VIEILLES CHARRUES – JOUR 3 (SAMEDI)

Changement de stratégie. Après deux jours passés à butiner de ci de là sur tel un bourdon breton (les seuls qui aient des rayures bleues et blanches au lieu de jaunes et noires), je décide de jouer la carte du sérieux en me cantonnant volontairement à une seule scène (la grande, tant qu’à faire) pour la durée de la journée de samedi. Pas forcément la solution la plus avantageuse sur le plan du nombre de concerts, mais optimale au niveau du placement, pour peu qu’on veuille bien se donner la peine de se lever suffisamment tôt (aka se donner les moyens de ses ambitions).

Tel ses lointains ancêtres riders de mammouths décidant de troquer leur existence chacha (chasseurs champêtres) bohème pour s’établir une fois pour toutes et cultiver des choux-fleurs (Bretagne oblige), le festivalier change d’ère et se sédentarise, non mais.

Après une ultime transhumance effectuée au grand galop sur la plaine carhaisienne (voir le W.H.A.T.T. (I.F.) idoine), il est donc temps de prendre ses quartiers d’été sur les bords de Glenmor, avec vue imprenable sur la faune bigarrée qui, dit-on, se plaît à pavoiser sur cette estrade. Hot spot. Corollaire inévitable de ce parti pris de l’immobilisme, je passe du même coup à l’heure des très, les concerts auquel j’ai assisté tombant invariablement soit dans la catégorie du très près (Glenmor) ou dans celle du très loin (Kerouac). Les organisateurs ayant toutefois eu la riche idée de retransmettre les seconds sur les écrans géants de la grande scène, les « campeurs » les plus motivés eurent la possibilité de meubler les périodes d’attente en assistant aux shows de la deuxième main stage des Vieilles Charrues dans des conditions ma foi pas pires que celles d’un fond de stade de Muse ou de Johnny (même si l’éloignement a permis de vérifier le bien-fondé des cours de physique du lycée: oui, la lumière va plus vite que le son – d’où un léger décalage – ). Si loin, si proche….
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L’honneur de la première salve revint à l’un des phénomènes actuels de la scène hexagonale, la pimpante IRMA et sa pop-folk intimisto-numérique (se dit de la musique enregistrée en solo dans sa chambre mais vue des trillions de fois sur le web… ah, la magie du buzz). Plébiscitée et soutenue par les zentils internautes de My Major Company qui lui ont permis d’enregistrer son premier album, Letter To The Lord, la mignonne Camerounaise tourne maintenant comme une bête pour défendre son bébé devant un public toujours avide de success stories dignes des dernières nunucheries waltdysneysques. Voix de velours et guitare en bandoulière, la nouvelle égérie du « yes I can » (et de la pub Google Chrome aussi, accessoirement) berce gentiment un public que le soleil radieux ne prédisposait de toute façon pas à faire montre de trésors d’énergie, surtout si tôt après le déjeuner (15h à peine ma bonne dame). Il acceptera pourtant de taper des mains sans rechigner à la demande de la belle, qui fit preuve d’une belle assurance en dépit de sa jeunesse et du cadre inhabituel. On regrettera juste l’absence de la mer et d’un transat pour parfaire ce début d’après-midi résolument caliente. Souhaitons à Irma de ne pas tomber dans les mêmes écueils que ceux rencontrés par son prédécesseur My Major Company, l’horripilant Grégoire (qui fait lui aussi des festivals, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup plus petits que les Vieilles Charrues*).

*: Tête d’affiche des Clayescibels 2009, yeah! (j’y étais)

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Comme le Port Salut, c’est écrit dessus

Après cette balle d’engagement gentillette, c’est au tour de Glenmor de riposter, avec une des curiosités de la programmation 2012, en la personne de l’énigmatique KIRIL DJAIKOVSKI, que le programme présente comme le fer de lance de l’électro des Balkans (parce qu’ils sont nombreux que le marché à faire ce type de musique, peut-être?), mélangeant les gros beats de rigueur avec les cuivres d’Europe de l’Est chers à Emir Kusturica. Pour l’occasion, trois guests accompagnent notre homme sur scène: TK WONDER, MC WASP et même le vétéran GHETTO PRIEST, ancien d’ASIAN DUB FONDATION (ne te laisse pas abuser par cette formulation pleine d’assurance, lecteur, je n’en savais pas plus que toi sur ces trois loustics avant le début du set).
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À l’heure dite, Kiril et sa section rythmique se mettent en place, rapidement suivis par TK Wonder, qui investit la scène de sa démarche féline et commence à balancer son flow, imperméable aux regards pour le moins surpris que lui décoche les 30.000 festivaliers déjà présents sur le pré. Car, soyons honnêtes, même si la demoiselle (première précision importante, je suppose que ça n’allait pas de soi pour tout le monde) a un physique plutôt très avantageux (une Emma Watson version Caraïbes serait ma meilleure tentative de brosser un portrait rapide de la miss), rapper avec le futal de Johnny Clegg période acides et champignons et la coiffure de la grande mère barge (Barge Simpsons, vu la couleur) d’Amy Winehouse a de quoi surprendre même le spectateur breton, pourtant renommé pour son flegme à tout épreuve. Après quelques minutes, la 8ème merveille est rejointe par ses deux acolytes, d’abord MC Wasp (un Sébastien Tellier en version gangsta rap, si on poursuit notre petit jeu des comparaisons foireuses), puis Ghetto Priest himself, une sorte de vieux sage rasta à l’air franchement peu amène, un étrange accessoire mi-crucifix, mi-battoir à tapis à la main.
Pendant 1h15, cours de théologie reggae accéléré (la ligne entre le bien et le mal, je suis toi et tu es moi, la musique est universelle et nous venons juste de sortir de la tanière du lion avec des pierres noires dans les poches + Hakuna Matata, pour faire vite). On en oublie totalement Kiril, tapi derrière ses platines, bien que ce dernier connaisse apparemment par cœur le laïus de tous ses acolytes (intense séance de lipsinging de la part de notre Macédonien). On oublie aussi ses musiciens (section cuivre et violon), tellement douillettement incrustés dans le flow qu’ils ne s’en démarquent plus.
Au premier rang, c’est dur d’ignorer les invites des MC et autres TK à une participation plus active, et c’est facile d’oublier les dizaines de milliers de dubitatifs derrière, d’où une plongée tête la première dans la mer rasta rap. Plaisant je dois dire, car elle était très chaude (l’eau, bande de pervers)..
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De la Macédoine à la Belgique, il n’y a que quelques dizaines de mètres (grande magie bretonne, Merlin a bossé dur), on enchaîne donc avec la sémillante (je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais je pense que ça lui va bien) SELAH SUE. Toujours surmontée de son improbable choucroute capillaire, la brindille de Louvain a savouré avec gourmandise l’accueil de la foule compacte qui lui faisait face.

Selah loose pour bien voir, tout de même

J’écris souvent que certains artistes faisant la tournée des festivals enclenchent le mode pilote automatique, mais ce n’a pas été le cas de l’interprète de Raggamuffin, qui a joué son « tube » et une poignée d’autres morceaux avec conviction et spontanéité. Reste que que je n’accroche pas vraiment à sa musique et que je me suis trop facilement laissé distraire par les conversations de mes voisins pour faire une revue plus étoffée de son concert. Les voisins de festival, ces personnes avec lesquelles on finit par devenir vachement proches ,à poireauter ensemble pendant des heures, on en reparle juste au dessous.

Car j’ai eu la chance d’avoir à ma gauche la fan #2 de HUBERT-FÉLIX THIÉFAINE (seulement #2 parce que la #1, c’est toujours la maman), qui de son propre aveu « a déjà fait 150 concerts (dont une dizaine rien que pour l’Homo Plebis Ultimae Tour), connaît toutes les paroles par cœur et ne peut s’empêcher de les chanter à tue-tête. »
Bref, le genre de personnes qu’on aime avoir sous le coude pour connaître la set liste à l’avance (et oui) et noter le titre que l’on souhaiterait redécouvrir sur CD (surtout qu’avec HFT, les chansons ont rarement des intitulés intuitifs* – que les Psychopompes / Métempsychose & sportswear et autres Série de 7 rêves en crash position m’en soit témoins – ), ou encore connaître le nom des musiciens, leur plat préféré et leur pointure de chaussures (j’ai pas demandé, mais je suis sûre qu’elle aurait su).

*: Vu le patronyme de campeur (car le campeur couche dehors, huhuhu) que ses parents lui ont décerné, cet amour du tarabiscoté est peut-être génétique.

Comble du comble, elle nous annonce avec une fierté légitime que HFT lui fait toujours un signe quand il l’aperçoit dans le public. Vu le budget conséquent consacré à l’amour, à l’art et au cochon par cette brave dame, c’est la moindre des choses que peut faire l’immarcescible Jurassien pour sa fan (car il vient de Dole, comme l’a rappelé à plusieurs reprises un autre de mes voisins, Jurassien lui aussi).
Précision supplémentaire et définitive: c’est aujourd’hui son anniversaire (64 ans, âge pop depuis la bluette de Paul McCartney), comme l’ont également relayé les écrans géants de Glenmor avant que le concert ne commence.

Profitant du phénomène de concentration, Jean-Luc Martin (co-président du festival) débarque sur scène avec une équipe photographe et caméra, afin de collecter quelques images de foule en délire pour le future musée des Vieilles Charrues (qui s’appellera Le Sillon, if my memory serves me well). On saute, on crie, on fait la hola à 60.000 en espérant finir sur la photo et entrer dans la postérité. Qui vivra verra, et qui se verra se taggera sur Facebook (ouah, mon pixel de gloire!).

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Accompagné de quatre musiciens, dont un lead guitare au nom rock’n’roll (Alice Botté – c’est bien un guitariste -), Thiéfaine entre en scène avec la lente majesté de celui qui sait qu’il n’a plus rien à prouver. Il faut dire qu’il siège sans partage en haut de la chaîne alimentaire de la chanson française, Hubert: plus de 40 ans de carrière, la reconnaissance (tardive) de la profession, obtenue en même temps que ses deux Victoires de la Musique 2011, et surtout un public incroyablement fidèle et trans-générationnel (et international, la bande de joyeux Liégeois me servant de voisins sur le camping étant des fans finis, et ne s’exprimaient d’ailleurs plus qu’à base de « Bipède à station verticale » et « Soleil! Soleil! N’est-ce pas merveilleux… » à partir de 2h du mat’), transformant chaque concert en grand-messe évangélique, les paroles poétiquement absconses du Dole-man étant scandées en cœur par des milliers de voix. Écoutez n’importe quelle piste du Paris Zénith 1995 pour obtenir le mètre étalon d’une relation scénique fusionnelle entre un artiste et son public.

Le set commence en douceur avec quelques Mathématiques Souterrainesprolongées par Ad orgasmum æternum. Arrive le premier gros hit du concert, Loreleï Sebasto Cha… et là, HFT quitte l’estrade, se dirige droit vers nous et tend le micro juste mon nez à sa plus fidèle supportrice pour un cameo express. Pour un signe, c’est un signe (on peut même parler de chant du signe, mouahaha).

All the girls (and the boys) love Alice

Passés ces premiers émois, le concert est une succession de « tubes », avec en point d’orgue le diptyque Les Dingues et les Paumés, à la conclusion duquel Alice nous embarque aux pays des merveilles dans un solo final très inspiré, et Sweet Amanite Phalloïde Queen, qui ne prend son envol que lorsque tout le monde y met du sien. À entendre mes Liégeois, arrivés trop tard pour être bien placés (c’est ça de faire la fête jusqu’à plus d’heure, on se réveille tard et on se rendort sur le champ), les rangs de derrière sont restés plus ou moins de marbre au charme (vénéneux, forcément) de la reine champignon, mais je peux vous assurer que l’avant-garde a donné de la voix.

Après avoir discouru d’alcool, de drogue, de sexe, de Dieu et de la mort pendant beaucoup plus longtemps que les 4 minutes 22 qu’aurait pu durer son show s’il avait voulu la jouer clean, Thiéfaine tire sa révérence à dos d’Alligator 427. Mais du fond du backstage, il…nous…entend réclamer expressément un petit tour sur la charrette  de sa bonne amie La Fille du Coupeur de Joints, qui viendra nous dire « coucou les gins » en rappel. Woohoo… wohohoho… Le meilleur concert de la journée.

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À 21h, un regret: être obligé d’assister à la prestation de RODRIGO & GABRIELA, accompagnés sur scène par les musiciens de C.U.B.A. (comme quoi, je ne suis pas le seul à aimer faire des acronymes) de très, de trop loin.
Évidemment, il y a des écrans géants, mais la tendance des opérateurs caméras à cadrer les visages, ou pire, à nous abreuver de plans de coupe lointains pour faire voir comment tout le monde il est content de jouer ensemble (ce qui était semble-t-il le cas) est franchement horripilante. Bordel, ce sont les mains que l’on veut voir! Pour une fois que les deux guitar heroes de Mexico viennent donner un master class dans le pays Poher, on nous impose les traditionnelles plongées caméra dans la foule au lieu de rester collé à l’infernal doigté de Rodrigo Sánchez.
Autant filmer en gros plan les genoux d’un danseur de claquettes ou la manucure de Rihanna: certes, c’est joli, mais l’intérêt du show est ailleurs. En plus de cela, les images retransmises étaient en noir et blanc (première fois en trois jours de festival) ce qui, combiné au décalage son du à la distance, donnait l’impression d’assister à la retransmission d’un précédent concert du duo.
Bref, un bon spectacle vendangé par l’éloignement et la régie. À charge de revanche, compañeros!

Plan utile/Plan inutile

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Le crépuscule est bien avancé lorsque le show de l’alliance mexico-cubaine se termine, et la foule accourt en masse vers Glenmor pour assister à la venue de la tête d’affiche de la journée, le toujours flegmatique STING, rayé des cadres de la Police depuis bientôt trente ans, mais toujours aussi gaillard qu’à ses débuts.  En embuscade derrière la barrière, les fans du natif de l’ex instituteur punk, qui font le pied de grue depuis bientôt sept heures, se chauffent la voix et se décrassent les muscles avant l’arrivée de Gordon Sumner, 60 ans et toutes ses dents (on ne dira rien pour les cheveux par contre). Yeah baby, school is cool.Ça commence fort avec un Next To You en première cartouche, suivi pas loin derrière du classieux Englishman In New-York. Le rythme est donné.
Assisté d’une poignée de musiciens aux allures de session (wo)men débauchés pour l’occasion (mentions spéciales au guitariste « orzabalesque » qui tint le flanc gauche avec application, et au jeune prodige du violon qui se fendit de quelques soli magistraux en lieu et place de son comparse à la six cordes), le dard se marre et pioche dans son immense besace de tubes pour en livrer quelques uns, parfois légèrement retravaillés pour l’occasion (De Do Do Do De Da Da Da et l’immanquable Roxanne, lourdement remaquillée jazz-fusion, en tête de peloton), au public extatique de Carhaix.

Pruneau sur le far, il ne s’exprimera que dans un impeccable français entre les chansons, avec cette pointe d’humour pince sans rire so british qui achèvera d’emporter les suffrages. Pas moins de trois rappels lui seront nécessaires pour pouvoir prendre congé de Kamperhuil, noir de monde et de nuit, et qui aurait volontiers rempilé pour une autre heure et demie de show.
Dernières offrandes de Sting à ses fans, un Desert Rose synthétique et synthétisé (et sans Cheb Mami, donc forcément moins bien que l’original) et surtout un Fragile pour lequel il délaisse sa basse pour une guitare classique.
Sur un dernier « au revoir » tout en retenue britannique, le vieux beau blond le plus célèbre de la planète tire sa révérence et ne reviendra pas (et ne reviendra sans doute plus, il fallait être là ce soir du 21 Juillet pour assister un concert de Sting dans le Finistère).

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Après une journée passée à tenir la barrière debout sous le cagnard, la fatigue se fait sentir, surtout que l’entrevue au poste avec l’ex commissaire de police Sumner a achevé de mettre les batteries à plat. La JUSTICE attendra donc encore quelques mois ou années avant d’être rendue sous mes yeux (on est en France après tout, ces délais n’ont rien d’anormaux, sauf comparution immédiate).
Je laisse volontiers ma place aux hooligans des prétoires avides de se faire signifier leur droit de danser jusqu’au bout de la nuit par leurs excellences Gaspard Augé et Xavier de Rosnay. Moulu comme je l’étais, assister à cette ultime séance aurait pu être qualifié de non assistance à organisme surmené. Acquittement par contumace requis et déferrement  à la Quechua, if you please.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le juillet 31, 2012, dans Revue Festival, et tagué , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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