avec un argument des pro-vinyles que je trouve assez spécieux, la soi-disante plus grande résistante aux outrages du temps et de l’usage répété de leurs précieuses galettes noires. J’ai ainsi pu lire qu’un heureux possesseur d’une très vieilles pièce se vantait que sa précieuse relique sonnait comme au premier jour, malgré ses soixante ans bien tassés (sous-entendu: « ce n’est pas un CD qui tiendrait aussi bien la route, ha! »). Mouais. Bof.

Notez le design soigneusement étudié pour faciliter la transition du vinyle au CD.

Premièrement, précisons qu’à l’heure actuelle, des CDs de soixante ans, ça n’existe pas encore, les plus vieux spécimens de ces rondelles irisées (soit Une Symphonie Alpestre de Richard Strauss et The Visitors de ABBA) venant tout juste de fêter leurs trente ans. Rendez-vous en 2042 pour voir si une comparaison peut être établie entre les deux supports. D’ici là, vous attendrez avant de tirer des conclusions définitives.

Deuxièmement, s’il est tout à fait vrai que les CDs s’usent à force d’être lus par des machineries beaucoup plus traumatisantes que ce que l’on voudrait nous le faire croire (mention spéciale au lecteur DVD de mon portable, dont les numérisations atteignent parfois la barre des 90 décibels… séances d’interrogatoires musclées qui laissent des traces), et laissent les disques avec des séquelles assez pénibles, les vinyles sont également concernés par les ravages de la senescence. Seulement, si les défaillances du CD sont vertement critiquées, celles du vinyle sont au contraire excusées, voire revendiquées, en un bel exemple de discrimination pas tellement positive. Et les aficionados des 33 tours de vanter le son riche de leurs poulains, considérant que les « clicks » et les « crackles » qui parsèment la lecture de l’œuvre apportent une réelle plus-value à cette dernière… Ça, c’est un album qui a vécu, môssieur, et qui porte fièrement les marques de toutes ses années de service! Curieusement, on est bien moins conciliant et compréhensif envers un CD qui déraille, et c’est bien dommage.

En plus de cela, le mode de lecture des vinyles, « organique » pour les uns, « archaïque » pour les autres, vient mettre à mal le statut d’invulnérabilité de ces derniers. Doublement même, puisque à chaque écoute, on abîme à la fois le disque (qui perd peu à peu ses fréquences aiguës, mais comme l’oreille humaine suit le même chemin vers la surdité, ça ne gêne pas les vieux de la vieille) et le diamant de la platine. Le CD est (théoriquement) à l’abri de ces sévices, même si les occasions ne manquent pas d’endommager ses micro-sillons dans la vie quotidienne.

À quand les crèmes anti-rides pour vinyles?

Troisièmement, le vinyle souffre (ou peut souffrir) de problèmes contre lesquels le CD est partiellement ou totalement immunisé. A-t-on jamais entendu parler d’un CD voilé à cause de la chaleur? Moi non. Ah, et cette fâcheuse tendance qu’à le vinyle à attirer à lui toutes les particules de poussière de la pièce… Saleté d’électricité statique.

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.Au final, le mythe de la meilleure durabilité du vinyle se révèle être bâti sur des observations franchement biaisées plutôt que sur des mesures purement scientifiques, qui auraient au contraire toutes les raisons de tourner au désavantage du grand ancien. Ce n’est pas pour rien que le CD s’est imposé comme le support de référence en l’espace de quelques années, tout de même.

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CONCLUSION

 

Le revival actuel du vinyle me semble plus tenir de l’effet de mode que d’un véritable engouement retrouvé pour un support qui a fait son temps et clairement affiché ses limites. On est certes tout à fait en droit de préférer recourir aux services de ces galettes grand format, auxquelles sont attachés les meilleurs souvenirs de l’épopée de la musique « populaire ». À l’époque, on en vendait des millions, chaque semaine ou presque voyait la sortie d’un nouveau chef d’œuvre, et on pensait encore qu’un bon solo ou quelques lignes bien senties pouvaient changer le monde… Mais ça, c’était avant. D’ailleurs, l’idylle-vinyle ne serait-elle pas autre chose que l’expression instinctive et indistincte d’une nostalgie certaine pour un passé glorieux et glorifié? Ça se débat.

Lors, pour tout mal barré qu’il apparaisse, gageons que le futur nous réserve encore quelques bons moments auditifs, et cessons de nous lamenter sur la médiocrité (supposée) des temps qui courent. Il ne tient qu’à nous de nous botter le cul pour essayer de les rattraper. Adieu donc vinyle, reliquat d’un âge d’or qui n’a plus besoin de toi pour se prolonger. Je ne t’ai jamais vraiment connu (tant mieux, tant pis), et je n’ai pas envie de commencer maintenant. You were good in your time.

Illustration © Bénédicte

K.W.A.S.S.A. : SUSANNE SUNDFØR

À l’occasion de l’annonce de sa venue en France (10 Novembre prochain au Point Éphémère) pour un concert unique, et dans l’espoir de l’aider à élargir sa fanbase française, j’inaugure un nouveau type de rubrique dans ce blog, dédiée non pas à la revue d’un festival ou d’un concert, mais à la présentation d’un ou une artiste et de son œuvre.
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Par souci d’utilité et d’originalité, les noms couverts dans cette série que nous (moi c’est sûr, vous peut-être moins) espérons tous être longue et variée ne seront pas les plus connus de l’auditorat hexagonal. Pas que je me considère comme un détecteur de talents particulièrement intuitif – même si j’essaie comme tout un chacun de précéder la tendance au lieu de la suivre bêtement – mais quitte à exposer (une partie de) ma vie au vu et su de tous les êtres humains disposant d’une connexion internet, autant favoriser la biodiversité de cette grande jungle qu’est le web en essaimant des avis sur de jeunes pousses prometteuses et encore méconnues du plus grand nombre plutôt que de favoriser les monocultures pop-rock. Point de K.W.A.S.S.A.* consacrés aux Stones (je ne suis pas géologue), aux Beatles (je ne suis pas entomologiste), à Led Zep (je ne suis pas ingénieur aéronautique) ou encore aux Doors (je ne suis même pas ébéniste, hé!) donc.
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Commençons alors notre saga avec une des artistes les plus enthousiasmantes que j’ai eu la chance de découvrir ces dernières années. Et en tant que jeune vieil aigri musical, souffrant d’un penchant prononcé à la glorification du passé et au dénigrement du présent, laissez-moi vous dire que ce n’était pas gagné d’avance. Comme vous l’aurez deviné si vous avez au moins lu le titre de l’article, cette personne miraculeuse a pour nom Susanne Sundfør (et je me fais un devoir d’orthographier son patronyme correctement, même si je n’ai toujours pas trouvé le raccourci pour taper la lettre ø). Artiste, et non pas chanteuse ai-je écrit, car la démarche de la native de Haugesund, Norvège (mais vous l’aviez déjà deviné, malins que vous êtes… il y a des signes qui ne trømpent pas) s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large que la simple performance vocale. Interprète, mais également auteur, compositeur et designer d’univers musicaux, Susanne Sundfør couvre un spectre étendu de disciplines artistiques. En plus de cela, le terme « artiste », parce qu’il ne fait pas la différence entre les deux sexes, lui convient merveilleusement bien, comme nous le verrons plus tard.
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*: ce qui veut dire (je sais que tu te le demandes en ton fort intérieur, sans oser demander) Kind Words And Something Substantial About… Les maîtres mots de ce genre d’exercice seront donc le prosélytisme et l’abondance, tout un programme. En plus, ça évoque une chanson de Vampire Weekend, donc je suis assez content de moi.
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Son premier album, éponyme, sort en Norvège en 2007, où il reçoit un accueil critique et commercial très favorable. Porté en haut des charts par deux singles, Walls et I Resign, démontrant pleinement le talent de songwriter de Miss Sundfør, il sera consacré au cours de la cérémonie du Spellemannprisen 2007 (l’équivalent de nos Victoires de la Musique, généralement en beaucoup mieux) et permettra à Susanne de repartir avec le prix d’artiste féminin de l’année, non sans avoir indiqué lors de la remise du prix qu’elle se considérait d’abord comme une artiste, et non comme une femme (déclaration qui contribuera à la faire étiqueter comme artiste féministe engagée par les médias norvégiens).Ce premier opus est marqué par l’emploi d’instruments acoustiques, en particulier le piano, que Susanne met à contribution avec une efficacité redoutable. Forte d’une formation à la fois classique et jazz, elle se montre aussi bien capable de composer des titres à la dynamique indéniablement pop, comme l’introductif I Resign, que de s’aventurer dans des sphères plus dépouillées et contemplatives, tel le mélancolique Torn To Pieces. Deuxième instrument mis particulièrement en avant: la guitare sèche, que l’on retrouve aux commandes de trois morceaux: Gravity, The Dance et Morocco. Enfin, on remarque l’utilisation d’un ensemble de cordes sur plusieurs titres (Dear John, The Dance, Morocco), penchant classique qui se confirmera sur les deux albums studio suivants.Mais le principal atout de Susanne Sundfør reste sa voix. Encore un peu « brute » par certains aspects sur ce premier opus, elle cependant déjà la force (I Resign), l’expressivité (le diptyque Torn To Pieces/Day Of The Titan, attaqué avec une mélancolie tourmentée et conclut par une imprécation vengeresse et exutoire) et l’aisance déconcertante (The Dance) qui constituent encore aujourd’hui les marques de fabrique de la Norvégienne. Mais comme il l’a été annoncé plus haut, ce serait faire une grossière erreur de jugement que de considérer Susanne Sundfør comme une simple chanteuse à voix.

Les paroles qui accompagnent chaque morceau révèlent ainsi à l’auditeur attentif (et anglophone) des capacités littéraires certaines et une aspiration forte à traiter son sujet d’une manière novatrice. Certes, ce premier album ne parle pas de grand chose d’autre que d’amour et de ses conséquences, souvent malheureuses dans les chansons de Sundfør (qui confirmera par la suite ce penchant pessimiste avec The Brothel) et en cela ne peut guère s’élever en parangon de l’originalité. Douleur de l’absence, renoncement, regrets, déchirement, désenchantement…  Susanne Sundfør semble avoir fait sienne la formule d’Aragon: il n’y a pas d’amour heureux, et ne trouver un peu de joie de vivre qu’après s’être résignée à ne plus croire au mythe de l’idylle éternelle (I Resign, morceau OVNI de la discographie de Susanne tant par le fond, avec ses paroles  ouvertement prosélytiques, que par la forme, résolument pensée à destination des radios grand public).

On peut également regretter les formules ampoulées et éculées que l’on retrouve sur certains titres, en particulier Dear John, (« The universe is just waiting for another transformation » ou encore « I’ve seen blood on hands of an innocent nation »… c’est niet pour moi), à mettre sur le compte de la jeunesse de l’auteur au moment de la rédaction des lignes incriminées. Tout le monde n’a pas la plume de Bob Dylan quand il s’agit de jongler avec des concepts abstraits et des références métaphysiques sans se les reprendre sur la figure (écoutez le maître donner un masterclass sur cet art délicat et hautement casse-gueule pour les  songwriters en herbe: Jokerman*).

Cependant, l’interprétation magistrale de Susanne rattrape à elle seule les quelques platitudes incriminées et emporte l’adhésion du même coup. C’est tout l’art des grands interprètes de faire oublier au public la banalité ou la maladresse d’un texte par la manière qu’ils ont de le chanter (voilà sans doute pourquoi Élie Semoun ne s’est pas hasardé à reprendre Que Je T’Aime de Johnny sur sa galette perso – ce dont je lui suis infiniment reconnaissant – ). Mais on trouve aussi quelques lignes ciselées avec soin sur l’album, le genre de formules que l’on prend plaisir à reprendre en chœur à chaque fois que l’on écoute le morceau qui les contient. Que dîtes vous par exemple de l’assassin:

..I wanna be your enemy/I wanna be everything you fear/I wanna love you, I wanna lynch you, I’ll leave you there/I wanna silence you, so you can’t say you little prayer.

qui orne le pont de Day Of The Titan? Bien envoyé n’est-ce pas? Qui s’y frotte s’y pique.

S’il comporte beaucoup d’éléments que l’on retrouvera dans les disques suivants de Susanne (voix et piano mis très en évidence, emploi récurent d’une section de cordes, prédilection pour les sujets sombres, continuité entre certains morceaux qui semblent ne former qu’un seul ensemble à l’écoute, présence d’un titre instrumental), ce premier album se démarque cependant franchement de ses successeurs sur d’autres points.

Son atmosphère pop-folk, assez légère malgré les thèmes explorés, ne se retrouvera ainsi ni sur The Brothel ni sur The Silicone Veil, tous deux marqués de l’empreinte d’une electro à la beauté glaciale et crépusculaire. Cette évolution musicale se reflètera également au niveau des paroles, les textes directement basés sur des expériences personnelles laissant place à des tableaux plus imagés, voire poétiquement sibyllins. Autre transition marquée, les arrangement seront désormais pris en main par Susanne elle-même, épaulée par le producteur et multi-instrumentiste Lars Horntveth (Jaga Jazzist, The National Bank), qui deviendra ainsi pleinement maîtresse de la direction artistique et esthétique de ses productions. Exit donc les guitares omniprésentes sur certains titres du premier album, et qui se contenteront de discrètes et ponctuelles interventions par la suite. Exit aussi les chœurs « gospel » de I Resign, remplacés par un gros travail d’overdubs que Susanne assurera seule, comme on peut déjà l’entendre sur le résolument « pré-bordélique » Day Of The Titan. Cette mainmise absolue sur les parties vocales aura pour autre conséquence de faire de Morocco le seul duo (chanté avec Odd Martin Skålnes) figurant sur un album solo de Sundfør.  Exit enfin les hidden tracks (même si dans le cas présent, on peut plus parler de hidden bonus, le cadeau en question étant une version instrumentale de The Dance, démarrant sept minutes après la fin de After You Left), devenues franchement has been depuis l’avènement du MP3.

*: Paroles et traduction ici

Face au succès rencontré par ce premier effort en Norvège, Susanne Sundfør enregistre une version que l’on pourrait qualifier de live dans sa forme, si tant est qu’on puisse qualifier de tel une prestation réalisée sans public. Comme son nom l’indique, Take One (Première Prise) a donc été capté en une seule fois, Susanne livrant pour l’occasion des versions dépouillées (piano/guitare-voix) des titres de son premier opus. S’il ne réédite pas la performance commerciale de ce dernier, ce nouvel album apporte confirmation du talent de compositrice et d’interprète de la jeune Norvégienne, capable d’embarquer l’auditeur dans son monde même sans recourir aux arrangements sophistiqués de la version studio.

La setlist diffère quelque peu de celle de la première galette, et Morocco a logiquement disparu (tant mieux d’ailleurs, je trouve que c’était la chanson la plus faible du lot), mais le reste est une retranscription fidèle du contenu de cette dernière, ainsi qu’une chance pour les fans « tardifs » (comprendre qui n’ont découvert Susanne Sundfør qu’au début des années 2010) d’entendre en live, ou presque, des titres que Susanne ne joue plus guère en concert aujourd’hui.

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3 ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour que le deuxième album voie enfin le jour. Enfin, le jour, façon de parler! Un seul regard à la pochette suffit à se convaincre que Susanne a changé de catégorie, et que l’époque (presque) guillerette de I Resign et autres Walls appartient au passé. Le pimpant rouge-gorge crayonné des débuts a laissé place à un vol de corbeaux, et la verte prairie au turquoise gothique d’un intérieur élégant mais anxiogène. Bienvenue dans The Brothel.

À l’origine de ce nouveau projet qui a du faire tomber de sa chaise plus d’un chroniqueur musical, persuadé que le deuxième disque de Sundfør exploiterait le même filon que son prédécesseur (pourquoi changer une recette qui marche?), une collaboration artistique et pas mal de galères. Les secondes étant d’ordre personnel, je passerai rapidement dessus (voilà, c’est fait) pour me concentrer sur la première. Entre 2007 et 2009, Susanne a en effet travaillé avec la plasticienne Kristin Austreid sur plusieurs projets fusionnant les installations de la seconde (la photo de la pochette a d’ailleurs été prise au cours d’une exposition) avec la musique de la première. On peut donc voir dans The Brothel la continuation de ce dialogue entre les deux artistes, en même temps qu’un acte de catharsis.

Car si on devait résumer l’esprit de l’album en un seul mot, « ténébreux » remplirait parfaitement la mission. Pas besoin d’aller bien loin dans l’écoute pour se retrouver plongé dans un univers onirique aussi raffiné que glacial, aussi sensuel que dangereux… un peu comme les maisons closes d’après lesquelles le disque a été nommé:

Purple pavement/Crooked fingers knocking on windows without souls/Bodies are swinging from rooftops and poles

The Brothel s’ouvre avec le morceau éponyme, déambulation de plus de six minutes à travers un paysage à la glauque splendeur, où les ombres des puissants au sourire doré croisent celles de parias n’ayant même plus la force de se désespérer sur leur sort. Évocation terrible et poignante d’un monde parallèle duquel il est vain de tenter de s’échapper, où la survie passe par un renoncement, un détachement envers sa double condition d’animal et de dieu/déesse. Gladiateurs et prostituées errent, vivent et meurent dans un microcosme crépusculaire régi par des règles iniques mais inviolables, et dans lequel Dieu n’a pas sa place (parallèle intéressant avec I Resign, morceau d’ouverture du précédent album, qui célébrait au contraire la libération « de la pauvreté et de l’enfer »). Il y a toutefois une leçon à tirer de ce premier tableau d’une noirceur consommée: la beauté peut s’épanouir même depuis le terreau le plus fangeux et ne resplendit que plus dans les ténèbres. The Brothel est en effet un morceau d’une splendeur sublime, dans lequel Susanne dévoile toute l’étendue de son talent d’interprète, appuyée par les arrangements magistraux de Lars Horntveth.

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Les neuf autres morceaux que comptent l’album sont autant de passerelles vers d’autres paysages, d’autres scènes de cet univers nocturne et impitoyable, et pourtant terriblement attirant, issu de l’union baudelairienne entre le beau et le mal. Voyez donc la poétesse déchue Lilith allumer et éteindre la lumière rouge à sa fenêtre chaque nuit, contemplez ses consœurs d’infortune, Black Widow et Selena, qui avaler le cœur de son malheureux amant, qui réduire à l’esclavage le dernier honnête homme de la ville jusqu’à ce qu’il devienne son âme damnée, son Knight Of Noir. Partagez un Turkish Delight  avec Susanne et succombez à l’ivresse sacrée provoquée par les interminables nuits de l’hiver polaire, ou bien aventurez vous hors de la cité et errez quelque temps dans les sous bois enneigés (As I Walked Out One Evening). Vous pouvez même tomber amoureux si cela vous chante (It’s All Gone Tomorrow), mais n’espérez pas vous échapper de la cage sans barreaux qui est à présent la vôtre. Le maître (O Master) veille, et mieux ne vaut pas penser au destin de ceux et celles qui ont tenté de le défier… Quand vous aurez réalisé que votre prison n’a absolument aucun échappatoire, il sera bien temps de regretter l’insouciance de l’enfance (Lullaby) et les proches que vous avez laissé derrière vous (Father Father) pour vous rendre dans la ville… dont vous ne repartirez jamais.

S’il est si facile de laisser son imagination ré-assembler les morceaux de The Brothel pour composer sa propre tragédie musicale, c’est que l’album est d’une remarquable unité. Là où Susanne Sundfør s’était dispersé dans plusieurs directions différentes et explorait plusieurs ambiances  (résultat du en grande partie à l’aspect « best of » de l’album et au fait que Susanne n’a pas eu la mainmise sur les arrangements et la production de ce dernier), son successeur est un monochrome parfaitement décliné, dans lequel aucun titre ne vient contraster violemment avec les autres. Même les chansons les plus pop de l’ensemble, tel que It’s All Gone Tomorrow ou Turkish Delight (qui ont d’ailleurs été utilisées comme singles) conservent en effet cette teinte douce-amère que l’on retrouve dans le reste des compositions. Une absence de dissonance qui résulte de  l’utilisation d’une palette limitée d’instruments, au premier rang desquels on retrouve bien sûr les claviers fétiches de Sundfør. Celui du piano qui l’avait accompagné sur son premier effort bien sûr, mais d’abord et avant tout celui du Fender-Rhodes, dont les vibratos vaporeux s’accordent merveilleusement à la voix de Susanne et contribuent fortement à l’atmosphère onirique qui se dégage de l’album. Enfin, les synthétiseurs font un retour fracassant après s’être invités sur la conclusion de Day Of The Titans, et entraînent l’auditeur dans l’autre galaxie promise dans Lullaby.

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Au chapitre des  collaborations reconduites, l’ensemble à cordes qui avait habillé quelques titres de Susanne Sundfør revient lui aussi en force, apportant une majesté tragique ici (It’s All Gone Tomorrow, débuté et conclus dans la stridence anxieuse et magnifique d’une escadrille de violons et violoncelles), une profondeur lyrique là (guettez son intervention, capitale mais « souterraine », lors de la construction du climax de The Brothel), et si les guitares ne peuvent plus prétendre jouer un rôle de premier plan, elles font également quelques interventions remarquées sur certains morceaux: rythmique apaisante à la conclusion de Lilith, overdubs discrets mais judicieux sur Knight Of Noir, on aurait tort de réduire leur participation au son de The Brothel à portion congrue. Ce dernier bénéficie également de la contribution d’instruments plus exotiques, tel que le clavecin, les timbales (timpani), la sansula ou encore le marimba. Mais c’est d’abord la tessiture chaude et profonde de la clarinette basse (instrument de prédilection de Lars Horntveth) qui se remarque dès la première écoute, puisque c’est elle qui tient la vedette sur  As I Walked Out One Evening. Comment ne pas tomber aussitôt amoureux de la douceur de ce bois injustement méconnu, et dont Berlioz disait tant de bien? Enfin, impossible de clore cette revue instrumentale sans évoquer le rôle absolument central qu’occupe la réverbération dans The Brothel: chaque note continue à hanter l’oreille et l’inconscient de l’auditeur longtemps après qu’elle ait été jouée. Ces échos lointains font plus que simplement enrichir et embellir le son de l’album, ils renforcent l’impression d’intemporalité que véhiculent les paroles de Sundfør: on ne sait plus très bien si le drame raconté par les différents morceaux appartient à un passé révolu ou se déroule sous nos yeux.

Les paroles justement, parlons-en (si je puis me permettre). Comme on pouvait s’y attendre, elles n’ont pas grand chose à voir avec celles du premier disque. Le propos est évidemment différent (concept album oblige), mais le style a également évolué, en mieux. Susanne Sundfør a répété a plusieurs reprises que la littérature constituait une de ses sources d’inspiration principales et en effet, références et clins d’œil plus ou moins évidents parsèment ses textes. Étant un fan fini de Bashung (et de ses paroliers Bergman et Fauque), j’apprécie particulièrement les artistes qui prennent le risque de coucher sur le papier leurs sentiments sans les rendre expressément intelligibles au non-initiés (c’est à dire le reste du monde): on ne comprend certes pas tout du premier coup, mais quelle satisfaction de « décoder » petit à petit leur propos, chaque écoute apportant un élément nouveau! Si vous éprouvez aussi un plaisir coupable à vous triturer les méninges sur le moindre vers un peu abscons, The Brothel constitue un bon terrain de jeu. Il y a même des chances que vous appreniez deux ou trois choses pour votre culture personnelle, si vous allez jusqu’au bout de vos tendances compulsives.

Et même si vous ne goûtez pas à ce genre de défi, vous pouvez toujours vous contenter de savourer la voix de Susanne Sundfør, sans chercher à comprendre l’entièreté de son propos. Enfin, sa voix… Je devrais plutôt parler de ses voix, tant les overdubs vocaux sont nombreux sur l’album. Plus question pour Susanne de laisser à d’autres le soin de réaliser les chœurs sur ses compositions, comme ce fut le cas sur I Resign, et si on devine que ce parti pris a du entraîner d’interminables prises  pour parvenir à un résultat final aussi complexe, abouti et magnifique, le jeu en valait très largement la chandelle. Fermez les yeux, et essayez de suivre tous les contrechants de Father Father, ou d’isoler les harmoniques de Black Widow. Si vous y arrivez, frottez vous ensuite au deuxième refrain de The Brothel, dans lequel on peut entendre un vers mystérieux. Impossible d’en saisir le sens (bienvenue au club)? L’important est ailleurs: vous avez pu vous rendre compte que l’extrême sophistication des parties chantées de morceaux de Susanne Sundfør répond à la fois à des critères esthétiques et symboliques. Lucky you.

Si The Brothel désorienta le public norvégien, qui avait laissé Susanne en 2007 sur quelques chansons remplies de fleurs et de peines de cœur, il sut également reconnaître ce nouveau disque pour ce qu’il était, c’est à dire un chef d’œuvre d’une noirceur indéniable, mais un chef d’œuvre tout de même. L’album se classera immédiatement en première position des charts nationaux au moment de sa sortie, une place qu’il conservera quatre semaines consécutives, pour trente semaines de présence d’affilée. Deuxième album le plus vendu en Norvège en 2010, The Brothel  consacre Susanne Sundfør comme l’une des artistes majeures de sa génération. L’accueil critique, également excellent, se doubla cependant d’une polémique lorsque Sundfør refusera sa nomination au Spellemannprisen 2010 dans la catégorie « artiste féminine de l’année », une décision cohérente par rapport à sa déclaration lors de la remise du même prix trois ans plus tôt, et qui ré-enclenchera le débat sur l’égalité entre les genres au sein du pays (que l’on ne peut pourtant pas qualifier de bastion du machisme). Elle ne repartira cependant pas bredouille de la cérémonie, le jury lui attribuant le prix de « compositeur de musique populaire » de l’année.

Les corbeaux étaient là. Moi aussi.

Face à une telle réception, il était somme toute assez logique que Sundfør tente enfin sa chance à l’international, une étape qu’elle avait toujours voulu franchir depuis le début de sa carrière. Une tournée européenne (qui passa par La Cigale le 28 Mai 2011) en tant que première partie de Thomas Dybdhal lui permit de partir à la rencontre de ses fans étrangers. Distribué en France à partir de Mai 2011, The Brothel ne connut pas le même succès qu’en Norvège, à cause d’une couverture médiatique inexistante, mais réussit tout de même à passer en radio, notamment dans l’émission Pop-rock Station de Francis Zegut sur RTL2, qui diffusa O Master assez de fois pour que je prenne la peine de me pencher sur le cas de cette Susanne au un nom imprononçable, mais qui faisait tout de même de la bien belle musique. Merci Tonton. La relation privilégiée entre la radio française et l’artiste norvégienne se concrétisa à deux reprises au cours de l’année, d’abord par une session acoustique enregistrée en Avril, puis en Novembre par un concert exclusif, joué dans l’immeuble de la radio et diffusé en direct pendant la seconde heure de Pop-rock Station. Ce passage sur Paris fut également l’occasion pour Susanne de donner sa première (et pour l’instant unique) représentation française en tant que tête d’affiche, le 23 Novembre à la Flèche d’Or, pendant laquelle le public eut droit à quelques extraits de son prochain album, comme le futur single White Foxes et l’hispanisant Can You Hear The Thunder (qui s’appelait encore King à l’époque). Un show très court, mais suffisant pour succomber définitivement à l’univers si particulier de miss Sundfør.

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Ce quatrième album (cinquième si l’on inclut au compte A Night At Salle Pleyel – Paris, toujours Paris! – œuvre expérimentale écrite par Sundfør uniquement pour des synthétiseurs, et qui, contrairement à ce que son titre le laisse à supposer, a été enregistré au Sentrum Scene d’Oslo), ne fut, fort heureusement pour nous, pas aussi long à enfanter que son aîné, certains de ses morceaux ayant déjà été présentés au public dès 2010. Restait toutefois à enregistrer et arranger toutes ces nouvelles compositions, afin d’obtenir un résultat aussi impressionnant que The Brothel. L’état avancé du processus de réalisation laissait certes présager une sortie en 2012, mais à quel moment exactement? Mystère.

Ce fut donc avec une excitation certaine et croissante que les  fans virent les choses se préciser, jusqu’à ce que la date du 26 mars soit enfin dévoilée comme  celle du D-Day (ou D-Dagen, pour rester en VO). Au fil d’une campagne de promotion savamment orchestrée, dévoilant d’abord le cover-art de l’album, d’une abstraction fractale assez proche du Unknown Pleasures de Joy Division, un premier single (White Foxes), puis quelques secondes de certains titres finalisés, les semaines passèrent jusqu’à ce qu’enfin le grand jour arrive.

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« Apocalypse, death, love and snow. » Voilà la description que fit l’artiste de son dernier disque auprès des médias. The Silicone Veil s’inscrivait donc logiquement dans la veine de The Brothel plus que dans celle  de Susanne Sundfør ou de Take One, mais jusqu’à quel point? Certains fans s’étaient inquiétés après que White Foxes ait été dévoilé en février,  jugeant que ce nouvel opus marchait trop dans les traces de son illustre aîné. Même propos assez sombre, même univers de beauté glacée, même mise en avant des pianos et claviers, même amour inconditionnel pour la réverbération… Les renards blancs poursuivis par Susanne Sundfør n’étaient-ils pas en train de la ramener droit dans la maison close qu’elle avait laissé derrière elle?

Après un mois d’attente, le temps que le jour tant attendu du 26 Mars arrive, la réponse tomba, sans appel: The Silicone Veil, sans constituer une progression aussi révolutionnaire  de l’approche musicale que celle qui s’était faite jour entre les deux premiers albums studios de Sundfør, était bel et bien une œuvre à part, et pas une redite d’un travail précédent. Nous voilà rassurés.

Tout commence par un (presque) silence. Et puis, la voix de Susanne retentit, a capella, pour quelques mots d’ introduction quant à ce qui va suivre:

We are in capsules/Slip away/Disloyal/To the doctors The sea is hungry/All the waves/The sea is hungry/Slip away

Ces « capsules » qui nous séparent les uns des autres, constituent un des thèmes les plus affirmés de l’album. Le « voile de silicone » du titre est d’ailleurs une métaphore de cette frontière, tantôt invisible, tantôt obsédante, qui délimite notre univers, à la fois dans notre relation avec les autres, mais également dans notre rapport avec l’environnement, l’histoire et, ultimement, notre propre mortalité. Par dessein ou par accident, on retrouve également ces concepts de frontière et de capsules dans la production de l’album, sur lequel les pistes s’enchaînent avec une certaine brutalité, donnant l’impression à l’auditeur de « tomber » d’un morceau à l’autre. Après le souci de continuité et d’unité très présent sur The Brothel, ce parti pris ne manque pas de marquer les esprits.

Autre idée-force de l’album, qui fait un retour remarqué après près de cinq années d’absence, l’amour réapparait enfin dans les textes de Susanne. Un amour toujours un peu contrarié et subtilement désespéré, proche des évocations amères qui parsemaient le premier album, mais de l’amour tout de même. Entre le très direct « I love you » de Diamonds, et le non moins explicite « You are loved » de When, on retrouve ainsi de nombreuses allusions au tendre sentiment, parfois introduites de manière assez « saignante », comme la macabre conclusion de Among Us:

He peeled off every vein I had/Till there was nothing left/But a bloodless heart/Still beating for him

Sur le plan musical, The Silicone Veil peut évoquer l’univers sombrement onirique de The Brothel à la première écoute, mais si les différences entre ces deux albums ne sont pas aussi marquées que celles, évidentes, entre Susanne Sundfør et son successeur, elles n’en existent pas moins. Première évolution, particulièrement audible sur des titres comme Diamonds ou Among Us, la prédominance des sonorités électroniques, quand The Brothel avait usé de ces dernières avec plus de retenue. Influencé par le dubstep et l’electronica , The Silicone Veil offre un son moins organique que celui de son prédécesseur, sans pour autant se départir de la grâce douloureuse qui imprégnait ce dernier. Un tour de force qui doit sans doute beaucoup à la collaboration entre l’artiste et l’ensemble des Trondheimsolistene. Signe éloquent de l’importance des cordes, l’instrumental de l’album, Meditations In AnEmergency, a été composé exclusivement à leur attention par Sundfør, qui a également fait appel à une harpiste pour l’ouverture du morceau-titre et pour la conclusion de Diamonds.

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Cet entremêlement d’influences et de sonorités modernes et classiques, électroniques et acoustiques, froides et chaudes, donne une couleur particulière à The Silicone Veil, dont l’hybridité peut confondre et étourdir de prime abord, d’autant que la tracklist de l’album semble avoir été pensée pour « choquer » l’auditeur, comme lorsque le  le lyrisme tragique de Meditations In An Emergency laisse place à l’introduction dub de Among Us (et l’expérience se répète entre When et Stop (Don’t Push The Button), vous voilà prévenus). Si vous cherchiez un album pour servir de bande son à votre assoupissement progressif, The Silicone Veil risque de vous jouer quelques tours pendables. En revanche, si vous étiez à la recherche d’un disque à la beauté à la fois évidente et complexe, vous avez soulevé le bon voile.

Cette complexité, on la retrouve également dans les paroles et dans l’interprétation de Sundfør. Pas besoin d’être un adepte convaincu de la théorie du complot pour se rendre compte que Susanne s’est amusée à relier entre eux certains morceaux, pas forcément très proches au niveau musical, pour le plus grand plaisir (coupable) de ses fans les plus imaginatifs/tordus. Un exemple? Rome se termine sur un mystérieux « Don’t let anyone enter » (d’autant plus mystérieux que cet ultime vers ne figure pas sur les paroles du livret), formule répétée quelques minutes plus tard sur le pénultième Stop (Don’t Push The Button). Simple coïncidence? Allons allons, restons sérieux. Ce ressenti de jeu de piste musical est fortement renforcé par le recours intensif de Sundfør aux hidden lyrics (à défaut de trouver une expression plus élégante), qu’elle avait déjà expérimenté sur The Brothel. Vous souvenez-vous de la phrase mystérieuse qui figurait dans le morceau-titre de ce dernier? Et bien, ce procédé proprement subliminal est de retour sur The Silicone Veil, et pas qu’un peu. Rome, décidément très riche en énigmes, bénéficie ainsi largement de ce traitement sibyllin, pratiquement indécelable à moins de consulter le livret. Si vous le faîtes, vous vous rendrez compte que l’hiver approche et que Jésus était un menteur, détails que vous aviez sans doute négligé à la première écoute. Quand au « feu ami » qui se fera également jour après un examen soigneux du morceau précité, se pourrait-il qu’il ait quelque chose à voir avec le collectionneur de cœurs de Among Us, que Susanne décrit comme « jouant avec le feu », bien évidemment à mots cachés? Libre à vous de tirer les conclusions qui s’imposent, ou non. Vous avez tout un album à votre disposition pour forger votre intime conviction.

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Les auditeurs au tempérament moins joueur pourront quant à eux se pencher sur les paroles immédiatement audibles, généreusement fournies en évocations nébuleuses et références peu évidentes. Qu’il s’agisse de faire la tournée des dômes (parfois cachés comme dans White Foxes, parfois inondés comme dans Rome), de fouler le sable du spoliarum de Pampelune (Can You Hear The Thunder), de localiser la mer morte évoquée dans Diamonds ou de découvrir l’identité de celle qui nous garde dans ses tiroirs sales, parmi les feuilles et les aiguilles de pins (Your Prelude), les sujets ouverts à interprétation ne manquent pas. Et c’est tant mieux.

Comment faire revenir les gens dans les églises? Une piste...

Comment faire revenir les gens dans les églises? Une piste…

La release party de l’album, donnée dans le cadre du prestigieux Parkteatret d’Oslo le lendemain de la sortie officielle du nouvel opus, fut l’occasion pour Susanne et ses musiciens de démarquer encore un peu plus cette nouvelle oeuvre de son prédécesseur. Adieu donc les corbeaux de bois et les toiles blanches qui constituaient le coeur de la scénographie à l’époque de The Brothel, et bienvenue dans le monde embrumé et lumineux de The Silicone Veil. Avec l’aide de l’artiste Kyrre Heldal Karlsen, le spectacle offert aux quelques centaines de chanceux présents ce soir là fut donc un authentique son et lumière, qui contribua à transformer le concert attendu en véritable expérience sensorielle, ainsi qu’à conférer aux compositions, nouvelles et anciennes, de Sundfør une aura féérique comme elles n’en avaient pas connu de telles jusqu’alors.  Fort heureusement pour les cohortes de fans n’ayant pas pu faire le déplacement, la plupart des morceaux joués ont été gracieusement mis en ligne par le journal Dagbladet. Contemplez donc ce qui risque de vous attendre dans peu de temps, et réjouissez-vous par avance (ou désespérez si vous êtes épileptiques). Bien que les Trondheimsolistene ne devraient pas accompagner Susanne dans l’Hexagone (il faut bien que les Norvégiens conservent ce privilège), je peux personnellement attester, pour avoir eu la chance d’assister à une prestation comparable lors du Steinkjerfestivalen de Juin dernier, que le résultat est tout simplement époustouflant (tant que le détecteur de fumée ne se décide pas à faire du zèle, tout du moins).

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Voilà qui termine ce premier K.W.A.S.S.A., dont j’espère qu’il vous a donné l’envie de suivre de plus près la carrière de cette fantastique artiste (mission première de cet article). Je vous donne donc rendez-vous le 10 Novembre prochain au Point Éphémère pour un concert haut en couleurs et en émotion, comme seule Susanne et ses acolytes sont capables d’en donner. D’ici là, ha det bra, comme on dit dans le grand nord norvégien.

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ANNEXES

 

En parallèle de sa carrière solo, Susanne Sundfør a collaboré avec de nombreux autres artistes, en grande majorité norvégiens. Ces rencontres ont donné naissance à des morceaux, voire à un album en bonne et due forme dans le cas d’Hypertext. Tous sont l’occasion de (re)découvrir la créatrice de The Brothel et The Silicone Veil sous un nouveau jour, parfois très éloigné de son univers musical habituel. Just enjoy!

J’en ai également profité pour joindre à la liste quelques reprises réalisées au fil des sessions d’enregistrement, interviews et plateaux-télé auxquels elle a participé ces dernières années, une poignée de remix ainsi que des liens vers les quatre mini (ou pas) concerts filmés réalisés pour le compte de ABC Studio, Kontorkonsert, le Parkteatret d’Oslo et la radio suédoise IP3. Les deux premiers, parce qu’ils incluent des versions de titres de The Silicone Veil très différentes du rendu final, sont particulièrement intéressants. Enfin, j’ai compilé toutes les paroles (traduites) de l’artiste sur un PDF, pour ceux que ça intéresse (c’est pas pour me vanter, mais vous ne trouverez nulle part ailleurs les paroles de The Dance et de Torn To Pieces sur le net 😉 ).

Collaborations:

– En 2008, Susanne participa à l’album Sorgen og Gleden (Peines et Joies), pour lequel la princesse Mette-Marit réunit une douzaine d’artistes norvégiens qui revisitèrent un répertoire très classique de manière plutôt classique également (famille royale oblige). Enregistré dans la Kulturkirken Jakob, le concert fut l’occasion pour l’auteur de l’assez religieux, au moins dans les paroles, I Resign de se frotter au plutôt pesant Ingen Vinner Frem Til Den Evige Ro (Nul ne prévaut jusqu’au repos éternel… tout un programme) dans une version ultra-dépouillée. Déconseillé aux dépressifs (mais disponible sur iTunes pour les plus courageux).

– Avec la sortie de The Brothel, peu s’attendaient à retrouver Susanne Sundfør derrière une musique aussi légère (« jamspace, polyrhymtic, electronic pop mod », d’après le groupe lui-même) que celle proposée par le collectif Hypertext dans son deuxième album, le festif Astronaut Kraut!, lancé en Novembre 2010. Clavier et chanteuse de luxe pour ses camarades de jeu, qui bénéficièrent de sa notoriété déjà bien établie pour se faire (un peu plus) connaître du grand public, Sundfør accompagna la joyeuse troupe dans le cadre de sa tournée norvégienne, avant de repartir assurer la promotion de son propre album. Rafraîchissant et original. Écoutez Astronaut Kraut! gratuitement.

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– 2011 fut l’occasion d’une belle rencontre avec le rappeur suédois (car oui, il y en a) Timbuktu sur le titre Kapitulera. Pour l’anecdote, il chante en suédois et elle en norvégien. On passera en revanche sur le look assez ostentatoire de Miss Sundfør et de ses choristes au cours de l’émission d’où est tirée la vidéo suivante:

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– La Norvège étant un petit pays (5 millions d’habitants, trolls non inclus) et la scène musicale norvégienne plus petite encore, il n’est pas étonnant de retrouver certains noms bien connus sur de nombreux projets différents. L’album I Like You de Martin Hagfors, produit par l’incontournable Lars Horntveth, compte ainsi deux morceaux (Floating From A Dream et Hanging On To Innocence) sur lesquels un auditeur attentif pourra déceler la présence de Susanne Sundfør, backing vocalist de standing. Le deuxième titre est téléchargeable gratuitement sous réserve de s’inscrire à la newsletter de Hagfors.

– Toujours en 2011, on retrouve Susanne aux côtés des Real Ones, dont le sixième album First Night On Earth, bénéficie des attentions bienveillantes de la native de Haugesund sur le titre Sister To All.

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– Plus récemment (2012), Susanne a participé au premier album de Morten Myklebust. Le duo issu de cette collaboration, Away, est plutôt gentillet (une sorte de Morocco inversé, si vous voyez ce que je veux dire), mais je vous laisse seuls juges.

– En pleine préparation de The Silicone Veil, Susanne Sundfør collabore avec le trio BOA dans le cadre de son premier album, mOOn Over tOwns. Le morceau composé pour l’occasion, Last Thoughts At The Stake, s’avère être une version expérimentale de The Silicone Veil, les austères arrangements voix/clarinette/violoncelle du groupe accouchant d’un titre pour le moins dépaysant.

– Le fruit de la collaboration entre la native d’Haugesund et les deux prodiges electro de Röyksopp a été présenté en avant première sur le plateau de l’émission de télévision norvégienne Lydverket. En plus d’une reprise du Ice Machine de Depeche Mode, le trio a joué un inédit, Running To The Sea, qui devrait sortir sous forme de single sous peu. Un troisième morceau, Save Me, figure également sur l’album The Inevitable End du duo.

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– Le morceau White Foxes a été composé pour la bande-originale du prochain film de la réalisatrice suédoise Mariken Halle, Verden Venter (Le Monde Attend), dans lequel Susanne fera une courte apparition (lors d’un mariage, apparemment). Sortie prévue en 2013 et teaser ici.

– L’année 2014 a vu la sortie du premier album (The Urge Drums) produit par Susanne Sundfør, sollicitée par le duo Bow To Each Other à cette fin comme révélé dans l’interview donnée par le groupe à l’occasion de leur participation au festival by:Larm (voir Sources). Gunhild Kristoffersen, moitié de Bow To Each Other, fait partie du backing band  de Sundfør (chœurs et claviers), et le duo a ouvert pour cette dernière sur de nombreuses dates de sa tournée norvégienne de 2012. Les singles Darling et Darkness peuvent être écoutés ici et , et l’album est à découvrir ici.

– Plus proche de nous, la sortie du film Oblivion de Joseph Kosinski en Avril 2013 permettra aux fans de M83 et de Susanne Sundfør de découvrir de nouveaux morceaux de leurs idoles respectives*. On retrouvera en effet Anthony Gonzalez aux commandes de la bande originale de cette grosse production, épaulé par le compositeur Joseph Trapanese et par la native de Haugesund, qui devrait plus précisément apporter sa contribution sur le morceau de fin du film. Restez pour le générique!

*: Collaboration qui découle sans doute des trois concerts de l’été 2012 durant lesquels Sundfør a ouvert pour le groupe d’Antibes.

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– Le doom and gloom serait elle une spécialité norvégienne? Même si l’intéressée s’en défend dans l’interview qu’elle a accordée à Noisey Vice en Octobre 2012, ce n’est pas avec Death Hanging qu’elle convaincra son monde. Fruit d’une collaboration avec Susanna Wallumrød (Susanna and the Magical Orchestra) et Siri Nilsen, ce morceau 100% nordique réussit l’union parfaite entre gravité et poésie. Éloge de l’élégie.

– Le clip du troisième single extrait de The Silicone Veil, Among Us, a fait l’objet d’un concours sur le site Genero.tv en septembre 2013. En attendant le début de la campagne de promotion officielle de cette vidéo et son téléchargement sur YouTube, il est possible de visionner le travail de couchfort (le gagnant) ainsi que celui des autres participants à ce projet sur la page Among Us de Genero.

– Septembre 2014. Dans l’attente de la sortie du successeur de The Silicone Veil, et avant de retrouver son public pour une (mini)tournée norvégienne en Novembre, Susanne Sundfør révèle sa collaboration avec Kleerup pour le compte du second (mini) album de ce dernier, As If We Have Never Won. Le titre s’appelle Let Me In (let me out!), s’inscrit dans la droite ligne de l’electro-disco remise au goût du jour par Arcade Fire sur Reflektor et ouvre officieusement l’acte IV de la saga Sundfør. Winter is coming…

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– Troisième acte de la collaboration entre M83 et Susanne Sundfør, le morceau For the Kids, figurant sur la tracklist du 7ème album du groupe d’Antibes (Junk). Après les épiques Oblivion et Memorial, cette balade d’amour ne paie pas de mine à première vue, mais pourquoi ne pas essayer d’y voir le 11ème morceau de Ten Love Songs et s’amuser à lui trouver une place dans la fresque passionnée peinte par ce concept album? Après tout, il y a un -s à la fin de Darlings

– Il semblerait que nous soyons en droit d’espérer un single de Röyksfør (pas besoin d’expliquer, non?) tous les deux ans, et c’est loin d’être une mauvaise nouvelle. Après Running to the Sea (2012) et Save Me (2014), le millésime 2016, Never Ever, a été rendu public en Septembre 2016. 

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Reprises et Inédits:

– Quelques mois après la sortie de son premier album, Sundfør interpréta le Masters Of War de Bob Dylan lors de sa venue dans le Store Studio de Bodø.

– Suite aux dramatiques évènements du 22 Juillet 2011, Susanne Sundfør, comme de nombreux autres artistes norvégiens, s’est produite au cours de cérémonies dédiées à la mémoire des victimes d’Anders Behring Breivik. On peut la voir ci-dessous reprendre Mitt Lille Land (Mon Petit Pays), composition d’Ole Paus.

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– Pour le compte de la chaîne de télévision NRKp3TV (et le bénéfice de ses spectateurs), une reprise du Try Sleeping With A Broken Heart d’Alicia Keys en compagnie du groupe Puma.

– De passage dans les studios de la radio P3 pour la promotion de The Silicone Veil, Susanne se fend d’une reprise piano-voix du We Found Love de Rihanna et Calvin Harris. Quand la chanson est bonne…

– Après une interview pour Gimmie Indie, même cadeau pour les auditeurs, cette fois avec After The Gold Rush de Neil Young, qui se termine par une petit discours militant écologiste qui fait toujours plaisir à entendre.

– J’ai souvent lu que Fleetwood Mac était une source d’inspiration pour Sundfør, sans vraiment comprendre pourquoi (ni de quel Fleetwood Mac on parlait). Merci donc à la Nett-TV NRK d’avoir levé toute ambiguïté en rendant public cette version du Wild Heart de Stevie Nicks.

– Audrey Hepburn actrice, vous devez connaître. Audrey Hepburn chanteuse, peut-être pas (bravo si oui). Quand à savoir ce qu’elle chantait… Contentez-vous de ce Moon River (Mancini/Mercer), repris par qui vous savez.

– Au chapitre des inédits, on retrouve tout d’abord ce Memorial, qui a fait hurler plus d’un fan norvégien quand la tracklist de The Silicone Veil est tombée (et qu’ils se sont aperçus que la chanson, qui apparaissait pourtant comme bien avancée, n’y figurait pas). Et puis il y a cet autre morceau, tellement mystérieux qu’il n’a même pas de nom, enregistré à la sauvette à la fin d’un concert (et donc baptisé Goodbye en attendant d’en savoir plus):

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– Tout récemment, les spectateurs de la tournée d’automne de Sundfør ont pu également découvrir une nouvelle composition de cette dernière, baptisée Trust Me.

– La cérémonie de remise des Spellemanpris 2015 a permis à Sundfør, outre de faire main basse sur 3 des précieuses statuettes (artiste pop de l’année, productrice de l’année et album de l’année pour Ten Love Songs), de présenter un nouveau morceau, The Sound of War. C’est ce qu’on appelle ajouter l’offrande au triomphe.

– En attendant la sortie d’un nouvel album studio dans les mois à venir, il est possible de ronger son frein en musique avec l’inédit Reincarnation, ballade (steel) guitare voix annonçant peut-être un changement de style sur le prochain disque de l’artiste.

Remix:

Une chanteuse avec une superbe voix avec des compositions entêtantes : pour la communauté des remixers, les  albums de Susanne Sundfør constituent un matériel de base de tout premier choix. L’occasion de redécouvrir des titres déjà accrocheurs, travaillés pour le devenir encore plus. It’s never enough

– On commence avec la version de Uphill Racer de The Brothel, qui entremêle encore un peu plus les pistes pour un résultat addictif. Heureusement, on peut télécharger cette petite merveille gratuitement ici.

– Issu du même album, Turkish Delight a apparemment fait le régal de nombreux bidouilleurs de platines. Souldrop, LidoLido et Tommy Tee s’y sont essayés, avec plus ou moins de succès.

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– Enfin, c’est MAPS qui s’y est collé pour le plus récent White Foxes. Montée (un autre groupe norvégien très sympa) avait annoncé plancher sur le même morceau il y a quelques mois, mais c’était avant que leur bassiste s’en aille en solo….

– Une fois n’est pas coutume, c’est Susanne Sundfør qui s’est penchée sur le travail d’un autre artiste (en l’occurrence MAPS – le même que ci-dessus -) et a livré sa propre version de A.M.A.

Concerts:

Avec seulement trois dates  en France à son actif jusqu’à maintenant et une notoriété internationale encore faible, il est assez probable que vous n’ayez jamais eu la chance de voir Susanne Sundfør en live. Heureusement, le net permet de rattraper cette lacune intolérable pour tout mélomane se respectant un minimum, et plusieurs shows, concerts et autres sessions sont assez facilement accessibles via YouTube. Quelque bonnes adresses:

– Le Kontorkonsert, c’est une idée tellement géniale que si elle ne s’exporte pas par chez nous dans un futur proche, je pars bosser en Norvège. Au menu de cette session jouée pour une poignée d’employés très chanceux (et une agrafeuse et un rouleau de scotch qui le sont encore plus), trois titres de The Silicone Veil, encore en projet à l’époque: Among Us (avec un dernier couplet qui sera fortement remanié dans la version finale), When et Stop (Don’t Push The Button) (lui aussi avec des paroles en WIP). On retrouve également Turkish Delight (The Brothel) et l’incunable Memorial. Un très bon cru.

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– Autre session, plus ancienne (ça se voit à la longueur des cheveux – en plus c’est vrai), réalisée pour le compte des studios ABC. Quatre morceaux cette fois, deux tiré de The Brothel (la chanson-titre et my personal favorite, O Master) et deux de ce qui allait se révéler être The Silicone Veil (la session a été enregistrée à la fin de 2010, plus de quinze mois avant la sortie de cet album). Là encore, ce sera la chanson-titre, complétée par un Among Us à l’intérêt au moins aussi grand que celui du dessus.

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Le concert donné au Parkteatret d’Oslo à l’occasion de la sortie de The Silicone Veil permet non seulement de se rendre compte à quel point le futur proche va être intéressant pour nous petits Français, mais également de retrouver quelques classiques des albums précédents agréablement « siliconés ». N’ayez crainte, le résultat est bien plus concluant que le lifting de la mère de Sylvester Stallone.

– On enchaîne avec un vrai beau et long concert joué par Susanne et toute sa bande pour le compte de la radio suédoise IP3. Bon, à moins d’être un fan de Lukas Graham, on peut tout de suite se rendre à la 34ème minute pour entrer dans le vif du sujet. Et si on ne parle pas norvégien ou suédois, l’interview donnée entre la 50ème et la 62ème minute est d’un intérêt assez relatif. Ça nous laisse tout de même près de trois quart d’heure de show, ce qui n’est pas suffisant mais déjà tout à fait correct.

– Malgré ses participations récurentes aux festivals estivaux de Scandinavie, je m’imaginais jusqu’à peu que Susanne Sundfør était une bien meilleure artiste indoor qu’outdoor. À tort (ça rime). La preuve en est cette captation de la performance de la demoiselle lors de son passage à Øya en Août 2015. Ni réservée ni intimidée, mais toujours aussi inspirée (quelle version de Trust Me!) et habitée qu’à l’accoutumée, Sundfør démontre avec ce tour de chant et de force qu’elle est autant capable de remplir des stades (ce qui est bien) que de les faire vibrer (ce qui est encore mieux).

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Paroles (et traduction):

Susanne Sundfør – Paroles et Traduction

Sources:

C’est aussi important. Voici:

– Live-chat sur la plateforme de VG Nett (norvégien) – 25/03/2010: lien
Interview pour le blog musical Drowned In Sound (anglais) – 19/10/2010: lien
– Interview du groupe Hypertext au moment de la sortie de Astronaut Kraut! pour le blog Musikknyheter.no (norvégien) – 22/11/2010: lien
– Interview pour le blog musical Inside The Pain (français) – 24/05/2011: lien
– Interview pour le blog musical IndiePopRock (français) – 12/11/2011: lien
– Interview pour le journal Dagbladet (norvégien) – 23/02/2012: lien
– Interview pour le magasine Gaffa (norvégien) – 24/02/2012: lien
– Interview pour le magasine Smug (norvégien) – 26/03/2012: lien
– Interview pour le journal H-Avis (norvégien) – 28/03/2012: lien
Interview pour Gimmie Indie (anglais) – 28/05/2012 : lien
– Interview pour Planet Notion (anglais) – 08/01/2013: lien
– Interview de Bow To Each Other pour le journal Dagbladet (norvégien) – 12/02/2013: lien
– Interview croisée Susanne Sundfør et Morgan Kibby (White Sea) pour Interview Magazine (anglais) – 07/06/2013: lien
– Interview pour Complete Music Update (anglais) – 26/03/2013: lien
– Explication au sujet du clip de The Silicone Veil de Luke Gilford (anglais) – 16/08/2012: lien
– Articles wikipedia (français, anglais et norvégien): lien, lien et lien
– Site de Kristin Austreid: lien

NAIVE NEW BEATERS @ LE CAP (05.10.2012)

« C‘est en Seine Saint Denis que l’on recense un des quartiers les plus frappés par l’exclusion en Ile de France, la cité de la Rose des Vents à Aulnay sous Bois*[…] » Vu sous cet angle, ce concert à la salle du Cap (qui se situe « en plein coeur » de ce fameux quartier, dixit le site officiel) prenait tout de suite un côté plus aventureux que la moyenne. Le 9-3 frère, c’est autre chose que Paname si si. Et pourtant, comment résister à cette programmation pas piquée des vers (Bernhoft, Sallie Ford & The Sound Outside…), et à ces tarifs défiant toute concurrence? Impossible, quitte à aller vérifier soi-même si cette grande méchante banlieue était vraiment digne de la terrible réputation que lui ont taillé des années de reportages « d’investigations » plus ou moins idéologiquement orientés. Au pire, je finirai tabassé à mort par une bande de voyous incultes vivant des allocations dans des barres d’immeubles insalubres et surpeuplées (second degré inside), un petit prix à payer pour assister à un show des NAIVE NEW BEATERS, non?

*: Aulnay sous Bois, quartier de la Rose des Vents

Une fois arrivé sur place, déception: les 3000 se révèlent être une cité tout ce qu’il a de plus tranquille (quand j’y étais hein, je ne voudrais présumer de rien), et rien ne distingue le Cap de la MJC francilienne lambda. Autant pour mes velléités de vivre un peu dangereusement, il faudra mourir un autre jour. Seule concession faite à l’idéal-type de la banlieue de Seine St Denis, un service de sécurité très visible et un peu disproportionné au vu de la grosse poignée de spectateurs ayant jugé bon de se déplacer ce soir. Un peu étonnant, car sans rivaliser de notoriété avec Johnny ou Muse, les NNBS sont tout de même un des groupes contemporains les plus soutenus par les médias (il y a même eu des affiches dans le métro pour la sortie de leur dernière galette, La Onda). Je m’attendais donc à partager la salle avec davantage de mes semblables que la petite cinquantaine présente (dont un quart de collégiens chaperonnés par leur professeur – sans doute une section artistique). Mais bon, moins il y a de fous, mieux on voit la scène.

Vision du premier rang… Les Happy Few, c’est nous!

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Débarrassé de ses sièges pour l’occasion, le Cap avait l’air cruellement vide lorsque, après avoir être introduite par le directeur du lieu en personne (j’aime), CHRISTINE & THE QUEENS fit son entrée, coiffée de son habituel serre-tête à andouillers. « Fit » et non pas « firent », car Christine et ses cinq acolytes interlopes ont l’étrange faculté de cohabiter dans un seul corps, particularité appréciable d’un point de vue logistique (on peut se rendre en concert en mini) mais frôlant dangereusement le trouble dissociatif de l’identité. Ah, ces artistes, je vous jure.

Étant tombé sous le charme trouble de Christine et Cie à la première écoute de Narcissus Is Back, coup de foudre confirmé par la suite par l’intégralité du second EP de la demoiselle, Mac Abbey, je peux maintenant avouer que c’était principalement pour la voir en live que j’ai fait le déplacement jusqu’à Aulnay sous Bois. Et je n’ai pas été déçu.
Croisement improbable entre Valérie Lemercier et Michael Jackson, Christine a su se mettre dans la poche une salle un peu interloquée en début de set, en combinant audace et sensualité, franchise et dérision, pour un résultat fantas(ti)que et captivant.

Seulement accompagnée de son Mac (rectification du point logistique précédent, on peut se rendre en concert en Velib), l’ancienne étudiante en théâtre a interprété des titres issus de ses deux premiers disques (le premier EP, Miséricorde, aujourd’hui tout aussi épuisé qu’introuvable, est sorti en 2011), révélant un univers electro pop sombre et sobre, peuplé de marginaux magnifiques, fiers de leurs fêlures et de leurs différences. Rien d’étonnant quand on sait que les Queens du groupe auraient du être d’authentiques travestis londoniens, remplacés au final par de « simples » évocations de ces derniers à divers moments du concert. Il faudra être là quand Miséricorde, Mouise, Mac Abbey, Motus et Mathusalem rejoindront leur protégée sur scène… lorsque cette dernière aura assez d’argent pour les faire venir en France. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

D’ici là, je vous invite vivement à faire une virée dans les nuits de Christine et de « l’immonde petit tas de botox et de salive » qu’est Mac Abbey, afin de faire plus ample connaissance avec ce(s) drôle(s) de personnage(s). Entreprise un peu salissante certes, mais très enrichissante. Kiss the crass baby.

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Christine et ses Queens parties, le rideau tombe sur la scène le temps de l’installation du décor des Naive New Beaters. Quand il s’ouvre à nouveau, le trio infernal est déjà en place, prêt à mettre le feu au lac et au Cap, malgré un public toujours aussi famélique, mais néanmoins très en voix (mes tympans tiennent à remercier la Nazgûl à ma droite, aux ultrasons impeccables d’un bout à l’autre du show). Et comme David Boring n’est pas avare en distribution de big up, je peux vous assurer qu’à la fin du concert, une bonne partie de notre petite troupe était en train de cracher ses cordes vocales. Il faut ce qu’il faut.

Pour ceux qui ne les connaîtraient pas, les Naive New Beaters (ou NNBS) font partie des groupes à voir absolument en live. Spécialisés dans la production d’hymnes hip-pop-rock absurdes et entêtants, David Boring (chant et vannes), Eurobelix (platines) et Martin Luther B.B. King (guitare) sont des personnages hauts en couleurs et des maîtres es pétage de plombs, caractéristiques les destinant naturellement à faire de la scène leur principal terrain de jeu. Les albums, sans être inaudibles, manquent cruellement de cette joyeuse folie, et leur écoute n’est donc pas aussi indispensable que pour d’autres artistes.
En parlant d’album, les NNBS étaient ce soir à Aulnay pour présenter leur dernier né, La Onda, petit frère du Wallace qui les avait fait remarquer en 2009. « La Onda » voulant dire « la vague » en espagnol, c’est à grand renfort de chorégraphies ad hoc que le set se déroula, ponctué par les inimitables monologues d’un David Boring de gala, dont le look (T-shirt à écailles dorées, toque de fourrure) tenait autant de l’apprenti trappeur canadien que du hipster défoncé aux amphet’.

I have gift that I’ll never give… Je sais faire apparaître des palmiers!

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Manifestement satisfait de l’accueil reçu (au point de revenir rejouer Live Good au cours d’un second rappel non prévu sur la setlist), les Naive ont fait honneur à leur réputation de bêtes de scène et prolongés la fête en venant rencontrer leurs fans au bar du Cap après la fin du concert. C’est dans la joie et la bonne humeur que nous (les spectateurs parisiens) nous sommes entassés dans la navette spécialement affrétée par la salle pour emmener qui voulait jusqu’à la gare d’Aulnay. Une très agréable surprise, qui a presque compensé le fait que la SNCF ait « oublié » de mentionner sur son site que la gare de Villepinte (le point de chute premièrement envisagé) était fermée pour travaux tous les soirs après 22h. Un grand merci donc pour le lift, on essaiera de prévoir le coup la prochaine fois.

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Que retenir de cette soirée passée dans la cité de la Rose des Vents? Deux grandes performances d’artistes aux univers très différents, et qui ont eu l’intégrité et la gentillesse de ne pas s’économiser malgré le nombre très limité de spectateurs venus les applaudir. Merci à eux, et bonne chance pour la suite.
D’un point de vue plus global ensuite, ce premier concert au Cap m’a permis de découvrir une nouvelle petite salle quasi-parisienne, au très fort potentiel « intimiste ». Car si les Naive New Beaters n’ont réussi à drainer qu’une cinquantaine de fans jusqu’à Aulnay, malgré une notoriété déjà assez importante, des tarifs très avantageux et un accès assez facile depuis la capitale (RER B jusqu’à Villepinte, puis cinq minutes de bus: pas la mer à boire), combien seront-là pour assister au show de Bernhoft, l’excellent homme-orchestre scandinave (vainqueur de deux Spellemannpris – l’équivalent d’un Grammy en Norvège – dont « Artiste de l’année » en 2011) dans quinze jours, ou à celui de Sallie Ford et ses comparses de Portland en Novembre, artistes certes excellents, encore moins connus que les frappadingues suscités?
Bref avis aux mélomanes agoraphobes en quête de session presque privées: ceux-là feraient bien de garder le Cap dans un coin de leur tête.

KWOON @ LE NOUVEAU CASINO (28.09.2012)

Conclusion d’une semaine épique, ce concert de KWOON au Nouveau Casino fut placé sous le signe du rock progressif le plus atmosphérique qui soit. Un genre qui a connu son heure de gloire il y a quelques décennies, porté en haut des charts et des radios par des groupes tels que Pink Floyd (qui creusa la veine avec application, depuis Set The Controls For The Heart Of The Sun en 1968 jusqu’à Marooned en 1994), Genesis ou Camel, mais aujourd’hui guère plus prisé par les majors et l’industrie de la musique. À une époque où les plus gros vendeurs de disques ne parlent que de leurs histoires de cœur binaire (je t’aime trop bébé/espèce de chameau, tu m’as trahi(e) ) en trois minutes trente chrono, sur fond de boucles electro et à grand renforts d’auto-tune, quelle place reste-t-il pour les morceaux purement instrumentaux (ou presque) dépassant allégrement les cinq cent secondes? Au mieux, une place au soleil dans le monde plus tolérant de l’indie (Archive, Sigur Ros), mais le plus souvent, un aller simple pour une carrière confidentielle et semée d’embûches faite de concerts dans des petits clubs tous les six mois et d’exposition médiatique ultra-limitée, attend les courageux musicos qui choisissent d’emprunter cette voie résolument non-commerciale.

Si le Nouveau Casino n’était pas complètement plein pour Husky, on peut dire sans trop noircir le trait qu’il n’était pas totalement vide quand les cinq de CECILIA::EYES sont entrés sur scène, sans tambours ni trompettes*. Constat certes un peu triste, mais guère surprenant au vu de la notoriété restreinte des groupes à l’affiche de la soirée. Qu’à cela ne tienne, il faudra plus que ce comité d’accueil clairsemé pour empêcher les Cecilia::Eyes de faire correctement leur boulot. La quintette belge branche ses instruments, et s’attelle à un set magistral et habité, le genre qui vous happe dès la première note et vous entraîne higher and ailleurs. Ce n’est pas un hasard si leur deuxième album a été baptisé Mountain Tops Are Sometimes Closer To The Moon, car la musique distillées par le combo a le pouvoir d’emporter ses auditeurs à des hauteurs stratosphériques. On sait maintenant ce que Felix Baumgartner écoutera dans le ballon qui l’amènera aux frontières de l’espace.

*: Si un jour je me retrouve à gérer une salle de concert ou un festival (on peut toujours rêver), je m’assurerais que tous les artistes programmés soient précédés sur scène par un présentateur chargé de mettre le public en condition, voire de le réveiller si besoin est. Rien de plus pénible que de voir un groupe s’installer dans l’indifférence générale.

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Totalement instrumentaux, les morceaux de Cecilia::Eyes font la part belle aux progressions aériennes de guitare, soutenues par une basse profonde et une batterie imposante. Ajoutez quelques effets de synthé pour lier le tout, et vous obtenez la recette pour des titres comme Like Wolves, Four Lost Soldiers ou Fifty Years Under The Tent, trois morceaux de plus de huit minutes, soit exactement le temps qu’il faut à l’esprit pour appréhender tous les détails des fresques grandioses peintes sous nos oreilles par les cinq impressionnistes du plat pays. Un pur régal, dans la droite ligne des dernières expérimentations soniques du Floyd, sur lesquelles un Gilmour au sommet de son art et de son jeu tout en feeling, s’était permis d’aligner les ambiances plutôt que les morceaux. Quelque part entre Cluster One (dont le piano serein est évoqué en introduction de Fifty Years…) et Red Sky At Night (présent sur le troisième album solo de Gilmour, On An Island), voilà où se trouve la contrée reflétée dans les grands yeux de Cecilia. Aucun rapport avec la nymphomane de Simon & Garfunkel.

Quarante minutes après le décollage, la balade vers l’infini et l’au-delà prend fin sur un dernier No Prayers, No Bells, No Homelands**. Michael Colart, porte-parole scénique du groupe, en profite pour tendre une dernière fois sa guitare en direction des premiers rangs du public, avant de balancer son plectre dans la foule. L’inverse aurait été cocasse. Fin d’une performance intense et maîtrisée, saluée comme il se doit par un Nouveau Casino pas encore tout à fait plein mais plus rempli qu’au début du set. Tout de même, les retardataires ont eu tort.

**: à défaut de pouvoir analyser les paroles, on peut déduire aux titres des morceaux que le groupe se rapproche davantage du courant prog’ « sérieux », voire un peu tragique – Anthem For A Doomed Youth, Death For Treason, For The Fallen… ça respire la joie – que de celui des adeptes de la joyeuse déconnade: on est loin des Green Onions de Booker T. and the M.G.’s ou du Return of the Son of Shut Up ‘n Play Yer Guitar de Zappa.

 

Après une mise en place rapidement effectuée (la batterie utilisée par Cecilia::Eyes restant en place pour la suite de la soirée), c’est au tour des Kwoon de montrer ce dont ils sont capables. Tête d’affiche pas vraiment plus connue que leur première partie, le groupe de Sandy Lavallart (compositeur de l’Apocalypse, dixit son website) livrait ce soir la première représentation d’une micro-tournée, conclue le jour suivant par un concert au Ferrailleur de Nantes. Pas facile de partir à la conquête de la France pendant des semaines quand on est une quintette de rock prog’ indie.

Bâti comme Cecilia::Eyes sur un triumvirat de guitares complété par une basse et une batterie, Kwoon se démarque cependant par la présence d’un chanteur attitré (Sandy), qui, s’il a parfois eu du mal à s’imposer face à ses camarades de jeu, souvent trop bruyants pour que le mince filet de voix de leur leader reste clairement audible par tous, a toutefois livré une prestation assez convaincante dans l’ensemble. Mais à l’instar de leurs prédécesseurs, c’est dans les passages instrumentaux que la musique des Kwoon prend toute sa dimension, et embarque le public dans un road-trip céleste et onirique (I Lived On The Moon, Great Escape, When The Flowers Were Singing…).

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Les titres s’enchaînèrent avec fluidité organique, sans qu’une quelconque lassitude se fasse sentir malgré des compositions très proches au niveau de leur structure: à défaut d’originalité, nous eûmes droit à de l’intensité. Un classicisme épique qui régala les spectateurs du Nouveau Casino pendant la grosse heure que dura le concert. Après la sortie de scène des cinq Kwoons, vivement applaudis par une salle toute prête à remettre le couvert pour une dernière escapade dans les tréfonds du cosmos, on se prend à rêver d’un rappel effectué par les deux groupes, afin de conclure la soirée de la manière la plus grandiose et appropriée qui soit. Ce ne sera pas pour cette fois (il n’y aura même aucun rappel), mais c’est une idée à contempler – hé hé –  si jamais l’occasion se représente.

…and those ones are Kwoon. Who let all this riffraff into the room? (I want to thank him/her)

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Au final, ce fut encore une très belle soirée de musique, passée en compagnie de deux groupes trop peu connus, et qui n’obtiendront probablement jamais le niveau de reconnaissance qu’ils mériteraient. Triste. Sans pouvoir faire grand chose pour corriger ce scandaleux état de fait (à moins qu’un fan ait les moyens d’acheter cent mille copies de chaque album, ce dont je doute, mais sait-on jamais), contentons-nous de soutenir l’activité de ces glorieux obscurs, ces héroïques laissés pour compte de l’industrie musicale à notre petit niveau. Hommage…

Setlist Kwoon:

1)Calamity Jane 2)Emily Was A Queen 3)Wark 4)Schizophrenic 5)When The Flowers Were Singing 6)Back From The Deep 7)Labyrinth Of The Wrinch 8)Bird 9)I Lived On The Moon 10)Blue Melody 11)Great Escape 12)Ayron Norya 13)The Last Trip Of A Broken Man

BOY @ LA MAROQUINERIE (27.09.2012)

Premier concert à la Maroquinerie pour cette saison culturelle 2012-2013. Surtout, ne pas penser que la fois d’avant, il faisait au moins deux fois plus chaud et dix fois plus beau, sinon c’est la déprime assurée. Se souvenir plutôt de l’itinéraire à prendre pour rallier la salle depuis la station Gambetta sans visiter la moitié du XXème arrondissement en chemin (un jour, j’y arriverai du premier coup). Ne pas y parvenir. Arriver finalement sur place et constater qu’il y a déjà pas mal de monde. Se rendre compte que ze spot* est, malgré l’affluence, toujours disponible et se dépêcher de profiter de l’aubaine. Regarder sa montre, constater qu’il va falloir tuer la prochaine demi-heure en attendant l’ouverture des portes. Brancher son MP3, sortir son Rock First et oublier le reste du monde. Se dire que l’on va passer une bonne soirée.

*: Le « ze spot » est l’endroit stratégique où attendre l’ouverture des portes. La personne qui l’occupe parvient toujours à rentrer dans la salle dans les cinq premiers (voire en premier, si on arrive à intimider les rivaux potentiels), ce qui peut faire toute la différence entre un concert aux premières loges ou une soirée passée à contempler la tête du spectateur(rice) plus grand que vous au lieu de la scène. Toujours un peu énervant.

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Attention, malgré les apparences, on était assez loin de Cocoon (c’est pas plus mal).

Juste le temps de dire bonjour à Alan-Roi Requiem en entrant (qui tire de plus en plus la gueule, le pauvre), et il est déjà temps de s’intéresser à la scène, où parmi les instruments on peut distinguer une valise montée sur une pédale de grosse caisse, et sur laquelle s’affiche un mystérieux ÉLÉPHANT. Voilà donc le nom de la première partie de ce soir (précision importante absente du site de la Maroquinerie… comment voulez-vous que les bloggeurs musicaux s’en sortent les gars?), qui se révèle être un duo de jeunes français, un peu nerveux de présenter leurs compos à un public à l’intimidante proximité (on peut même parler de promiscuité, vu les quelques centimètres qui séparent les premiers rangs des artistes). Malgré une réception assez favorable de la pop-folk – lui à la guitare et à la valise à pédale, elle au tambourin, les deux au chant – proposé par le tandem, ce dernier devra composer avec les crépitements provoqués par la confrontation musclée entre les iPhones/Blackberries non éteints par leur propriétaire et l’électronique du lieu. Pour se faire pardonner de ce manquement aux règles du savoir-vivre, la Maroquinerie raccompagnera le pachyderme en coulisses avec force d’applaudissements. Ne partons pas fâchés…

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Vint ensuite le moment pour BOY de monter sur scène pour défendre un premier album, Mutual Friends, même pas encore sorti en France au moment du concert. Cependant, le duo suisso-allemand évoluait déjà en terrain conquis grâce au succès remporté par leur EP, comprenant entre autres le single Little Numbers, matraqué par les radios pop-rock depuis le début de l’année.

Accompagnées par quatre musiciens, dont deux batteurs/percussionnistes, Sonja (bassiste brune) et Valeska (chanteuse blonde), visiblement ravies de jouer devant une salle comble et enthousiaste, ont livré un set couvrant la totalité de leur album, et même plus, comme on a pu le constater pendant les rappels (car il y en a eu deux: c’est ça l’effet Maro) durant lesquels une nouvelle composition, Hotel Room, rehaussée par un chouilla de lapsteel du meilleur goût, a été soumise au public. Le deuxième retour sur scène du duo a leur quant à lui permis d’exhumer une « très vieille chanson » (« very old song » dixit Valeska), simplement jouée en guitare-voix pour un final improvisé mais tout à fait sympathique.

Une batterie pour deux… Même en Suisse, c’est la crise.

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Pour le reste, je tiens à souligner que les morceaux de BOY gagnent vraiment à être découverts en live, car la solide rythmique assurée par les cogneurs de fûts de l’arrière-plan et les soli décantés par le guitariste de la tournée donnent un sérieux coup de fouet à des morceaux autrement plus légers et pop dans leur version studio (merci à Spotify d’abolir les frontières et les dates de sortie différées). On peut juste regretter que le potentiellement lacrymal July ait fait les frais de cette orientation assez rock, l’autoharpe, le piano et les cuivres ayant cédé la place à davantage de guitare et de batterie: l’émotion dégagée s’en est retrouvée minorée à mon avis.

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.Au final, un bon moment passé en compagnie d’un duo à la pop intelligente et respirant la bonne humeur, et des retrouvailles réussies avec une salle mythique de la capitale. Vu comme ça, la rentrée c’est plutôt pas mal.

Setlist BOY:

1)Drive Darling 2)Waitress 3)Oh Boy 4)Army 5)Boris 6)Skin 7)Railway 8)July 9)This Is The Beginning 10)Silver Streets 11)Little Numbers 12)Waltz For Pony (Rappel 1) 13)Hotel Room (Rappel 1) 14)« Very Old Song » (Rappel 2)

HUSKY @ LE NOUVEAU CASINO (26.09.2012)

Tapie au fond d’une minuscule alcôve coincée entre un café à la façade défraîchie et les empilements de bobines de fil pastel de la vitrine d’un Mecatechnic, la porte noire qui mène au Nouveau Casino ne paie vraiment pas de mine. D’ailleurs, sans le présentoir à flyers signalant l’endroit comme l’un des nombreux repaires de musique live que compte la capitale, je crois bien que j’aurais remonté la rue Oberkampf jusqu’à Ménilmontant sans me rendre compte que j’avais laissé mon point de chute du soir loin derrière moi. Bref, il faut connaître. Une fois à l’intérieur du lieu, un couloir vous amène jusqu’au guichet, où après contrôle des billets, on vous laisse entrer dans le saint des saints. Lumière tamisée, projections sur les murs d’un teaser savamment vintage, bar imposant aux flancs translucides, lustres rococo pendant au plafond: l’endroit évoque davantage un club lounge qu’une salle de concert. Impossible cependant de manquer la scène surélevée qui trône en arrière plan, et sur laquelle attendent patiemment claviers, guitares, batterie et même, ô joie, un violoncelle.

Pendant que la salle se remplit doucement, RENÉE et ses musiciens entrent en scène, encore légèrement humides de leur balade parisienne effectuée sous la froide pluie de Septembre. En sus de cette petite déconvenue météorologique (vraiment pas de taille à priver de leur bonne humeur ce trio de joyeux flamands, passablement habitués, on s’en doute, à prendre la drache), Renée nous apprendra qu’elle et ses amis cherchent encore un endroit où passer la nuit. Rock’n roll spirit.

Première partie tout en douceur et en retenue, le pop-folk proposé par la petite troupe belge a su capitaliser sur ses points forts (jolie voix épurée, piano jazzy et violoncelle chaleureux), faisant ainsi passer sa grande conformité au second plan. La musique de Renée respecte en effet scrupuleusement le cahier des charges imposé, au point que mêmes les petites touches de fantaisie, comme la « guitare de Barbarie » convoquée sur le premier morceau, The Fear, ou les oiseaux (simulés par un public coopératif) de l’ouverture de The Choir peinent à surprendre (mais était-ce vraiment leur but?). Si l’album (Extending Playground) défendu par cette jeune songwriter gantoise ne redéfinira pas un genre par ailleurs fondamentalement averse à toute évolution, il saura en revanche merveilleusement accompagner les soirées d’hiver passées à contempler les bûches se consumer lentement dans l’âtre. Vous n’avez pas de cheminée? Je pense à vous.

Setlist Renée:

1)The Fear 2)Tendry 3)Tik A Tak 4)Little Soldier 5)Belly 6)The Choir 7)Hand On My Head 8)Like A Balloon 9)Dum Dum Dum

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De loin, on pourrait prendre HUSKY pour un supergroupe monté par des pointures du folk et du rock, histoire de s’amuser un peu. Parmi ces Traveling Wilburys du troisième millénaire, on retrouverait ainsi Dan Auerbach des Black Keys (Husky* Gawenda), Ben Bridwell des Band of Horses (Gideon Preiss, cousin du premier) et Justin Vernon de Bon Iver (Luke Collins). Ajoutez Ewan Tweedie à la basse, et vous obtenez Husky. Pas mal comme line up, pas mal du tout.

Verdict? (© Husky)

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Auteurs d’un album (Forever So) leur ayant permis d’atteindre une confortable notoriété dans leur Oz natale, les Husky sillonnent en ce moment le reste du monde afin de convertir les pays du Up Over (ça m’étonnerait que l’expression fasse école, mais puisqu’on parle bien du land down under pour désigner l’Australie, permettez que je tente ma chance) à leur folk solaire. Ayant écouté cette première galette en boucle le jour du concert afin d’arriver sur place aussi préparé que possible, je peux certifier de l’excellente tenue de cette dernière, alternant entre calvacades dans le bush (History’s Door) et promenades nocturnes sur les plages de la côte sud (Animals And Freaks), le tout lié par l’impeccable production de Noah Georgeson pour un résultat remarquable de cohérence. Chassant aussi bien sur les terres de Mumford & Suns que sur celles d’Ewert & The Two Dragons, Forever So est une synthèse réussie et addictive de tout de ce qui nous fait aimer le nu folk. Restait à voir si la délicate alchimie obtenue après mixage se retrouverait sur scène.

Face à un Nouveau Casino pas totalement plein, Husky (le chanteur) s’excuse de s’exprimer en anglais – sa mère est professeur de français – et se dit très content de jouer à Paris, « the city of love (and cheese) », même sous la pluie. Le set se déroule tranquillement, et donne l’occasion de découvrir de nouvelles facettes du talent du groupe. Conditions live obligent, la guitare de Husky, très « nette » sur le disque, se retrouve un peu noyée par les autres instruments, surtout lors des passages en picking, pendant lesquelles la paire Tweedie-Collins a tout loisir de lui voler la vedette.

Autre révélation, la virtuosité impressionnante de Gideon aux claviers, particulièrement mise en valeur au cours d’un long solo en ouverture de Woods. Le gars a une excellente formation classique, c’est indéniable, et si cette maîtrise n’a pas vraiment été mise à contribution sur l’album (retenue qui se justifie entièrement à l’écoute de ce dernier: les morceaux se suffisent parfaitement à eux-mêmes dans leur forme actuelle), la démonstration offerte par le claviériste du quatuor est arrivée à point nommé pour amorcer un final étincelant.

Car, deuxième magnifique surprise, c’est à la suite de ce morceau de bravoure que les Husky choisirent de dégainer leur arme fatale. Pendant que Luke s’extrait de derrière ses fûts pour venir reprendre la guitare abandonnée par son frontman, ce dernier annonce que le prochain morceau sera une reprise. Et quelle reprise! Lover Lover Lover (Leonard Cohen) était déjà une chanson sublime dans sa version originale, mais les harmonies vocales dignes des grandes heures de CSN dont l’ont rehaussée Husky, Gideon et Ewan l’ont tout simplement amené à un niveau supérieur d’émotion, assisté sur la fin par un Nouveau Casino définitivement conquis. Puis vint le tour d’un History’s Door conclusif, suivi peu de temps après d’un majestueux Don’t Tell Your Mother de plus de sept minutes en rappel.

*: Si vous vous demandiez l’origine du nom du groupe, voilà la réponse. Ils sont fous ces Australiens.

Coast of Freedom found. It’s Australia.

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Visiblement peu pressés de quitter la salle, les Husky se sont ensuite volontiers plié au jeu du merchandising, dédicaçant tout ce qu’on leur tendait et discutant longuement avec qui voulait. Toujours sympathique, même si il a fallu s’armer de patience pour acquérir sa copie du précieux CD. La rançon de la proximité, on ne va pas se plaindre non plus. Comme un clin d’œil du destin, et pour rappeler que le monde des artistes indie est décidément tout petit, j’aperçois dans la foule des curieux le duo germano-suisse BOY, en grande discussion avec Husky. Ça tombe bien, elles joueront le lendemain à la Maroquinerie. À plus tard les filles.

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On quitte donc le Nouveau Casino tout(e) imprégné(e) de la délicieuse mélancolie rêveuse distillée avec un art consommé par le combo australo-belge. Pour un peu, on en oublierait à quel point Paris peut-être déprimant sous la pluie. Husky n’est peut-être pas un supergroupe, mais c’est certainement un super groupe. CQFD.

Setlist Husky:

1)Tidal Wave 2)Dark Sea 3)Hundred Dollar Suit 4)How Do You Feel 5)Animals & Freaks 6)Fake Moustache 7)New Song 8)Hunter 9)Woods 10)Lover Lover Lover (Leonard Cohen’s Cover) 11)History’s Door 12)Don’t Tell Your Mother (Rappel)

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