VIEILLES CHARRUES – JOUR 2 (VENDREDI)

Aube grise sur Kamperhuil ce matin du vendredi 20 Juillet. Dans la clarté verte de la 2 secondes Quechua, le festivalier ragaillardi par quelques heures de sommeil à peine entrecoupées d’épisodes plus bruyants que la limite du supportable (agréable surprise s’il en fut) se prépare pour une journée riche en émotions. C’est que ce vendredi sont programmés pas mal de groupes dont la côte ne cesse de grimper, encore trop confidentiels pour se voir confier les clés de Glenmor, mais plus que capables de faire passer au spectateur averti un grand moment. Ready, steady, go!

Aujourd’hui, je prends l’option français

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Après quelques heures passées à rêvasser sur un parpaing fissuré, le dos accolé aux barrières volantes barrant l’accès du festival (période d’inactivité mise à utile contribution pour décrire et commenter deux trois bricoles marrantes sur ce qu’est la vie en festival: ça s’appelle W.H.A.T.T. (I.F.) et le premier de la série peut être consulté là), le coup d’envoi fictif de cette seconde journée est enfin donné, et c’est avec surprise que je suis témoin de la course effrénée des premiers arrivés en direction de la grande scène, sans doute à la recherche de la CURE de jouvence promise par le bon docteur Smith et ses assistants à 22h05 ce soir.
J’ai ri, et marché tranquillement jusqu’à Kerouac, où j’ai pu me positionner là où tout festivalier de bon goût se devait d’être en ce début d’après-midi, ensoleillé finalement: au pied de la scène où les doux rêveurs de OTHER LIVES étaient attendus à 16h pour une virée dans les plaines de l’Oklahoma, à la recherche de l’insaisissable Scissor Tailed Flycatcher (Tyran à Longue Queue en français et oiseau emblème de l’État dans toutes les langues – c’est fou comme on apprend des choses en allant aux concerts de SAMANTHA CRAIN).

Choose your seat…

Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce groupe distillant un folk aérien et délicat et souhaiteraient un cours de rattrapage accéléré, je ne peux que conseiller l’écoute des morceaux Tamer Animals et For 12, tous deux extraits de l’album Tamer Animals (disponible depuis Août 2011). Ce second opus étant excellent dans son ensemble, rien ne vous empêche de creuser plus profond le sillon en attendant que la quintette retourne en Europe (ils ont annoncé à la fin de leur concert qu’ils repartaient aux États-Unis après avoir écumé le vieux continent depuis le début de l’année).

À 16h tapantes, le commandant de bord Jesse Tabish largue le câble reliant son planeur à l’avion tracteur et nous voilà partis pour une heure de vol au dessus des magnifiques paysages des Grandes Plaines américaines. Je parle de planeur, car les sets soignés délivrés par les Other Lives ne montent pas en puissance pour vaincre l’inertie du public à la manière de ceux d’autres groupes. Non, pas besoin de faire d’efforts violents pour la bande de Stillwater pour tutoyer les sommets, mais simplement de se laisser porter par les courants chauds ascendants. Il y en qui peuvent trouver l’approche barbante, mais en ce qui me concerne, je suis devenu un adepte de ces moments de sereine quiétude, bien éloignés des tornades de décibels frappant un peu partout ailleurs dans le paysage pop rock. Comme un clin d’œil de la météo, le vent se lève juste à temps pour accompagner l’incommensurable Dust Bowl III, charriant un peu de la poussière soulevée par les semelles des festivaliers. Le septième ciel n’est plus très loin.

Mais le temps nous est compté et il faut déjà songer à redescendre. Cachée derrière ses lunettes noires à verres ronds, la charmante Jenny Hsu se charge de remercier les voyageurs au nom de tout l’équipage, et donne rendez-vous aux passagers intéressés par un nouveau vol au pied de la scène pour une séance de merchandising improvisée (m’en fout, je l’ai déjà l’album, et dédicacé par tout le monde qui plus est). Le commandant Jesse reprend alors le micro pour poursuivre les annonces: on finira la descente avec une superbe reprise de Leonard Cohen, The Partisan, amputée de toute sa partie française il est vrai, mais ça n’a guère d’importance. Il est d’usage d’applaudir le pilote après un atterrissage réussi, et c’est avec joie que nous nous sommes pliés à ce rituel, conquis par ce plane movie maîtrisé de bout en bout. Revenez-nous vite..
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Direction ensuite la scène Grall, qui avant de résonner des furieux assauts de mon groupe belge préféré de tous les temps, les indispensables TRIGGERFINGER, doit accueillir un certain RICH AUCOIN, dont les penchants électros ne m’inspirent qu’à moitié, mais que ne serais-je pas prêt à faire pour tenir la barrière lors d’un concert du power trio d’Anvers?
Assis contre le rempart de métal, je m’écoute tranquillement penser jusqu’à ce que la petite bande de fans absolus du natif de Halifax qui a investi les lieux en même temps que moi ne se mette à trépigner sur place en poussant des hauts cris. Juste le temps de me lever pour voir de quoi il en retourne que Rich en personne arrive à ma hauteur pour me serrer la main (bon, pas qu’à moi, il sert toutes les mains qu’on lui tend Rich, mais tout de même) et me remercier d’être venu le voir. C’est vrai qu’on n’était pas nombreux au lancement du set, et je n’ai pas eu le courage ni l’envie de lui avouer les vraies raisons de ma présence devant la scène, aussi me suis-je contenté de sourire bêtement et de lui laisser sa chance. Grand bien m’en a pris.

Car le gars Aucoin a le don fabuleux d’enjamber toutes les barrières sur son chemin. Barrière de la langue en premier lieu, habilement négociée à l’aide d’un franglais bien suffisant pour se faire comprendre par un public intrigué, puis enthousiaste. Barrière le séparant dudit public en second lieu, qu’il franchira à tous ses morceaux (les gars de la sécurité ont passé une heure riche en émotion) pour venir prêcher sa pop electro festive au plus près, parmi, les spectateurs qui d’enthousiasmés sont devenus complètement fou lorsqu’il s’est mis à les arroser de confettis et de cotillons à l’aide des « mortiers » disposés devant la scène. Autant dire que la valeur ajoutée d’être au premier rang lors de ce genre de prestation se trouve décuplée par rapport au concert moyen. Final particulièrement barré pour un personnage haut en couleur, Rich déploie sur la foule une toile de parachute qui servira d’écrin à une séance de (base) jumping particulièrement jubilatoire, même si la température est vite devenue insupportable en dessous.

Après un crowd surfing bien mérité et vite expédié, le Canadien frappadingue quitte la scène, en promettant à tous ceux qui lui enverront un texto de leur expédier toute sa musique gratuitement… Et de balancer son numéro de portable sur l’écran géant derrière lui (c’est bien la seule chose qui a marché correctement côté régie, les échec systématiques et répétés de Rich et de Sam, son ingénieur backstage, de synchroniser la lumière et le son du show ajoutant encore à la folie du set… C’est pas à PORTISHEAD que ce genre de mésaventure arriverait, mais si ça pouvait décrisper Beth Gibbons, c’est tout ce que je leur souhaite). Enfin, quand je dis quitter la scène… Il est resté une bonne demi-heure après la fin de son concert à parler et à se faire prendre en photo avec qui voulait (dont votre serviteur, mais le résultat est classé secret défense), pendant que derrière lui, imperturbables, Ruben, Mario et Mr. Paul investissaient les lieux pour la balance. Sans doute la « première partie » la plus généreuse et enthousiasmante à laquelle j’ai eu la chance d’assister, et un petit gars que je suivrai avec attention dans le futur (petit avant-goût de très bon goût, son morceau It).


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L’entrée ayant été débarrassée, il était temps de passer aux choses sérieuses. Et sérieux, les trois de Triggerfinger le sont toujours dès lors que le rideau se soulève, même si pendant les réglages, l’ambiance était à la franche rigolade, Mario testant son micro en roucoulant des sonates pendant l’impayable Mr. Paul hésitait semble-t-il entre parler dedans ou l’avaler tout rond. Hé, c’est les vacances pour tout le monde mon pote.

À la faveur d’un set scandaleusement court (50 minutes! Que fait la police?) mais contenant tous les diamants stoners  habituels (First Taste, Is It, All This Dancin’ Around, le solo de batterie de Mario…), parfaitement taillés et soigneusement polis après des semaines passées sur les routes à défendre le dernier album, les Trigg’ ont encore un peu plus élargi leur fan base française, et confirmé au besoin leur statut de très grand groupe live. À voir Ruben se mettre le public dans la poche en un aller retour de médiator sur sa Gretsch, on est tenté de croire que ce type là est né sur une scène, avec un message pour le monde: the louder, the better. Pas grand chose de plus à rajouter sur ces quelques minutes passées en compagnie d’une des valeurs sûres du rock, le vrai, européen, à part qu’ils étaient bien partants pour remettre le couvert à Carhaix as soon as possible. À bon entendeur, afscheid.

Don’t give me that creepy look, Paul

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Les heures suivantes ne furent malheureusement pas aussi passionnantes. Pris au piège d’une programmation un peu piquée des vers (THOMAS DUTRONC, ça va cinq minutes, littéralement), j’erre de scène en scène, grappillant des petits bouts de concert de ci de là (le fils de cité plus haut, qui s’embarque dans un plaidoyer pro-frite à la logique absconse aux deux tiers de son show, mais également la fin du set des petits jeunes PURPLE MOUNTAIN, duo guitare batterie n’ayant rien de très neuf à proposer – par contre le frontman est un crack du Rubik’s cube – et la performance en demi teinte des éternels revenants BLOC PARTY, toujours incapable de retrouver la recette de leur miraculeux Banquet). Victime de son succès, et malgré les 4.000 m² d’espace supplémentaire par rapport à l’année dernière, les Vieilles Charrues s’engorgent lentement mais sûrement, au point que je préfère me poser devant Glenmor pour attendre la venue des Cure.

Purple Mountain: « On est bons hein? » « Ouais, on est bons. »

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Rester assis le plus longtemps possible pour ménager ses jambes, c’est dangereux pour les mains, mais ça permet de prendre des photos chelou. Il n’est cependant pas question de passer l’intégralité des 2h30 de concert (record annuel) de l’empereur des gothiques et de sa bande de joyeux drilles à contempler les godasses des autres festivaliers. À 22h05, tout le monde sur le pont pour voir débarquer Robert Smith et friends, prêts à offrir au public la dose de millésimes eighties pour laquelle ce dernier s’est déplacé en masse (60.000 fans tout de même). Le thème de l’édition 2012 étant les super héros, on a plaisir à constater que le petit Robert a joué le jeu et s’est déguisé en Joker pour l’occasion. Ah, pardon, on me signale dans l’oreillette que cette tignasse arachnéenne et cette tartine de rouge à lèvres sont en fait son look habituel, autant pour moi.

Plus tout à fait aussi svelte qu’à l’époque où les Inconnus reprenaient la Zoubida en son honneur, Smith a toutefois conservé le même grain de voix qu’à ses débuts, ainsi que son assurance tranquille de guitar hero minimaliste mais toujours inspiré. Il n’y a qu’à fermer les yeux pour se retrouver trois décennies plus tôt, debout sur la falaise de Just Like Heaven, courant comme un dératé entre les arbres de A Forest ou piégé dans la toile du Spiderman de Lullaby. Priceless.

À ses côtés, les musiciens, vieux et jeunes, déroulent les morceaux de la setliste avec une perfection de studio d’enregistrement. Mention spéciale à Jason Cooper, qui prouve avec brio qu’un bon batteur n’est pas forcément un batteur bruyant: sa vitesse et sa capacité à tenir, orner et développer les rythmiques exigeantes des compositions de Robert Smith sans pour autant voler la vedette aux délicats entrelacs de guitare, basse et claviers caractéristiques du son de The Cure m’ont vraiment impressionnées.

Je serais bien resté juste au bout du set (qui paraît-il à déborder d’une demi-heure par rapport à l’horaire convenue, c’est MARTIN SOLVEIG qui a du être content), mais dans une galaxie très lointaine nommée M83, Anthony Gonzalez et ses potes se préparaient à se téléporter sur la scène Grall, et je ne pouvais pas décemment rater une rencontre de ce (3ème?) type.

Mais d’abord, il a fallu se frayer un chemin jusqu’au point de chute de l’Antibois que les States nous envient et s’arrachent. Hurry up, they’re coming. Plus facile à dire qu’à faire cependant, aucune allée d’évacuation n’ayant été dégagée à cette fin et les gens étant en général peu enclins à s’écarter pour laisser passer les déserteurs (ce qui est tout à fait compréhensible, mais à moins de se faire hélitreuiller, impossible d’y couper). Pour être parti au tout début de Pictures of You depuis une distance relativement éloignée de la scène (voir photos), je sais qu’il m’a fallu les sept minutes et des poussières que dure la chanson en live pour me dégager de la foule, ce qui n’a pas vraiment été une partie de plaisir. Sans hésiter, le plus gros point noir de tout le festival..
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À l’arrivée, il s’avère que je ne suis pas le seul à être parti en quête du Grall, et je trouve la place déjà copieusement garnie de spectateurs impatients de goûter au calice. Problème principal, l’immense majorité des impétrants au tour de soucoupe proposé par Anthony a déjà beaucoup bu avant de se présenter sur le paddock, et la disposition particulière de la scène par rapport au reste du site incite les plus motivés à jouer des coudes pour se frayer un chemin jusque dans les premiers rangs. Où qu’on se place, impossible de profiter de l’electro rock épique servi par les M83 sans être bousculé toutes les 30 secondes par une nouvelle colonne infernale de festivaliers plus très concernés par les règles du vivre ensemble. Tu parles d’une joyeuse Reunion. Comble de l’impolitesse, la moitié du public part en masse après avoir entendu Midnight City, laissant Anthony finir son concert devant une foule bien moins nombreuse qu’au coup d’envoi du set. Ok, le papillonnage de scène en scène fait partie de la logique festival, mais ce genre d’attitude consumériste à deux balles « je reste juste pour ta chanson buzz, après tu peux te brosser » m’a foutu et me fout encore en rogne. Je n’ose même pas imaginer ce qui ce serait passé si Anthony avait choisi d’ouvrir avec ce titre.

Toujours est-il que j’ai découvert M83 et que malgré les conditions assez extrêmes des 40 premières minutes, j’ai bien accroché. Beaucoup de titres lorgnent certes très ouvertement vers le dancefloor, mais l’emphase développée dans les compos et les arrangements implacables de ces dernières (aaah, ce saxophone jubilatoire dans le final de Midnight City… C’est beau comme du Tears For Fears période The Working Hour), couplées à l’énergie incroyable du groupe sur scène (il fallait rester jusqu’au bout pour voir le bassiste se jeter dans la fosse comme on se jette dans les vagues à 13°C des plages du Finistère – si tu réfléchis trop, tu meurs -) me font penser que le succès grandissant de cette bande d’allumés plutôt très doués dans ce qu’ils font est très loin d’être immérité, et c’est avec plaisir que j’irai les revoir sur scène (mais pas en festival si je peux l’éviter) si l’occasion se présente..
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1h du matin et une décision à prendre: aller voir la fin de METRONOMY à Kerouac ou rentrer à la tente? Pas cornélien le dilemme dis donc. Bonne nuit tout le monde.

À propos de Schattra

Égoïstement optimiste, çapourraitêtrebienpirologiste assumé. Selfishly optimistic, proud itcouldbemuchworsologist

Publié le juillet 27, 2012, dans Revue Festival, et tagué , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

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