W.H.A.T.T. (I.F.): Le camping des Vieilles Charrues

Les smartphones sont vraiment la plaie du XXIème siècle. Sous couvert de permettre à leur possesseur de rester connecter en permanence avec le reste du monde (ce qui pourrait apparaître à première vue comme le rêve de tout individu des générations Y et suivantes), j’ai la sinistre impression que le privilège de réactivité qu’ils procurent aliène plus qu’il ne libère l’utilisateur. Tenez, je viens juste d’apprendre qu’un spectateur s’était fait lourder du concert du hip hop auquel il assistait parce qu’il avait eu le malheur de critiquer l’artiste de la première partie sur Twitter. Il aurait eu un portable basique le gars, il aurait du attendre d’être de retour chez lui pour déverser son fiel, et pu assister au reste du show peinard. Et je ne parle même pas de tous ces jeunes cadres dynamiques qui ne peuvent s’empêcher de sacrifier (inconsciemment de surcroît) leur vie sociale et affective sur le minuscule autel de leur Blackberry symbiote.

Bref, le rattachement perpétuel à la Matrix peut bien faire hurler toutes ses sirènes, très peu pour moi. Je compte profiter du luxe de pouvoir être injoignable à volonté le plus longtemps possible. Mais parce qu’il faut bien s’occuper même quand on se coupe volontairement du monde, et que la vie de festivalier « interne » (comprendre: en camping) comporte son lot de moments à meubler en attendant le début du concert, j’ai profité de ces sessions d’inactivisme militant pour coucher sur le papier (oui! et avec un crayon!) quelques petites réflexions et observations sur ce qu’est la vie dans ce drôle d’univers que constitue un festival. Ça s’appelle W.H.A.T.T. (I.F.) ou What Happened At The Time (Instantané Festivalier) en version longue (oui, j’aime aussi les acronymes débiles, ça commence à faire beaucoup pour un seul homme), et ça n’a pas vocation à changer la face du monde, mais j’espère que toutes les personnes ayant déjà fait l’expérience d’un festival de musique se reconnaîtront d’une manière ou d’une autre dans ces élucubrations pseudos socio-psychologico-métaphysiques of mine.
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W.H.A.T.T. (I.F): Le camping des Vieilles Charrues.
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Le camping du festival est une ville de toile qui s’autodétruit un peu plus chaque jour. Vivre ici, c’est faire l’expérience de la nature décadente de l’homme, surtout quand il est jeune et que l’alcool est peu cher. Chaque jour, ce sont des hectolitres de bière qui sont transportés à dos d’homme, par trolleys brinquebalants, brouettes défoncées, ou tout autre moyen de locomotion sorti de l’imagination fébrile et du sens pratique à toute épreuve des festivaliers, depuis le Leclerc local (c’est ce qui s’appelle bénéficier d’une externalité positive en langage économique – je n’ai pas tout oublié finalement -) jusqu’aux plaines noircissantes de Carhaix. Les breuvages plus forts doivent être transvasés dans des bouteilles plastiques avant le check point d’entrée, aucun récipient de verre n’étant autorisé sur le site (même les pots à cornichons, au grand dam d’un de mes voisins).

Les travées impeccables, autrefois délimitées par une ligne blanche tracée à même l’herbe fleurissent de déchets plastiques et organiques avec une profusion toute anthropique que les malheureux Sysiphes et Danaïdes de l’équipe bénévole chargés de la propreté du camp seront bien incapables d’endiguer de manière durable avant que la horde des nouveaux vandales se soit dispersée aux quatre vents. Là où nous passons, l’herbe met un an à repousser.

Le sol lui-même se fait spongieux et élastique là où les organisateurs ont choisi de faire converger des centaines milliers de pas en l’espace d’une centaine d’heure. Les quelques caillebotis de plastique jetés au dessus du carrefour pour limiter son affaissement n’y feront rien: à la moindre goutte d’eau, le praticable se transformera en marais, au grand dam des campeurs venus sans leur bottes (la majorité). Raison de plus pour sacrifier de généreuses libations au dieu responsable du fameux micro-climat breton pour qu’il retienne ses ondées le temps du week end. Encouragé par cette forme festive de prière païenne, le sentiment religieux atteint des sommets inégalés dans le pays Poher. Ivresse sacrée…

Vu comme ça, le camping en festival, c’est sympa non?

C’est samedi matin, il est 7h34. Parmi les tentes alourdies de la rosée probablement issue des suées de la veille, quelques uns des habitants les plus tardifs ou les plus précoces de la nouvelle Carhaix se croisent d’un air hagard. Les uns errent à la recherche de l’abri qui leur permettra de s’écrouler pendant quelques heures, les autres se dirigent vers les douches, guère sollicitées à cette heure monacale.  L’eau n’en sera pas plus chaude pour autant, mais pas de quoi effrayer un Breton motivé, pour qui les 19°C annoncés apparaissent tièdes en comparaison de la caresse des eaux atlantiques même en plein cœur de l’été.

Le temps de revenir à la tente, et l’animation est déjà de retour dans le plus vaste camp de déplacés de l’Europe de l’Ouest. À défaut de ne pouvoir se vider la tête sous les décibels vrombissants d’une chaîne (pas d’alimentation électrique proposée, Dieu merci), on en est réduit à émerger en parlant (fort) de sa nuit passée. Pour certains, les souvenirs mettront plus de temps à remonter, s’ils remontent tout court. Les soirées les plus mémorables sont celles qui laissent le moins de traces mnésiques, intéressant paradoxe.

Déjà, les revendeurs de places sont à leur poste, leur petit panneau de carton à la main. À les entendre demander d’un ton confidentiel aux passants s’ils ont des entrées à leur céder, on pourrait croire que le deal porte sur une toute autre marchandise, qui circule pourtant au grand jour dans le camp sans que personne ne s’en émeuve (on peut en même en trouver à la sortie de sa tente, oublié sur place par un errant aux poches crevées et au paletot idéal – vécu -). Bonne chance à eux, la journée affichant complet depuis plusieurs semaines, à la différence des autres.

Le jour se lève sur les Vieilles Charrues.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le juillet 27, 2012, dans Revue Festival, W.H.A.T.T. (I.F.), et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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