THUS OWLS @ LA LOGE (08.03.2014)

En matière de cadre intimiste, la Loge constitue l’un des fleurons de la capitale. Nichée au fond d’une cour de la rue de Charonne, cette salle de concerts et de théâtre a clairement fait le choix du qualitatif sur le quantitatif. Mini (mais vraiment mini) bar dans un coin de l’entrée/billetterie, bancs d’écoliers sur les gradins, abondance de coussins pour éviter les courbatures après un début de soirée assis sur ces derniers: si le moelleux des fauteuils de l’Olympia et les cocktails du Trianon constituent votre ordinaire de spectateur, il y a de fortes chances que vous ne trouviez un tantinet roots le mobilier et la carte de la Loge. Vous auriez pourtant tort de bouder l’endroit à cause de ce genre de détails, car ce dernier peut se flatter d’accueillir, de recueillir même, des artistes qu’aucune autre scène parisienne ne propose. Démonstration en fut faite ce soir du 8 Mars 2013, avec la venue d’un parlement d’oiseaux rares en nos contrées: THUS OWLS.

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Rencontre des marches nordiques orientales (Suède) et occidentales (Canada), Thus Owls poursuit son impeccable, si discrète, carrière depuis cinq ans maintenant. Mené par les époux Angell, ce projet littéralement international brasse de multiples influences, tant rock que pop, classique ou jazz, déclinées en trois albums dont le dernier, Turning Rocks, n’était pas encore sorti lorsque nos cinq hiboux atterrirent sur les planches de la Loge, en conclusion d’un mini tour d’Europe (une date à Londres le 4 Mars, et une à Amsterdam le jour suivant). Fortement influencé par l’enfance d’Erika dans la maison familiale située sur l’île d’Orust, sur la côte Ouest de la Suède, ce troisième opus s’annonce d’une profondeur narrative et artistique comparable à ses prédécesseurs, tous deux habités d’un sincère et constant souci de cohérence.

2Engagé par la chanson titre de l’album à venir, le set d’une bonne heure offert par Thus Owls à ses fidèles Parisiens se déroula dans une ambiance amicale et détendue* qui permit à tous les participants de profiter pleinement de leur soirée. Entre les morceaux, Simon se fit un plaisir de traduire les interventions de sa moitié, les assortissant souvent d’une petite saillie drolatique dans le plus pur style du one man show, que l’on aurait pu pour l’occasion qualifier de one couple show. Cette atmosphère bon enfant ne vint cependant pas polluer l’exécution des morceaux de la quintette, dont chaque membre joua sa partition avec une justesse impeccable et un appréciable sens du groove.

Parfois proche de l’univers d’Anna Calvi (How In My Bones, I Weed The Garden), parfois totalement incomparable, la musique de Thus Owls est une invitation au voyage permanente, aussi bien au niveau des compositions que des paroles posées par Erika sur ces dernières, et jusqu’aux amples atours orientaux arborés avec une grâce naturelle par l’aède scandinave pour ce tour de chant parisien. Ce fut avec une reluctance non feinte que les occupants de la Loge laissèrent finalement partir leurs hôtes, non sans avoir obtenus d’eux une paire de morceaux supplémentaires en guise de rappel, dont le délicat Could I But Dream That Dream Once More, inspiré par les vers écrits par une princesse japonaise de l’époque Heian, quelques mille ans plus tôt, et interprété par les seuls époux Angell. À la croisée des mondes et des époques, se pouvait-il conclusion plus appropriée pour un concert de Thus Owls?

*: Familiale même, puisque l’ingénieur son n’était autre que le frère du clavier de Thus Owls, Parker Shper.

Setlist Thus Owls:

1)Turning Rocks 2)How, In My Bones 3)A Windful Of Screams 4)White Flags Down 5)I Weed The Garden 6)Smoke Like Birds 7)Bloody War 8)Ropes 9)As Long As We Try A Little

Rappel:

10)Could I But Dream That Dream Once More 11)The Tree

SATELLITE STORIES @ LA FLECHE D’OR (17.02.2014)

Malgré sa reconversion en salle de concerts, l’ancienne gare qu’est la Flèche d’Or n’en a  pas fini avec les grands voyageurs, particulièrement ceux venus du Nord de l’Europe. La saison 2013/2014 semble faire la part belle à la Finlande, pourvoyeuse des deux tiers du contingent musical de cette soirée du 17 Février, quelques semaines à peine après la tenue de la deuxième édition de Helsinki Mon Amour, où étaient venus en visite Black Lizard, Phantom et Siinai. Ce discret pays nordique ayant jusqu’ici exporté ses artistes avec une parcimonie tatillonne, on ne pouvait que se réjouir de l’aubaine de découvrir sur scène ces nouveaux représentants de l’école finnoise.

À 20h tapantes, le longiligne JAAKKO EINO KELAVI surgit des coulisses, accompagné d’un comparse affublé d’une magnifique paire de lunettes de soleil. Pendant que son acolyte prenait place derrière les pads de sa batterie électronique (pour pratique que soit ce genre d’engin, je trouve tout de même qu’il manque de superbe par rapport à son homologue classique), le grand Jaakko, présenté sur le site de la Flèche d’Or comme une sorte de Ty Segall finlandais – comprendre, une figure mythique de la scène indie de Helsinki – mit en marche son Moog et tourna quelques boutons sur l’imposante console reliée à ce dernier, sans doute afin de réveiller en douceur l’esprit de la machine. D’un élégant minimalisme (batterie + synthétiseur), le set de l’imposant chauffeur de tram, dont la stature et la coiffure de viking contrastaient fortement avec la retenue rêveuse dont il ne se départit pas un instant d’un bout à l’autre de sa prestation, panacha groove, new wave et alternative pour un résultat ma foi fort plaisant. Avec ses lignes de basse que l’on eut dit toutes droites sorties des sessions studio de Thriller, sa filiation évidente et assumée avec la proto-electro des années 80 (Flexible Heart sonne terriblement comme de l’Orchestral Manœuvres In The Dark sous LSD) et ses récurrentes fulgurances au clavier, parfois entachées d’un fugace sentiment de ratage rattrapé in extremis – mais difficile de se prononcer de manière catégorique quand votre sujet d’étude joue d’un instrument aussi baroque que le Moog consolé -, l’univers de Jaakko Eino Kelavi a des contours bien indistincts, ce qui devrait permettre à tout un chacun de venir y trouver son bonheur. Et quand bien même on peinerait à se satisfaire de la musique produite par l’individu, son faux air de Jake Gillenhal/Matthew Lewis et sa prestance toute Jeff Buckley-enne suffisent amplement à rattraper ce manque, n’est-ce pas mesdames*?

*: Dédicace spéciale à la spectatrice qui décocha un magnifique "Jaakko, à poil!" au milieu du set, assez fort pour que l’intéressé gratifie le public parisien d’un sourire timide et se fende d’un "Thank You", dont on ne saura jamais s’il était approprié ou pas. La légende est en marche.

Jaakko 1

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Divine Paiste 3Vint ensuite le tour de l’interlude français de la soirée, délivré de grand cœur par les quatre de DIVINE PAISTE, fiers et dignes représentants de l’école hexagonale en matière de rock pêchu, catchy et ambitieux. Et s’il fallait décrire le travail du quatuor (le terme de musique semblant par trop réducteur*) d’un seul mot, ambitieux serait sans doute celui que je retiendrais. L’ambition de remporter l’adhésion générale à chaque morceau proposé. L’ambition de tout donner à son public d’un bout à l’autre du set, voire de continuer en heures supplémentaires après la conclusion de ce dernier (c’est à quoi servent les bars, non?). L’ambition de s’imposer comme l’un des tous meilleurs groupes du moment, sûrement en France, sans doute au delà. Ambitions élevées il est vrai, mais tout à fait légitimes en fin de compte, les Divine Paiste étant le genre de gaillards à prouver tout ce qu’ils avancent et à entraîner dans leur sillage aussi bien le fan averti que le curieux se trouvant, une fois n’est pas coutume, au bon endroit au mon moment. Alignés sur l’étroite bande de scène leur ayant été dévolue par l’organisation (le backstage étant occupé par le matériel de leurs successeurs finlandais), les quatre Paistes s’offrirent le luxe de faire oublier ces derniers pendant trois quarts d’heure, même s’ils prirent soin de leur adresser un salut confraternel à la fin de leur performance. En récompense de ces bons et loyaux services, le public parisien, réputé si timoré de l’avis général, s’échauffa si bien le sang qu’il permit au chanteur Pierre Yves d’aller claquer une bise à l’ingé son sans poser le pied par terre. Oui oui, vous avez bien compris: un slam aller-retour à la Dionysos, d’autant plus remarquable qu’il ne s’appuya (au propre comme au figuré) que sur les trois cents personnes présentes à la Flèche d’Or, quand le bon Mr Malzieux put compter sur le support de vingt mille fans pour effectuer semblable trajet. Si je devais décrire le concert donné par les Divine Paiste ce soir du 17 Février 2014 d’un seul mot, triomphe est sans doute celui que je retiendrais.

*: Nous parlons ici d’un groupe qui s’est arrangé pour tourner un clip pour tous les 12 morceaux de son premier album, Crystal Waves On A Frozen Lake, chacun se révélant un épisode de la mini série formée par l’ensemble. Qui dit mieux?

Divine Paiste 1

Setlist Divine Paiste:

1)Native Echoes 2)Strobe Love 3)Carnival 4)Boreal 5)Cold City 6)Dust In The Wild 7)Savage Moon Venom 8)Vandal 9)Nasty Hornets

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Têtes d’affiche au succès encore confidentiel dans notre beau pays, les SATELLITE STORIES montèrent sur scène animés d’une volonté farouche, celle de démontrer à leurs 300 spectateurs (dont à peu près 12.000 Finlandais, à en juger par le flot continu d’apostrophes incompréhensibles à votre serviteur que le – fraîchement - moustachu Esa Mankinen essuya sans broncher pendant l’heure qu’il passa avec ses camarades sous les spots de la Flèche d’Or) que la flatteuse réputation leur ayant été faite par la blogosphère musicale n’était en rien usurpée. Poulains de la major BMG (les Stones, Bruno Mars ou encore les Kings Of Leon, tout de même!) depuis quelques mois, habitués des festivals européens et venus défendre un second album, Pine Trails, qui, n’eut été le statut d’outsiders de ses auteurs (la mondialisation a eu beau transformer la planète en village, la Finlande reste malgré tout à bonne distance de la grand place de ce bourg global), se serait sans doute frayé un chemin dans les charts pop-rock les plus influents, nos quatre têtes blondes débarquèrent avec des moyens sans commune mesure avec leur niveau de reconnaissance dans l’Hexagone. Bannière de fond de scène, merchandising développé, racks de guitares bien garnis et trio de roadies à leur solde*: les gamins d’Oulu disposaient de moyens conséquents pour cette tournée européenne, dont l’unique date française constitua sans doute l’un des creux. Pensez: jouer devant 2000 fans déchaînés à Madrid, faire salle comble à Berlin… et ne pas remplir la Flèche d’Or! On ne fait décidément rien comme les autres.

*: Heureusement qu’Esa Mankinen eut la gentillesse de péter sa sangle de guitare au début du set, sans quoi le préposé scène aurait vraiment eu l’impression d’être la cinquième roue du carrosse.

Satellite Stories 1

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Malgré l’affluence modérée, les Satellite Stories n’épargnèrent aucun effort pour contenter leur comité de réception parisien. Appuyé par la prestation sobre et sans défaut de ses trois partenaires, le flamboyant Mankinen se fendit de quelques mots en français dès l’entame du set (rien de plus logique pour le frontman d’un groupe dont le premier effort s’intitulait Phrase To Break The Ice) et prit bien soin de conserver l’élan insufflé en début de set (Blame The Fireworks + Mexico + Lights Go Low, excusez du peu) tout au long de l’heure que les Satellite Stories passèrent sur scène. Le répertoire explosif dont le quatuor finlandais peut s’enorgueillir, collection de morceaux d’obédience pop rock tous plus entraînants et attachants les uns que les autres, permit à ce dernier de quitter la Flèche d’Or sous des ovations sincères et prolongées, à défaut d’être assourdissantes. Charge aux 300 présents ce soir de faire passer le mot, afin que la prochaine date parisienne des kids d’Oulu se déroule devant une assistance plus fournie. Ce ne serait que justice, Satellite Stories faisant indubitablement partie des tous meilleurs groupes européens du genre. Fine Finn Music.

Setlist Satellite Stories:

1)Blame The Fireworks 2)Mexico 3)Lights Go Low 4)Australia (Don’t Ever Let Her Go) 5)Pinewood Parktrails 6)Campfire 7)The Tune Of Letting Go 8)Sirens 9)Kids Aren’t Safe In The Metro 10)Season Of B-Sides 11)Family

Rappel:

12)New Song 13)Helsinki Art Scene

Satellite Stories 2

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Si vous n’étiez pas convaincus au début de la lecture de ce billet de l’énorme potentiel de la scène musicale finlandaise, j’espère que c’est à présent chose faite. Après une soirée un peu décevante en Octobre 2013, la piqure de rappel du 17 Février 2014 dissipa définitivement les quelques doutes que j’avais pu nourrir quand à la qualité des artistes du plus méconnu des pays nordiques. En attendant que les sirènes parisiennes attirent de nouveaux noms de ma to attend liste dans une des salles de la ville lumière, je tâcherai de tromper mon attente en creusant le sujet par blogs interposés. Et quand on sait que même le groupe qui représentera le pays à l’Eurovision en Mai prochain semble tout à fait digne d’intérêt (en témoigne ce Something Better que le quintet Softengine jouera sûrement sur la scène du B&W Hallerne de Copenhague dans deux mois), on ne peut décemment plus douter de la richesse du filon finlandais…

FESTIVAL AIR D’ISLANDE @ LE POINT EPHEMERE (01.02.2014)

La question a fini par se poser. Après un n-ième petit soupir mi-amusé, mi-désabusé, de la part de mon interlocuteur après que je lui ai répondu que mon concert de ce soir avait pour thème cette île du grand nord Européen, grande comme l’Irlande et la Belgique réunies* et pourtant moins peuplée que Nice, patrie de commissaires dépressifs, de volcans vindicatifs et de banquiers en liberté conditionnelle, et où le moindre patronyme comporte obligatoirement 28 caractères (dont au moins trois appartenant à un autre alphabet) et finit invariablement par -dur/-dotir, et communément désignée par les profanes comme l’Islande, difficile de ne pas se la poser. Avant de partir pour le Point Ephémère et la deuxième soirée du festival Air d’Islande hébergée céans, je me suis planté devant une glace et ai longuement fixé mon reflet à la recherche d’une réponse à la terrible question dont je vous livre ci-dessous l’énoncé : suis-je un hipster? 
Passe encore le fait que je m’intéresse plus que de raison à la musique nordique, dont la popularité dans nos contrées méridionales m’est apparue jusqu’ici assez limitée (non, The Fox de Ylvis n’est pas un contre-exemple crédible), mais franchement, se passionner pour le single d’un chanteur indonésien (prénommé Marcel, pour ne rien arranger)? Traîner sur Douban et copier-coller le titre des chansons sur Google Translate pour retrouver celle dont parle Woozy dans son billet mensuel pour le Music Alliance Pact? S’improviser promoteur français d’un artiste écossais dont l’album a du se vendre à 35 exemplaires et qui n’aime pas faire des concerts? Qui d’autre qu’un hipster pourrait faire preuve d’une telle radicalité dans son approche? L’introspection ne s’étant pas prolongée assez longtemps pour me permettre de trancher avant l’heure du départ, je me suis donc rendu sur place et ai assisté à la soirée avec un poids terrible sur la conscience. Heureusement pour moi, à la sortie du Point Ephémère, je tenais ma réponse, et celle-ci était négative (à mon grand soulagement, car ça m’aurais ennuyé de devoir me laisser pousser la barbe fournie qui semble être la norme pour le hipster de genre masculin, sans compter les dépenses induites par le renouvellement de ma garde-robe). Démonstration.

*: Pas facile de trouver des exemples parlants. C’était ça où le Kentucky. Personnellement, je n’ai que la plus vague idée de la superficie du Kentucky. Dans le doute, j’ai supposé que c’était aussi le cas pour vous, estimés lecteurs.

La queue importante qui s’enroulait autour des barrières délimitant la terrasse couverte du Point Ephémère à mon arrivée au 200 quai de Valmy fut un premier élément à décharge dans mon dossier en hipsteritude. Il ne fallut en effet que quelques minutes au service d’ordre pour placarder un petit écriteau marqué "COMPLET" sur la porte de la salle, entraînant en conséquence le départ des quelques optimistes qui s’étaient déplacés sans avoir pris le soin de réserver leurs places. Etant de notoriété publique que les hipsters ont fait leur la devise du "moins il y a de fous, plus on rit", le succès (inattendu, au moins de mon point de vue) de la soirée ne pouvait que m’encourager dans la croyance que je n’appartenais pas à ce monde si particulier. Assister à un concert sold out, c’est vrai que ça a tendance à suggérer qu’on a les mêmes goûts que beaucoup de ses semblables, ce qui n’est jamais bon signe quand on se veut hipster.

Therese Aune 1

Billowing shadows: check

Debout sur la scène, souriante derrière la forme baroque de son harmonium indien, THERESE AUNE semblait attendre que les derniers participants passent le seuil du Point Ephémère pour se mettre à jouer. Pour son premier concert parisien, l’acolyte de Moddi avait fait le choix de la sobriété, et laissé le reste de son groupe en Norvège. Oui, vous avez bien lu, en Norvège, car Therese Aune n’est absolument pas islandaise, n’en déplaise aux organisateurs du festival, pour qui la participation au fameux Icelandic Airwaves et la présence de Sturla Mio Þórisson dans le fauteuil de producteur du premier album de la demoiselle, Billowing Shadows, Flickering Lights valaient semble-t-il bien une nationalisation temporaire. Et puis, ces nordiques, ce sont un peu tous les mêmes, comme dirait un expert (puisque Belge) en la matière, Mr Paul van Haver. Y en a marre.

Hautement cinématographiques, les compositions présentées par Therese Aune à son nouveau public furent toutes frappées du sceau du dépouillement, même si son talent de pianiste lui permit de donner à sa prestation un volume appréciable. En l’absence de ses habituels complices et de leurs instruments, Miss Aune dut se contenter de ses doigts agiles et de sa voix puissante pour captiver la salle, ce qu’elle fit de bonne grâce. Toutefois, difficile de nier que l’immersion dans l’univers artistique de la native d’Oslo aurait été facilitée par un accompagnement plus conséquent que le classique piano/harmonium-voix, qui resta la norme tout au long des 35 minutes du set. Impossible de ne pas faire le parallèle avec la venue d’une autre artiste norvégienne au Point Ephémère, il y a un peu plus d’un an, pour un show lui aussi placé sous le signe de la simplicité. Et si, à l’époque, je n’avais rien trouvé à redire à la performance de Susanne Sundfør (et que je n’ai pas changé d’avis depuis, mais ce cas est aussi spécial que désespéré), je dois reconnaître qu’un concert aux arrangements aussi épurés a effectivement de quoi déconcerter le néophyte et le "jeune" fan ne connaissant que les versions abouties figurant sur l’album, et s’attendant – peut-être naïvement – à retrouver la même complexité en live. Ce ne fut pas le cas ce soir (tant pis) mais pour une première, ce fut néanmoins une réussite, qui je l’espère entraînera un rapide retour de Therese Aune dans l’Hexagone, cette fois ci avec son quatuor de choc au fond de la valise.

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Setliste Therese Aune: 1)I Am The One Who 2)Grey Ghost 3)The Lonely Ocean Roar 4)Chameleon 5)Sometimes 6)Silent Song 7)Broken Bird

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Samaris 1Après ce début prometteur, l’inquiétude quant à mon éventuelle appartenance à la caste des hipsters monta en flèche, en même temps que le trio SAMARIS sur les planches de la scène. Le side project de la tête pensante de Pascal Pinon (calembour glacé et sophistiqué) présentait en effet de nombreuses caractéristiques ne pouvant que provoquer l’intérêt des mélomanes les plus pointus: outre sa "glorieuse" genèse évoquée plus haut, citons également sa relative jeunesse (le groupe s’étant formé au début de l’année 2011, et son premier album, éponyme, n’a été publié qu’à la fin du mois d’Août 2013), son line up exotique (chant, ordinateur, clarinette), sa ligne artistique (adapter de la poésie islandaise de la fin du XIXème siècle sur base electro), ou encore son look plutôt décalé (grande utilisation de guirlandes de Noël et de chasubles ou très épaisses ou très légères dans la garde-robe de scène de ces dames). Un cocktail détonnant donc, dégusté avec gourmandise par une grande partie du public du Point Ephémère si je dois en juger par  l’accueil enthousiaste reçu par le trio, dont c’était également la première date parisienne.

Samaris 2

Góða tungl um loft þú líður/ ljúft við skýja silfur skaut… Médite là dessus.

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Mené par une Jófríður Ákadóttir habitée, au sens björkien du terme (susurrements théâtraux, danse chamanique autour du micro, yeux perdus dans le lointain), Samaris livra un set d’une quarantaine de minutes au cours duquel furent joués de nombreux morceaux de leur prochain album, Silkidrangar, ainsi que les titres incontournables du premier opus, dont le désormais "célèbre" Góða Tungl, ode à l’astre nocturne dont je ne désespère pas de comprendre un jour le message (ils ont sorti une méthode Assimil pour l’islandais?).

Samaris 3Contrastant avec l’exubérance de leur chanteuse, les deux autres membres du groupe optèrent pour une approche bien plus modérée, voire monolithique, se contentant de jouer leurs parties avec une retenue toute scandinave. Engoncée dans une sorte de toge blanche que l’on eut dit taillée dans une sous-nappe en bulgomme, la clarinettiste Áslaug Rún Magnúsdóttir avait la digne gravité d’un clown blanc, tandis que son comparse Þórður Kári Steinþórsson semblait trop absorbé par ses machines pour s’occuper de quoi que ce soit d’autre. En bonne maîtresse de cérémonie, Jófríður prit toutefois soin de communiquer régulièrement avec le public, et souvent dans un français remarquablement bien maîtrisé. Une attention bienvenue, qui permit de limiter le décrochage des éléments les moins sensibles aux litanies hypnotiques du trio (et je sais de quoi je parle). À la fin de ce deuxième set, j’avais la tenace et troublante impression d’avoir ingéré un space cake sonique, sans arriver à déterminer si le résultat me semblait plaisant ou pas, et c’est donc l’esprit un peu brumeux que j’abordai le dernier acte de la soirée.

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Setlist Samaris: Bien au delà de mes faibles compétences en islandais, je regrette.

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Une des choses qui continue de me fasciner à propos de l’Islande est la proportion incroyable de  talentueux musiciens que ce petit bout de terre semble capable d’engendrer par rapport à sa population totale, ainsi que la capacité de ces derniers à obtenir une reconnaissance internationale. Depuis l’avènement des Sugarcubes à la fin des années 90, la tendance n’a fait que se poursuivre et se renforcer, Of Monsters And Men et Ásgeir étant les dernières incarnations en date de cette success story à l’islandaise. La terre des glaces n’a rien à envier aux autres nations sur le plan de la vitalité de la scène musicale, qu’on se le tienne pour dit. La venue des MONO TOWN à Paris ne fit que confirmer l’absurde concentration de talents à Reykjavik, véritable El Dorado du quatrième art rivalisant sans peine avec l’effervescence britannique, new-yorkaise ou californienne malgré une taille bien plus modeste.

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Mono Town 3Repéré par les informateurs du Music Alliance Pact dès Septembre 2012, la quintette avait mis a profit l’année écoulée pour terminer l’enregistrement de son premier album, In The Eye Of The Storm (ne le dîtes pas à Roger Hodgson), participer à quelques festivals notables (Icelandic Airwaves, KEXP) ou encore tourner avec les Pixies, excusez du peu. Après avoir enregistré une session Deezer dans l’après-midi, le groupe était fin prêt pour terminer la sixième édition d’Air d’Islande avec panache. Dès les premières notes de Place The Sound, la sensation d’avoir en face de soi un groupe affûté et complétement maître de son sujet se fit jour. La cohérence et l’aisance avec laquelle les cinq musiciens jouaient ensemble, le subtil équilibre des forces entre la voix de Bjarki Sigurdsson (frère cadet caché de Roberto Alagna, en plus sympathique), la guitare "western" de Daði Birgisson, les claviers de son frère Börkur (les deux frangins ayant auparavant officié dans le groupe Jagúar au début des années 2000) et la section rythmique, la construction soignée de tous les morceaux et les arrangements élégants ornant ces derniers: le moindre aspect de la prestation du groupe respirait la classe et le professionnalisme. Combinant l’accessibilité du rock et de la pop avec une savoureuse dynamique funk – c’est toujours plus agréable d’entendre un joueur de basse broder le tempo plutôt que de répéter la même séquence trente fois de suite, non? -, les compositions de Mono Town s’avérèrent aussi impeccables que leurs interprètes, à l’image de l’ultime Can Deny et de sa magnifique cassure de rythme au deux tiers du morceau:  cette capacité à surprendre l’auditeur en variant les ambiances, les sonorités et les progressions aussi bien entre qu’à l’intérieur même des chansons, voilà bien la meilleure arme de l’arsenal de ce nouveau groupe très prometteur, et qui devrait selon toute logique obtenir la reconnaissance qu’il mérite au cours des prochains mois.

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Setlist Mono Town: 1)Place The Sound 2)Jackie O 3)In The Eye Of The Storm 4)Deed Is Done 5)Yesterday’s Feeling 6)Peacemaker 7)Two Bullets 8)Can Deny

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À la sortie du Point Ephémère, j’avais acquis la certitude de ne pas être un hipster, malgré tous les signes tendant à prouver le contraire que j’avais pu lister auparavant. J’ai en effet des goûts musicaux bien trop simples pour pouvoir prétendre rejoindre ce cénacle, même si, la technologie aidant, il m’est tout à fait possible (comme il est possible à chacun) de découvrir et d’apprécier des artistes dont l’éloignement géographique et le peu de notoriété m’auraient fait manquer quelques années plus tôt. Si on y réfléchit bien d’ailleurs, l’Islande est devenue une sorte de grande banlieue européenne (compter 3h30 d’avion entre Paris et Reykjavik, une paille), ce qui l’a logiquement déclassée dans le palmarès des pays-où-chercher-des-groupes-inconnus, activité réputée comme étant un des passe-temps favoris du hipster moyen. Et puis l’Islande, tout le monde en parle maintenant, c’est devenu mainstream au point que Ben Stiller y est allé tourner son dernier blockbuster! De plus, je ne considère pas que le succès commercial d’un album, d’un groupe ou d’un chanteur soit inversement proportionnel à sa qualité, ce qui semble être le point de vue d’un paquet de hipsters, prêts à brûler ce qu’ils avaient adorés dès lors que la barre fatidique des 50/500/5000/5.000.000 likes (selon l’extrémisme du sujet, la limite haute varie) a été franchie. Au contraire, je suis toujours heureux de voir des artistes méritants récolter le fruit de leur travail et réussir à vivre de leur musique, et ai plutôt tendance à favoriser cette reconnaissance à mon petit niveau plutôt qu’à abandonner le navire dès qu’il arrive en vue des côtes de la gloire (c’est beau). Bref, le souffle d’Air d’Islande m’a laissé apaisé et rasséréné, prêt à assumer mes coups de cœur musicaux sans craindre ou sans me soucier (quand bien même, je suis sûr qu’il y a des gens très sympas chez les hipsters) d’être étiqueté en retour. Pour fêter ça, j’ai dès mon retour réservé ma place pour la grande soirée finlandaise du 17 Février prochain à la Flèche d’Or. On ne se refait pas… 

THE HIDDEN CAMERAS + LANTERNS ON THE LAKE @ LA FLECHE D’OR (28.01.2014)

Cette nouvelle année part sur de très bonnes bases, au moins sur le plan musical. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil sur les dernières sorties d’albums (conseil personnel: The Urge Drums de Bow To Each Other, une merveille electro pop qui accompagnera superbement votre hiver), les nominations et palmarès des diverses cérémonies de remise de prix (triomphe des Daft Punk  outre-Atlantique - c’est Arnaud Montebourg qui doit être content -, rafle prévisible et méritée de Stromae aux prochaines Victoires de la Musique – ça va faire plaisir à Elio Di Rupo -), ou encore l’agenda des concerts et les premières affiches des festivals français: tout ça a définitivement de la gueule. En ces temps de morosité économique, politique et météorologique, la musique reste une valeur refuge, un sas de décompression où évacuer tous les tracas du quotidien. Et comme le remède est encore plus efficace administré pur, c’est à dire live, c’est à la Flèche d’Or qu’il fallait être en cette soirée du 28 Janvier, pour une séance de thérapie sonique en trois actes, administrée par trois groupes maîtres en la matière. Détendez-vous…

Vedett 2Venu tout droit d’Angers, le quatuor VEDETT ouvrit les festivités avec un set léché et une maîtrise remarquable (mention spéciale au chanteur/bassiste Nerlov Mékouyenski, que ses lunettes noires et son sourire perpétuel qualifient d’office pour la finale du concours des sosies de Ray Charles). Trois ans après la sortie de leur premier EP, les sujets du bon roi René sont définitivement prêts à passer à l’étape suivante de leur carrière, le premier album (prévu dans le courant de l’année), et peut-être mériter leur nom en s’imposant comme une des nouvelles références de la scène française, décidément plus active et foisonnante que jamais. Tout au long de leur prestation, déclinée en une dizaine de morceaux d’obédience pop planante, les Vedett démontrèrent leur parfaite compréhension des codes du genre, gimmicks addictifs de guitare et de synthétiseur, basse veloutée, batterie précise et chant rêveur à l’appui. Si le Swell de The Popopopops vous a conquis, il y a de bonnes chances que les deux EP de Vedett vous emballent également, en attendant la commercialisation du premier long format que l’on espère être d’aussi bonne facture que celui des cousins Rennais. La barre est certes placée haute, mais Vedett a assurément le potentiel nécessaire pour faire aussi bien que les Pops.

Setlist Vedett:

1)République 2)Combo 3)Friday Morning 4)Marry Me 5)Learn And Love 6)Violence 7)The Band 8)L’Etang 9)Comme Je Suis 10)Nothing Else 11)Black Emperor

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Lanterns On The Lake 3Voir LANTERNS ON THE LAKE succéder directement à Vedett sur la scène de la Flèche d’Or pouvait à première vue surprendre, compte tenu du statut de tête d’affiche du groupe anglais. Comme on le verra plus tard, ce choix se révéla être des plus judicieux, et permit à la soirée de se dérouler avec une cohérence qui n’aurait pas été garantie si la quintette de Newcastle-upon-Tyne avait clôt les débats. Venus défendre leur deuxième album, Until The Colours Run, les Lanterns installèrent leur matériel avec la diligence et la rapidité d’un groupe encore peu habitué à son statut de révélation indie, cocarde pouvant s’avérer diablement lourde à porter de l’autre côté de la Manche, mais ne pesant pas encore grand chose au niveau international (comprendre que la salle n’était pas totalement remplie pour ce deuxième passage à Paris). Emmené par une Hazel Wilde à la fois discrète et impliquée dans son rôle de maîtresse de cérémonie (je lui mets une note de 3 sur l’échelle des frontwomen, 1 correspondant à Beth Gibbons susurrant du Portishead dos au public sur la grande scène des Vieilles Charrues et 10 à Beth Ditto continuant le concert de Gossip depuis les coulisses de la grande scène des Vieilles Charrues), le combo britannique déploya avec maestria son univers néo-romantique, tantôt épique (ElodieA Kingdom, The Buffalo Days), tantôt intimiste (Ships In The Rain, Green And Gold), mais toujours superbement mélancolique. Le groupe se permit même de convoquer les manes du Cocteau Twins* de la grande époque (Heaven Or Las Vegas) durant l’interprétation de Another Tale From Another English Town, confirmant ainsi sa filiation évidente avec les acteurs du mouvement dream pop dans les années 80.

*: Le patron du label (Bella Union) distribuant Lanterns On The Lake n’étant autre que Simon Raymonde, bassiste de Cocteau Twins, on se dit que la vie est bien faite.

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Lanterns On The Lake 1Mélangeant nouveautés et pépites tirées de travaux plus anciens (Ships In The Rain, Sapsorrow, Tricks, I Love You Sleepyhead), le set d’une heure livré par Lanterns On The Lake se conclut de manière aussi modeste qu’il avait débuté, Hazel annonçant à la fin de Not Going Back To The Harbour que le groupe enchaînerait directement sur les trois morceaux du "rappel", et donc sans quitter la scène pour mieux revenir sous les vivats du public, comme c’est souvent l’usage. Jacques Brel trouvait la pratique démagogique (il ne fit qu’un seul rappel au cours de sa carrière, pour éviter de froisser l’intelligentsia soviétique qui était venue l’applaudir à Moscou en 1965 – pas folle la guêpe – ), les Lanterns On The Lake la qualifièrent pudiquement de silly, avant d’enchaîner sur le lacrymal Green And Gold*, piano-voix cristallisant toute la beauté douce-amère de l’univers des anglais avec une sobriété exquise. Penchée sur son clavier, Hazel Wilde égrenait les accords avec la sérénité du ressac de la mer du Nord sur les plages de Sunderland tandis que le reste du groupe, assis sur la scène, contemplait le spectacle avec la même attention recueillie que le public parisien. Le calme avant la "tempête" de Until The Colours Run, morceau de bravoure à la générosité toute Arcade Fire-ienne s’achevant par un long fade out atmosphérique sur le disque, ici écourté et remplacé par un I Love You, Sleepyhead final. Je crois que nous avons gagné au change.

*: Morceau téléchargeable gratuitement grâce au Music Alliance Pact.

Setlist Lanterns On The Lake:

1)Picture Show 2)Elodie 3)A Kingdom 4)Ships In The Rain 5)Another Tale From Another English Town 6)The Ghost That Sleeps In Me 7)The Buffalo Days 8)Sapsorrow 9)Tricks 10)Not Going Back To The Harbour 11)Green And Gold 12)Until The Colours Run 13)I Love You, Sleepyhead

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The Hidden Cameras 1Cela faisait longtemps qu’on attendait des nouvelles de la part de THE HIDDEN CAMERAS, depuis 2009 précisément, année de la sortie de l’album Origin:Orphan, auquel les fans du groupe de Joel Gibb (aucun lien de parenté connu avec les Bee Gees) attendaient patiemment un successeur. C’est désormais chose faite, un nouveau jalon dans la discographie du "gay church folk band" répondant au nom de AGE étant sur le point d’être commercialisé au moment où la joyeuse troupe débutait sa tournée européenne. N’ayant découvert le groupe que quelques jours la tenue du concert à la Flèche d’Or, et compte tenu de sa confidentialité au niveau hexagonal, je m’attendais à ce qu’il passe en deuxième partie, laissant aux Lanterns le soin et l’honneur de terminer la soirée. Messieurs les Anglais, jouez en dernier. Comme dit plus haut, il n’en fut rien, et tant mieux. Deux raisons à cela (l’une débile et l’autre pas, je vous laisse seuls juges pour décider du degré d’intelligence des deux propositions suivantes): la première, le droit d’aînesse, The Hidden Cameras existant depuis 2001, contre 2007 pour Lanterns; la seconde, l’énergie déployée au cours du set, bien supérieure chez les Canadiens. Etant un partisan convaincu de la théorie de la montée en puissance (qui stipule qu’il faut toujours commencer par le plus calme et finir par le plus énervé, afin d’obtenir un climax digne de ce nom), je ne peux que me féliciter de la décision du staff de s’être rangé à l’un ou l’autre des arguments listés ci-dessus, et d’avoir laissé aux Caméras Cachées la dernière tranche horaire. J’aurais également apprécié que la soirée se termine plus tôt, ce qui m’aurait permis de rester jusqu’au bout de la prestation de The Hidden Cameras, au lieu de devoir m’éclipser à la moitié du set pour pouvoir attraper le dernier train. En ce sens, la Flèche d’Or reste la plus parisienne des salles parisiennes, puisqu’il faut être Parisien pour pouvoir profiter pleinement des évènements qu’elle organise (ou être prêt à randonner dans les champs à 1H30 du matin, mais c’est une autre histoire…).

Journée de la jupe et jeu du foulard, façon The Hidden Cameras

Journée de la jupe et jeu du foulard, façon The Hidden Cameras

Ce départ précipité était d’autant plus regrettable que The Hidden Cameras est un groupe de scène comme on en fait peu: énergique, communicatif et très, très rigolo (voir trois solides gaillards interpréter un morceau entier en jupe et avec un bandeau rouge sur les yeux restera un de mes moments forts de l’année 2014). L’intensité avec laquelle Joel Gibb interprète ses chansons est également notable, notre ami allant chercher chaque note avec une telle ardeur que son visage s’en trouve déformé (la seule comparaison qui me vienne à l’esprit est l’interprétation de Man Of Constant Sorrow par John Turturro et Tim Blake Nelson dans O Brother). Enfin et surtout, les morceaux du sextuor marient avec réussite l’esprit garage rock à une exubérance pop, mélange détonnant à l’origine de délires joyeusement graves (In The NA, Smells Like Happiness, AWOO) ou d’hymnes engagés et imparables (Gay Goth Scene et son motif de violon…). Certains des morceaux de AGE lorgnent même du côté de l’electro et de la cold wave, et ce de manière très convaincante, comme le Carpe Jugular qui marqua la fin de ma soirée à la Flèche d’Or. Un éclectisme maîtrisé donc, qui mérite amplement que l’on se penche sur le cas de The Hidden Cameras et qu’on aille les découvrir sur scène si l’occasion se présente. Soyez bien sûr que je ne laisserai pas passer ma chance si Joe Gibbs et sa bande décident de faire une nouvelle escale parisienne dans le futur: après tout nous n’en sommes techniquement qu’au milieu du premier set…

Setlist The Hidden Cameras:

1)Skin & Leather 2)Bread For Brat 3)Doom 4)In The NA 5)AWOO 6)Smells Like Happiness 7)Gay Goth Scene 8)Carpe Jugular 9)

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Cette première sortie de 2014 se termina donc par une déception, mais une déception positive: celle d’avoir du partir trop tôt pour des raisons bassement terre à terre. Pour le reste, ce fut une soirée parfaite, sans doute la meilleure de l’année de mon point de vue. J’espère cependant que les onze mois à venir feront de l’exceptionnel d’aujourd’hui l’ordinaire de demain, vœu pieux dont il me tarde de constater la réalisation, inch’allah. Rendez-vous le premier Février au Point Ephémère pour la seconde étape de cette année musicale, en compagnie d’une belle troupe d’artistes scandinaves. C’est de saison.

FRIGHTENED RABBIT @ LE POINT ÉPHÉMÈRE (20.11.2013)

Winter is coming. Rien de tel qu’une soirée pluvieuse de Novembre sur les bords du canal St Martin pour s’en convaincre. Sur les pavés luisants d’humidité, à peine protégée par l’auvent de la terrasse-bar, une petite queue de mélomanes attendait avec résignation que sonnent vingt heures pour pouvoir enfin échapper au glauque ambiant. À l’intérieur, lumière, chaleur et musique live, soit le cocktail idéal pour repousser la bouffée de sinistrose menaçant d’engloutir ce dernier jour de Brumaire*, étaient proposées en généreuses quantités. Juste ce qu’il fallait pour prolonger d’une nuit l’euphorie collective consécutive à l’obtention d’un permis d’aller se faire humilier au Brésil en Juin prochain. Un bonheur par jour, ça c’est du régime.

*: À un mois près, j’aurais pu me fendre d’une belle assonnace républicaine en -ose (Nivôse débutant, comme chacun sait, le 21 Décembre). Ah, destin cruel…

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Touch My Soul/Taste My Solo

En guise d’apéritif, THE BURNIN’ JACKS prouvèrent à nouveau que l’on pouvait compter sur eux pour mettre une salle en condition en première partie d’un groupe écossais (série en cours). Après une prestation sauvage à l’International en Septembre en ouverture des Three Blind Wolves, la quintette hard/glam/blues rock parisienne revenait faire résonner ses hymnes païens dans les chastes oreilles de Marie-Adélaïde et ses coreligionnaires ayant fait le mur. La disposition des lieux conduisit la joyeuse bande à livrer un set moins brut que celui asséné rue Moret quelques semaines plus tôt, le longiligne frontman Syd Alexander Polania ne quittant cette fois pas l’estrade pour plonger dans la foule en délire comme il l’avait fait en sa folle jeunesse d’il y a deux mois (il faut le comprendre: risquer un faceplant sur un sol en béton depuis une hauteur de trois mètres cinquante suite à une tentative de slam mal négociée, ça inciterait n’importe qui à la prudence*). Cette légère retenue fut toutefois amplement compensée par un son bien meilleur que celui de l’International (comprendre: les choeurs étaient audibles), ce qui permit de vérifier de manière irréfutable que les gars en avaient dans les doigts et sous le capot. Capables de composer aussi bien des chevauchées stoners (Touch My Soul, Cheap Blonde) que des pépites pub rock (Bad Reputation, Molly) ou du R’n’B sixties que n’auraient pas renié les Stones – comparaison d’autant plus évidente qu’Alexandre  Richter, guitariste rythmique de son état, avait décidé de se la jouer comme Richards tout le long du set – quand ils roulaient encore correctement (My Baby’s Straight et surtout The Reason Why). Pour un peu, ils seraient capables de faire de la country, et de reprendre le Folsom Prison Blues de Johnny Cash. Oh wait.

*: Sauf peut-être Ozzie. Mais tout le monde sait qu’Ozzie est un toon déguisé (comme le juge de Qui Veut La Peau De Roger Rabbit – spoiler! -), et qu’il ne peut pas vraiment se faire mal.

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En une demi-heure énergique pour huits titres envoyés en salle (on peut saluer la cadence d’abattage), les Burnin’ Jacks confortèrent avec brio leur statut de futures figures de proue de la scène rock hexagonale. Laissons encore quelques semaines aux médias spécialisés pour prendre la mesure de ces gaillards, dont vous entendrez forcément parler ailleurs que sur ce modeste blog dans un futur proche. Il n’y a plus qu’à espérer que le groupe négocie ce passage programmé et mérité sous les feux de la rampe de manière plus probante que la majorité de leurs confrères et soeurs de la nouvelle scène française. De grâce, épargnez-nous la mauvaise ironie que constituerait, avec un nom comme le vôtre, une trajectoire de chandelle romaine. Ne pas faire long feu quand on s’appelle The Burnin’ Jacks, voilà qui serait pour le moins fâcheux.

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Setlist The Burnin’ Jacks:

1)Touch My Soul 2)Don’t Stop Till You Go Insane 3)Can’t Find My Way 4)My Baby’s Straight 5)The Reason Why 6)Molly 7)Bad Reputation 8)Cheap Blonde 

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Si tant est que l’on croyait aux coïncidences, alors il n’y avait pas à chercher bien loin pour marquer la suite de la soirée du sceau des évènements spéciaux. Qu’on en juge: non seulement l’intégralité des goodies proposés aux curieux sur le petit stand monté à droite de la scène étaient estampillés FR (sans doute un signe de l’amour porté par le groupe à ses fans français – dont c’était la seule occasion d’assister à un concert de leurs idoles dans l’Hexagone dans le cadre de cette tournée – plutôt qu’une simple évocation des initiales de ce dernier, comme les esprits chagrins ne manqueront pas de le faire remarquer), mais en plus la date du concert coïncidait avec l’anniversaire du leader de FRIGHTENED RABBIT, Scott Hutchison. Son pantalon s’en souvient encore*.

FR 5

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On pouvait certes regretter le manque de reconnaissance du groupe de Mr Hutchison dans notre beau pays, désintérêt général contrastant fortement avec la belle notoriété indie de la quintette de l’autre côté de la Manche, et particulièrement dans leur Ecosse natale (le dernier album en date de la formation, Pedestrian Verse, vient juste d’être élu album de l’année par l’influent blog The Pop Cop – comme quoi, il y a des avantages à publier des live reports un moins après le concert qu’ils chroniquent – ), mais le plaisir égoïste d’assister à la prestation intimiste d’un groupe désormais plus habitué à tourner dans des grandes salles (juste avant de remplir péniblement le Point Ephémère – 300 personnes -, Frightened Rabbit avait joué deux soirs de suite dans l’O2 Arena de Glasgow – 2500 personnes, soit l’équivalent de notre Grand Rex – ) compensa largement cette triste injustice.

FR 1

Question existentielle: pourquoi Grant Hutchison s’est-il fait tatouer la formule du dichlorométhane sur le bras gauche? Ahaaaa…

Après une interminable balance, qui vit les roadies vérifier chaque micro avec un zèle admirable, même si fortement chronophage, les cinq Calédoniens prirent possession de la scène pour  un show de une heure et demi parfaitement rôdé, passant en revue en une vingtaine de morceaux la discographie du groupe. On put heureusement compter sur un Scott Hutchison enjoué et volubile** pour donner du relief à une prestation autrement assez impersonnelle (il faudra que j’arrête d’aller sur setlist.fm avant chaque concert, je me fais du mal), mais du reste tout à fait satisfaisante, en particulier pour une première expérience live (mon cas, précisément). Efficaces mais guère bavards, les quatre acolytes du frontman de Frightened Rabbit contribuèrent sensiblement à cette impression de pilotage automatique, peu aidés il faut le dire par l’étroitesse de la scène du Pont Ephémère, qui contraignit le pauvre Andy Monaghan à accomplir son office caché derrière une colonne de béton pendant les trois quart du show. Big rabbit, small stage.

*: Ou pourquoi il faut faire attention à ne pas se tacher n’importe où quand on mange son gâteau d’anniversaire, surtout si les traces laissées par ce dernier sont blanchâtres.

**: Difficile de croire que ce grand bonhomme au charisme tranquille et à la blague facile était il y a quelques années le timide quasi-pathologique d’après lequel le groupe gagna son nom (Mme Hutchinson qualifiant son rejeton de "Lapin Effrayé"). C’était l’indispensable minute anecdote de notre chronique.

Setlist Frightened Rabbit:

1)Holy 2)Modern Leper 3)Nothing Like You 4)Dead Now 5)Old Old Fashioned 6)December’s Traditions 7)Music Now 8)The Wrestle 9)Fast Blood 10)State Hospital 11)Head Rolls Off 12)Nitrous Gas 13)Poke 14)My Backwards Walk 15)The Oil Slick 16)Acts Of Man

Rappel:

17)The Woodpile 18)Keep Yourself Warm 19)The Loneliness And The Scream

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Voilà qui termine (pour ma part) cette année 2013 en matière de concerts. Je m’excuse d’avoir mis si longtemps à terminer cette chronique (le froid ralentit l’organisme, c’est bien connu), et espère que chacun a trouvé son compte d’artistes à suivre et de morceaux à écouter en boucle au cours de ces douze derniers mois. Rendez-vous en 2014 pour de nouvelles aventures soniques, et d’ici là, bonnes fêtes à tous!

TRIXIE WHITLEY @ STUDIO RTL2 (11.11.2013)

Cela semble devenir une tradition. Deux ans presque jour pour jour après le concert privé donné par Susanne Sundfør dans le grand studio RTL, Francis Zégut, sculpteur de menhirs à la ville et animateur radio à ses heures perdues (Pop-rock station by Zégut, l’émission qui vous réconciliera  – peut-être - avec la bande FM) conviait à nouveau une centaine d’auditeurs chanceux au 22 de la rue Bayard pour l’enregistrement d’une émission en public. Cette fois-ci, il s’agissait de célébrer comme il se doit la sortie du deuxième coffret/compilation de tonton Z, longbox de quatre CDs renfermant la quintessence de l’émission* en 55 titres amoureusement sélectionnés par le bon barbu.

C‘est avec une certaine émotion que j’ai franchi à nouveau le seuil de la salle où, en 2011, j’avais assisté à mon premier concert Sundfør-ien. Plus de corbeaux de bois pour nous accueillir cette fois ci, l’invitée du soir, TRIXIE WHITLEY, ayant opté pour une sobre performance solo à la guitare et au clavier. Fille du musicien Chris Whitley, disparu en 2005, la demoiselle a gentiment accepté de rogner sur son day-off parisien (un concert au Divan du Monde était prévu le lendemain de l’émission) pour nous interpréter quelques morceaux. Et au vu de l’importance de la dynastie Whitley dans la tracklist du coffret (le Big Sky Country du papa sur le disque "Classiques", les Hotel No Name et Pieces de la fille sur le disque "Live"), nul artiste invité n’aurait pu être plus légitime que Miss Whitley pour cette soirée de lancement.

Interview 1

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Divisé en deux parties de trois morceaux chacun, le set de Trixie Whitley constitua bien sûr le cœur et l’âme de la soirée, autrement consacrée à quelques rapides interviews des collaborateurs de Zégut pour la réalisation de la longbox (le responsable clearance de Warner, le photographe et la barbière – si si - de l’intéressé) ainsi qu’à la diffusion d’extraits des différents disques de cette dernière. Tout de noir vêtue et très élégante dans sa robe fendue en velours, Trixie débuta par quinze minutes sur une guitare acoustique à l’aspect aussi improbable que la sonorité. L’interview qui conclut cette première intervention aurait selon moi gagné à être menée en anglais (quitte à traduire les questions et les réponses au passage), plutôt qu’en français, langue dans laquelle la belgo-américaine Whitley accepta de s’aventurer de bonne grâce, pour un résultat tout à fait compréhensible mais assez peu dynamique.

Trixie Whitley 1Une heure plus tard, ce fut au clavier (et en manteau, car il faisait sacrément froid dans le studio) que Trixie Whitley revint enchanter les oreilles des spectateurs et auditeurs, s’excusant entre deux morceaux, faute de backing band, de ne jouer que des ballades. Il aurait fallu avoir la sensibilité d’un bloc de béton pour regretter ce choix de la douceur et de l’émotion, surtout exprimées avec autant de maestria par la simple et merveilleuse association d’une voix et de quelques notes de piano, aussi pardonna-t-on sans sourciller cette faute qui n’en était pas une (Pièces et Breathe You In My Dream, tout de même!). Meubler les vingt dernières minutes de l’émission après cette apothéose live ne fut pas chose facile, ce qui me fait penser qu’il aurait été plus judicieux de demander à Trixie Whitley de conclure la soirée (comme ça avait été le cas pour le concert de Susanne Sundfør, qui avait occupé la plage 23h-00h – et laissé tout le monde, moi le premier, sur les genoux) plutôt que de lui octroyer deux fois quinze minutes en milieu de programme. Quoiqu’il en soit, je ne peux que remercier Francis Zégut et l’équipe de RTL2 de m’avoir permis d’assister à cette session privée, dont on peut retrouver les meilleurs moments sur le site web de la radio.

*: Promotion oblige, le coffret est actuellement mis en jeu en quantité astronomique dans une foultitude de jeux concours, et donc potentiellement acquérable sans bourse délier. Les lecteurs intéressés devraient commencer par tenter leur chance sur le blog de Francis Zégut.

Jamais deux sans trois, dit on. Et bien, si la loi des séries doit être prise au sérieux, et j’espère qu’elle le sera, je reviendrai au grand studio RTL en Novembre 2015, pour une nouvelle claque musicale comme seul le sieur Zégut sait les asséner. Même pas mal, même pas peur.

Interview Trixie Whitley 3

Setlist Trixie Whitley:

1)Fourth Corner 2)Gradual Return 3)Oh The Joy
4)Undress Your Name 5)Pieces 6)Breathe You In My Dream

FISH @ LE DIVAN DU MONDE (04.11.2013)

La découverte de nouveaux talents musicaux a beau être une activité incroyablement gratifiante, il faut bien avouer que même le plus radical des hipsters peut de temps à autre se prendre à soupirer vers les concert de têtes d’affiche, quitte à se morigéner durement après avoir cédé à ses coupables envies. Que celui qui n’a jamais senti un frisson d’émotion à l’écoute d’un Olympia, un Zénith ou un Parc de Prince (hérésie!) reprenant comme un seul fan les paroles d’un tube planétaire lui jette la première platine vinyle*. Même les plus purs et les plus nobles principes ne suffisent parfois pas à contenir les pulsions animales et grégaires tapies en chacun de nous, et lorsque les digues finissent par se rompre, on assiste souvent à des comportements que l’on n’aurait pas cru possible. Dans le cas qui nous occupe – la musique live, pour ceux qui ne suivent que d’un œil – la situation ressemble souvent à ça: après avoir bravement démontré son intransigeance à de multiples reprises, en allant applaudir des artistes à peu près inconnus dans des salles à peu près désertes, notre afficionado se dit qu’il a bien mérité de faire une pause dans son chemin de croix, et achète un billet pour un concert "grand public". Ca lui fait mal et il a un peu honte, mais il se dit que ça lui permettra peut-être d’élargir son cercle de connaissance au delà de la poignée d’intégristes qu’il retrouve régulièrement au cours de ses sorties habituelles. Directioners, si vous entendez quelqu’un comparer vos idoles à un groupe de psyché-pop hongrois les 20 et 21 Juin prochains, montrez-vous compréhensifs** : il s’agira sans doute d’une de ces âmes en peine dont je viens de dresser le portrait, tâchant tant bien que mal de conserver sa santé mentale au milieu de l’hystérie collective.
Heureusement, il n’est pas toujours nécessaire d’en arriver à de telles extrémités pour étancher sa soif de communion de masse. Il existe des artistes qui fédèrent autour d’eux un public passionné, mais à échelle humaine, ce qui leur permet de se produire dans des salles de taille moyenne avec une ambiance digne des plus grandes scènes. Inutile de dire qu’il est plus que recommandé d’assister à leurs concerts quand on en a l’occasion, car le résultat est toujours, toujours, spectaculaire.

*: Le hipster ne se laisse pas lapider avec n’importe quoi, c’est bien connu.

**: Oui, je pars du principe qu’il y aura au moins un mec au Stade de France, et comme le masculin l’emporte dans la grammaire française…

Il y a tellement à dire sur le cas de FISH que je laisse à la discrétion des lecteurs ne connaissant ni d’Eve ni d’Adam le prodigue écossais le soin de combler cette impardonnable lacune par eux-mêmes. Dix jours avant que Marillion ne vienne jouer au Bataclan, l’iconique ex frontman de la formation se produisait donc sur les planches du Divan du Monde dans le cadre de la tournée The Moveable Feast Tour. La critique dithyrambique d’un fan anglais ayant assisté à un concert quelques mois auparavant finit de balayer les quelques réserves que je nourrissais quant à la capacité de Fish à défendre ses titres en live (un penchant assumé pour la boisson et une opération des cordes vocales en 2009 n’étant pas des facteurs très encourageants): comme j’avais attendu une journée entière que Bob Dylan vienne confirmer tout le mal qu’on disait de lui, et en connaissance de cause s’il vous plaît, je pouvais bien donner sa chance à une autre icône des temps jadis.

Bien avant l’ouverture des portes, prévues à 19h30, une foule compacte de trentenaires, quarantenaires et cinquantenaires patientait sur le trottoir gauche de la rue des Martyrs. Deux ans après son dernier passage par la capitale, la venue de Fish au Divan du Monde valait bien que l’on brave le crépuscule de Montmartre pour s’assurer d’une bonne place. Pour ma part, ayant découvert dans la file d’attente que ma GoPro avait trouvé le moyen de s’allumer malencontreusement au cours de la journée, épuisant de fait sa faible autonomie, je décidai de privilégier le confort à la proximité de la scène, et me rabattis sur un canapé au balcon (trop jeune pour jouer au groupie). En l’espace de quelques minutes, le peu que l’on pouvait distinguer de l’estrade à travers la rambarde en fer forgé disparut derrière une triple rangée de fans, ce qui réduisit le concert à une expérience purement auditive (rappel excepté). Quitte à adapter The Wall à la prestation de Fish, autant le faire confortablement engourdi sur les coussins d’un sofa plutôt que coincé entre une colonne en béton et une demi-douzaine d’adeptes vociférants*, non?

Même sans l’image, impossible de rater l’entrée en scène des protagonistes de la soirée, dont la longueur du set (plus de 2h20) les amena sur scène sur les coups de 20h. Pas de première partie donc, mais une immense clameur, première d’une longue série, au moment où le glorieux vétéran surgit des coulisses à la suite de ses musiciens. Le flot tranquille et les nappes de brumes autant que de claviers que de Perfume River eurent vite fait d’emporter le Divan du Monde en orbite autour de Piscum. Satisfaction: Fish avait toujours son bel organe, certes plus aussi leste que dans les années 80, mais encore capable d’incarner avec la justesse et l’émotion requises les textes ciselés du barde calédonien. À commencer par les classiques de l’ère Marillion, évidemment plébiscités par le public dès leurs premières notes. Le légendaire Script For A Jester’s Tear d’abord, entonné, partagé, propagé (siffloté même) par 500 fans en communion tout au long de ses dix minutes d’existence. Le tout aussi mythique He Knows You Know ensuite, judicieuse parenthèse insérée entre une longue séquence de morceaux du parcours solo de Fish et la présentation d’une partie de la suite musicale The High Wood (A Feast Of Consequences), inspirée par un séjour mémorable sur l’ancien champ de bataille de la Somme, sur les traces de ses deux grands-pères. Un roboratif medley regroupant Assassing, Fugazi et White Feather (entre autres) enfin, afin de terminer le set avec panache – blanc le panache, évidemment – et rendre un bref hommage à ce qui demeure encore aujourd’hui, et restera sûrement dans les mémoires, comme l’album le plus emblématique de Marillion, et donc de Fish: Misplaced Childhood. Hommage qui se poursuivit d’ailleurs lors du premier rappel avec l’interprétation de la pépite Freaks, merveille de  "face-B" telle que la quintette se plaisait à égrainer durant ses fastes années. Avec au bout du compte, ce verdict sans appel: vingt-cinq ans après avoir claqué la porte de son ancien groupe, Fish doit encore écrire un morceau de taille à éclipser, ou au moins à rivaliser avec, l’imposant héritage Marillion-esque. De la difficulté d’être à nouveau quand on a été…

Au delà de cette considération personnelle, certainement pas partagée par tous les Fisheads autour du globe, ce concert fut également l’occasion d’admirer le talent de showman d’un maître en la matière**. Même s’il est aujourd’hui beaucoup plus sage en matière cosmétique et capillaire, Fish demeure un frontman d’exception, capable d’hypnotiser son auditoire d’un bout à l’autre de sa performance. Toujours aussi prolixe qu’à ses débuts, il prit le temps de soumettre au public du Divan du Monde quelques longues anecdotes en introduction des morceaux majeurs de son set: tristesse devant la déchéance racoleuse de MTV lors d’une nuit de tournée dans un hôtel allemand***, inquiétude face à la multiplication des problèmes environnementaux et climatiques, récit de l’incroyable genèse de High Wood en 2011… Si un quart de siècle plus tôt, à Wembley, à l’Hammersmith Odeon et bien sûr à Lorelei (ainsi qu’à Lyon, s’il n’avait pas plu des cordes ce 16 Juillet 1987), Fish introduisait The Web, Forgotten Sons, White Russians et Garden Party à des dizaines de milliers de fans, ce furent cette fois All Loved Up, Blind To The Beautiful et Crucifix Corner qui bénéficièrent d’une entrée en matière particulièrement développée pour un auditoire certes plus réduit, mais tout aussi enthousiaste et réceptif.

Rappelé deux fois des coulisses après la fin de son set, Fish conclut la soirée par l’incontournable version acoustique de The Company, et promit à la salle de revenir à Paris l’année prochaine. Pas besoin d’être médium pour savoir que ce nouveau rendez-vous, s’il se tient réellement, rassemblera à nouveau des centaines de fans dans un esprit de fête, de communion et de commémoration de ces bonnes vieilles années 80, à l’époque où Marillion remplissait les stades et couronnait les charts avec son neo-prog rock poétique. Cette époque est révolue mais la page n’est toujours pas tournée, et ne le sera sans doute jamais, au moins pour les Fisheads dont je fais partie. There is no childhood end.

*: Auxquels je suis très reconnaissant d’avoir mis une ambiance de folie durant tout le concert d’ailleurs.

**: À noter que Fish arborait un T-Shirt à l’effigie de Jim Morrison, virtuose du crowd control devant l’éternel. Clin d’œil assumé ou coïncidence fortuite, à vous de voir.

***: Sachant que la magnifique Sugar Mice a été inspiré d’un épisode tout à fait semblable (dépression terminale dans un Holiday Inn), j’espère que cette soirée allemande bénéficiera également d’une adaptation musicale.

Setlist Fish:

1)Perfume River 2)Feast Of Consequences 3)Script For A Jester’s Tear (Marillion Cover) 4)Dark Star 5)All Loved Up 6)What Colour Is God? 7)Blind To The Beautiful 8)Mr 1470 9)He Knows You Know (M. C.) 10)Crucifix Corner 11)The Gathering 12)Thistle Alley 13)Assassing (M. C.)/Credo/Tongues/Assassing (M. C.)/Fugazi (M.C.)/A View From The Hill/White Feather (M.C.)

Rappel 1:

14)Freaks (M. C.) 15)Lucky

Rappel 2:

16)The Company

HIGHASAKITE @ AU PETIT MOULIN (17.10.2013)

Cet article aurait pu s’intituler "application concrète du mouvement brownien dans le domaine de la musique". Derrière ce titre barbare se cache une réalisation honteuse, celle de mon incapacité à prévoir les mouvements, non pas d’une particule dans un fluide (ce qui est tout bonnement impossible, comme tout professeur de physique titulaire pourra vous le confirmer) mais d’un groupe à la surface de la planète. Et pourtant, je pensais que mon ébauche de modèle prévisionnel était assez solide pour permettre d’avancer quelques prédictions défendables quant aux chances de voir un artiste donné se produire en France, selon une batterie de critères savants (géographique, logistique, linguistique, historique, culturel…). En vain, car le 17 Octobre 2013, au sous-sol du Petit Moulin, bar de Montmartre situé au 37 de la rue Pierre Fontaine, la théorie explosa en vol aux alentours de 19h10. Ce qui se passa dans cette cave n’était tout simplement pas logique, ce qui est très grave. Beau, oui, captivant, certes, addictif, sans doute, mais logique, absolument pas. Fuck logic, then.

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MaMADans la famille des festivals français se déroulant en indoor, le MaMA occupe une place à part. Là où la plupart des évènements de ce type se "contentent" de proposer une série de concerts, le MaMA festival organise en parallèle tout un panel de conférences, séminaires, tables rondes et autres ateliers dédiés aux professionnels du milieu ainsi qu’aux amateurs curieux de découvrir le fonctionnement de ce monde mystérieux et fascinant. Un modèle similaire à celui de SXSW ou By:larm, deux festivals s’étant imposés au fil des ans comme des rendez-vous incontournables pour les acteurs de l’industrie musicale.
L’intérêt de la manifestation repose également sur les nombreux show cases gratuits organisés dans les bars, galeries et théâtres de Pigalle, en complément des concerts prévus dans les multiples salles que compte le quartier (la Cigale, la Boule Noire, le Divan du Monde, les Trois Baudets, le Bus Palladium…): en calculant sa feuille de route avec soin et en évitant de se perdre dans l’arrière pays Montmartrois, il était tout à fait possible de se concocter un before substantiel avant de passer la soirée avec les têtes d’affiche du festival. Si beaucoup des artistes se produisant dans le cadre de ces side events provenaient de la foisonnante scène française, quelques étrangers s’étaient également laisser convaincre de jouer quarante minutes devant une poignée de Parisiens curieux. Et il faut croire que les organisateurs avaient des sacrés bons arguments, car le line up recelait quelques surprises de taille, à commencer par un contingent africain tout à fait respectable (Faada Freddy, Sibot & Toyota, Cape Town Effects, Jeremy Loops, Just A Band), à côté duquel les artistes de la Vieille Europe faisaient figure de voisins paliers.

Highasakite 2Ceci dit, voir les Norvégiens de HIGHASAKITE investir le sous-sol du bar Au Petit Moulin constituait également un évènement hautement improbable, au point qu’il aurait été malvenu de rater la première date hexagonale de la quintette. Après un premier album en 2012 (All That Floats Will Rain) bien accueilli par la critique, la participation du groupe à de nombreux festivals étrangers, agrémentée de mini-tournées anglaises, allemandes, danoises et américaines, place la bande d’Ingrid Helene Håvik en position idéale de devenir une révélation indie pop internationale, et ce à quelques semaines de la sortie de son deuxième disque.
Fidèle à sa réputation d’inexpugnable bastion de la "French chanson" (il y avait même une conférence de prévue durant le festival pour expliquer au reste du monde ce genre si particulier), la France n’avait jusque là reçu aucune visite de la part des Highasakite, qui n’auraient pas du, selon toute logique, s’aventurer de longtemps au pays des fromages*. Il était donc tentant de considérer le concert au Petit Moulin comme un coup de semonce destiné d’abord à tous les tourneurs français s’étant donné la peine d’assister à ce show case plutôt que le début d’une véritable campagne tricolore pour le groupe. Raison de plus pour ne pas passer à côté donc.

Highasakite 4

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Kristoffer Lo, flugaboniste émérite

Kristoffer Lo, flugaboniste émérite

Précédé par une petite heure de "pot de l’amitié" franco-norvégien, sorte de speed dating pour professionnels agrémenté d’un buffet froid, le concert se déroula dans la cave du café, plus adaptée à la prestation d’artistes solos qu’à celle d’un quintet comportant deux claviéristes et un batteur (qui dut se contenter d’un pad par manque de place). Entassé sur trois mètres carré, Highasakite réussit néanmoins à reproduire la pop rêveuse et léchée constituant sa marque de fabrique, même si le manque de place engendra quelques imperfections bien compréhensibles. Guitare et cithare, steel-drum et flugabone (le chaînon manquant entre la trompette et tuba) se mêlèrent pour former un tout aussi harmonieux qu’indéfinissable, complété par la voix assurée d’Ingrid Helene Håvik, capable à l’occasion de se muer en instrument aussi exotique que ceux dont elle jouait (j’ai hâte d’entendre la version studio de Common Sense).
Avec six titres (dont trois devraient sauf surprise figurer sur le prochain album du groupe) joués en un peu plus d’une demi-heure, le groupe fournit une prestation minimale mais impeccable, conclu de la plus belle des manières par l’enchaînement Indian Summer et Since Last Wednesday. J’espère sincèrement que parmi les quelques dizaines de personnes qui eurent la chance d’assister à ce show case s’en trouvait au moins une en mesure de faire revenir les Highasakite pour un concert digne de ce nom dans un futur proche. Le deuxième album étant prévu pour Février 2014, cela laisse un peu de temps pour booker une ou plusieurs dates françaises lors de la tournée qui devrait suivre. Et dans l’intervalle, Ingrid Helene Håvik sort un disque solo le 1er Novembre… Just saying…

*: lire à ce sujet le bon papier (en norvégien, mais Google Traduction est votre ami) de Music Norway sur les stratégies mises en place par les artistes norvégiens pour percer envers et contre tout par chez nous. Le succès de Bernhoft nous démontre que c’est possible, à condition d’avoir un peu de chance et beaucoup de volonté.

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Setlist Highasakite:
1)Leaving No Traces 2)My Soldier 3)God Is A Banquet 4)Iran 5)Indian Summer 6)Since Last Wednesday

S‘il faut retirer quelque chose de toute cette histoire, c’est bien qu’il est inutile de tirer des plans sur la comète en matière de musique. Au petit jeu du "viendra, viendra pas", rien n’est jamais joué d’avance, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs. L’essentiel est de se tenir prêt à saisir toutes les occasions qui se présentent, y compris et surtout les plus improbables, pour ne rien avoir à regretter a posteriori. Amis mélomanes, soyez vigilants: on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise…

ANNA VON HAUSSWOLFF @ LA FLECHE D’OR (14.10.2013)

Ceci est l’histoire d’une revanche. Le 26 Avril dernier, Efterklang repassait par la capitale dans le cadre de la tournée marathon de Pyramida, dernier album en date du groupe danois. Après un ciné-concert concluant au Café de la Danse en Décembre 2012, la joyeuse bande de Casper Clausen avait posé ses valises au Trabendo, avec dans ces dernières une prometteuse artiste suédoise en guise de première partie. C’était pour découvrir en live cette dernière, pour la première "vraie" date parisienne de sa carrière, que j’avais pris un billet pour cette soirée scandinave, bien plus que pour revisiter les rues désertes de Pyramiden (ville fantôme du Svalbard) avec Efterklang dans l’audio-guide. Mais à une semaine de l’échéance, patatras: une raison bassement matérialiste vint faire capoter le programme. Déception. Attente. Espérance. Et, finalement, annonce de la bonne nouvelle: le concert de la deuxième (et probablement dernière avant un petit bout de temps) chance se tiendrait à la Flèche d’Or le lundi 14 Octobre. Hors de question de ne pas en être. 

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Démineurs II (c'est toujours le fil noir, toujours)

Démineurs II (c’est toujours le fil noir, toujours)

Pour la troisième fois en onze jours, me voilà de retour au 102 bis de la rue de Bagnolet sur les coups de 19h30, prêt à passer une soirée en trois actes placée cette fois sous le signe de la cécité (nom de codes : Les Yeux Fermés #6). Et comme les deux fois précédentes, ce fut devant une poignée de spectateurs que le préposé à la première partie, ici le revenant BLACKTHREAD, remplit son office. Revenant à double titre, car 1) déjà passé par la Flèche d’Or en des temps immémoriaux (comprendre: en 2007*, en tant que membre de feu One Second Riot), et 2) de retour sur scène après un hiatus d’un an sans concerts. Et malheureusement pour notre poltergeist, cela se ressentit nettement au cours de sa prestation, perfectible sur bien des points. Seul sur scène en compagnie de sa basse, d’un synthétiseur plus câblé que l’armoire ethernet moyenne et d’une pédale loop, BlackThread ne donna jamais l’impression de savourer franchement son retour aux affaires, que cet inconfort apparent et persistant ait été causé par la réaction mesurée du public à sa musique (une déclamation de poèmes en anglais sobrement rehaussée d’arrangements minimalistes, comme si The XX mettaient en musique les textes de Frank O’Hara), ou par sa nervosité au moment de reproduire en live des morceaux que l’on devinait plutôt conçus pour le studio. Au bout de quarante minutes tendues, BlackThread mit terme à son set avec un soulagement à peine dissimulé, et quitta la scène après avoir fait un brin de promotion pour son dernier album, Separating Day And Night. C’est le métier qui (re)rentre.

*: Pour vous donner une idée des bouleversements ayant secoués le monde de la musique dans l’intervalle, dîtes vous qu’en 2007, Michael Jackson était toujours vivant et que Justin Bieber avait environ douze fans hors de son Ontario natal.

Blackthread 2

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La deuxième partie de la soirée peut être résumée en trois questions. Premièrement: pourquoi les trois-quarts des personnes présentes à la Flèche d’Or dégainèrent-ils qui une caméra, qui un appareil photo, qui une paire de GoPros, et vinrent installer tout ce matos devant (ou même sur) la scène pendant les balances? Réponse: le concert était un évènement Evergig, initiative proposant à tout un chacun de réaliser son propre petit Shine A Light en lieu et place de Martin Scorcese. Le résultat de la session du soir devrait bientôt être rendu public sur le site officiel d’Evergig, alors restez vigilants. Deuxièmement: comment fait on tenir cinq musiciens et leurs très nombreux instruments sur la scène assez exigüe de la Flèche d’Or? Réponse: en serrant bien, si si, ça rentre tu vas voir. C’est un joyeux bordel pour les retours, mais ça rentre. Troisièmement: quelle est la bonne prononciation du nom du groupe? Réponse: VS se prononce Véhesse, dixit Drix Cé, frontman à dreads du combo, et non pas versus comme on aurait pu légitimement le supposer. C’est un truc à savoir pour ne pas se griller en soirée (les fans aguerris de BRNS, MGMT et de Louis de Broglie comprendront). 

VS 1Après la release-party du 11 Octobre à l’Ouvre-Boîte, cette date à la Flèche d’Or constituait le deuxième concert de l’ère Cities R Real, premier LP du groupe de Cergy après une décennie d’expérimentations musicales et de collaborations avec le cinéma (dont la BO d’un court métrage, Bouche de Métro, projeté à Cannes en 2009). Venus en nombre, les fans de la quintette francilienne donnèrent de la voix dès les premières notes du set, encouragés dans leurs efforts par un VS joueur et demandeur de participation énergique. C’est sûr que filmer un concert sans ambiance, c’est plutôt moyen niveau promo. Initiée par l’instrumental Above The Unlimited Sky, que le profane que je suis affilia inconsciemment à l’école Fersenienne (sans doute à cause de l’accordéon), la prestation du groupe se panacha entre extraits de Cities (One – gros clin d’œil en direction du Tomorrow Never Knows des Beatles – Welcome, Identity, Hard Ways) et Just A Sigh… (Industrial, Exp), EP commercialisé en 2012. Réfléchie, conceptualisée, intégrée à un processus de réflexion global dépassant la simple sphère musicale*, l’œuvre de VS a le bon goût de rester accessible au tout venant, et de s’imposer d’abord par ses qualités mélodiques plutôt que par la force de son message ou de sa démarche (sans préjuger de ces derniers bien sûr). En bref, il est tout à fait possible d’apprécier la musique du groupe avec ses oreilles et seulement ses oreilles, même s’il est également possible de cogiter des heures sur cette dernière, pour ceux que ça intéresse. Ceci dit, le rendu live s’avéra un peu décevant, la batterie se taillant la part du lion au détriment des voix et de la basse, répercussion logique de la disposition resserrée du groupe. Ceci n’empêcha cependant pas VS de triompher devant son public, dont la demande de rappel, bruyante et spontanée, fut rejetée pour permettre à la soirée de se poursuivre sans trop de retard.

*: La biographie du groupe, détaillant notamment la genèse de ses deux galettes, ne laisse aucun doute à ce sujet, mais la simple association d’un jeu de guitare à l’archet et d’une projection d’images sur le mur derrière la scène pendant le concert était des indices déjà très révélateurs. 

Setlist VS:

1)Above The Unlimited Sky 2)One 3)Industrial 4)Welcome 5)Exp 6)Identity 7)Hard Ways

VS 2

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AVH 2Quand on évoque le nom de Von Hausswolff, il est courant de présenter le père (Carl Michael) avant de se pencher sur le cas de la fille. Enfin, ça, c’était avant qu’ANNA VON HAUSSWOLFF ne sorte son deuxième album, Ceremony, en 2012, disque à la beauté aussi étrange que rigoureuse, à la fois onirique et structuré, et qui devrait lui permettre de devenir le prénom dominant de la famille dans un futur très proche. Bâti tout entier autour du son si particulier d’un grand orgue d’église (celui d’Annedal en l’occurrence), Ceremony est de ces disques qui portent merveilleusement leur nom, tant son écoute relève davantage du cheminement spirituel que de la banale expérience auditive. Embarqués sur les routes d’Europe depuis un mois dans le cadre de leur première tournée en tête d’affiche, Anna et son groupe parviendraient-ils à recréer la majesté et le grandiose transpirant des versions studio de Ceremony? Pas facile en effet de faire sonner un clavier comme un grand orgue, ni de transformer la Flèche d’Or en cathédrale pour une meilleure acoustique. De tels défis ne pouvaient être relevés que par un expert es sonorisation, et Anna von Hausswolff en avait heureusement un à ses côtés en la personne de Justin Grealy, 25 ans d’expérience dans l’art délicat du live et des collaborations prestigieuses à la pelle (Biffy Clyro, Editors, Franz Ferdinand, The White Stripes, Oasis, Blur, Tears For Fears…). Seul à la manœuvre durant les balances, puis en charge de la console pendant le show, il réussit à tirer le meilleur de la configuration des lieux afin d’offrir au public une expérience mémorable.

Lorsque les cinq acteurs de la dernière partie de la soirée montèrent sur scène, un silence religieux tomba sur la Flèche d’Or. Organisés en hémicycle concave laissant le centre de l’estrade vide, comme pour procéder à l’invocation d’un esprit, les musiciens débutèrent le set par un morceau inédit, mais indubitablement "Ceremoniesque" tant sur la forme que sur le fond. Ce mouvement introductif fut suivi de la première piste de l’album proprement dit, l’instrumental Epitaph Of Theodor à la régularité digne d’un contrepoint de Bach, la batterie et les guitares en plus, évidemment. Plus expérimental, Deathbed permit à Anna von Hausswolff de prolonger la parenthèse sans paroles au delà des dix minutes, avant que finalement ne retentisse le couplet/imprécation du deuxième single du disque. Chanter peu, mais y mettre toute son âme, telle pourrait être la devise de l’artiste suédoise, qui a poussé sur Ceremony l’art de la litote musicale jusqu’à des sommets insoupçonnés. Fin du troisième morceau: déjà vingt-cinq minutes au compteur. Patience et longueur de temps… À peine le temps de corriger les dernières imperfections techniques avec le secours de Justin Grealy que déjà Anna von Hausswolff embrayait sur l’imparable Mountains Crave et son inoubliable motif de batterie*.

*: Pow tchk… tchk… pow tchk… tchk tchk tchk… pow tchk pow tchk pow tchk… tchk tchk tchk.

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AVH 5Il y a des artistes qu’il vaut mieux voir en début de tournée, avant que la lassitude ne s’installe et qu’ils ne donnent l’impression de ne jouer que parce qu’ils se sont engagés par contrat à le faire. Même si Anna von Hausswolff nous avoua entre deux chansons qu’elle était contente d’arriver à la conclusion de son périple européen (la Flèche d’Or constituant l’antépénultième date de la tournée), elle fait à mes yeux partie de la catégorie inverse, celle des performers qui perfectionnent leur show à chaque nouveau concert en essayant sans cesse de nouvelles idées, rejetant les mauvaises et peaufinant les bonnes. Dans le cas de Mountains Crave (la chanson que je connais le mieux d’Anna von Hausswolff, l’ayant découverte par l’intermédiaire de ce titre), cet état de fait fut magnifiquement illustré par un simple changement d’intonation dans la dernière strophe, innovation aussi inattendue que géniale, pour un résultat (n’ayons pas peur de le dire) supérieur à la pourtant excellente version originale. À quoi tiennent les miracles, finalement…

Nous voilà arrivés à mi-parcours. Ayant jusque là scrupuleusement respecté la tracklist de Ceremony, Anna décida d’une ellipse de trois morceaux, pour reprendre son exposé avec le quasi bruitiste No Body. Délaissant son clavier pour une guitare, elle fondit adroitement la fin de cet interlude drone avec le début de l’aérien Liturgy Of Light, et la lumière (re)fut après quelques minutes bien ténébreuses. Après la présentation de ses quatre très bons musiciens, dont le keyboard master, Filip Leyman, n’était autre que le producteur de Ceremony, miss von Hausswolff nous refit le coup de l’avance rapide (tant pis pour Harmonica et Ocean) et poursuivit avec la berceuse pour adultes* Sova et ses vocalises spectrales. S’en suivit un nouvel inédit, Come Wander With Me, librement inspiré du titre éponyme de Jeff Alexander, même si la version live @ la Flèche d’Or du morceau dépassa allégrement les trois minutes de l’original pour se terminer en jam session intense d’un peu moins d’un quart d’heure. Epique.

*: Comprendre qu’il n’est pas donné au premier marmot venu de déceler les, pourtant immenses, vertus apaisantes de cette chanson, au titre pourtant explicite si tant est que l’on parle suédois (Sova signifie "dormir" dans la langue de Zlatan Ibrahimovic), et pas que cette dernière recèle de sous entendus grivois.

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Le concert s’acheva avec le frère jumeau de Mountains Crave en matière de mantra rythmique mémorable, Funeral For My Future Children, interprété avec une telle intensité par Anna von Hausswolff que le morbide du thème développé (oui, il s’agit bien d’une chanson traitant de l’enterrement de ses propres enfants) finit par confiner au sublime. Enfin, s’acheva… Funeral… étant l’avant dernière chanson de Ceremony, il ne fallait pas être grand prêtre, eut égard à la setlist proposée jusqu’ici, pour deviner de quelle manière allait réellement se terminer cette prestation parisienne. Anna revint donc après un court moment en coulisses, et dédia l’ultime Sunrise au public, clôturant de la plus belle et de la plus symbolique des manières la soirée. Il était alors minuit moins vingt, je n’avais plus aucune chance d’arriver à temps à la gare Montparnasse pour attraper le dernier train de banlieue, mais que voulez-vous: il y a des artistes qui valent largement la peine de marcher six kilomètres à deux heures du matin pour pouvoir rester jusqu’au bout de leur concert. Anna von Hausswolff en fait définitivement partie.

Setlist Anna Von Hausswolff:

1)New Song 2)Epitaph Of Theodor 3)Deathbed 4)Mountains Crave 5)No Body 6)Liturgy Of Light 7)Sova 8)Come Wander With Me 9)Funeral For My Future Children 

Rappel:

10)Sunrise

AVH 10

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Ceci est l’histoire d’une revanche, mais attention, pas n’importe quel type de revanche. Il y en a dont l’accomplissement emplit d’un sentiment d’inachevé, or c’est tout l’inverse qui s’est produit dans mon cas. J’ai vu Anna von Hausswolff en live, et ça en valait vraiment la peine. À la limite, je suis presque heureux d’avoir du rater le coche la première fois, car il paraît que plus on attend, plus c’est bon. À l’heure actuelle, je manque d’éléments de comparaison pour pouvoir me prononcer sur la vérité de cette maxime populaire, mais vous pouvez compter sur moi pour vous en entretenir longuement dès que j’en aurais la possibilité. Anna, si tu me lis…

THE BOXER REBELLION @ LA FLECHE D’OR (05.10.2013)

Samedi 5 Octobre, Paris. 12ème édition de la Nuit Blanche. Que faire? Où aller? Qui voir? Sur les berges de Seine, l’esprit de Karlheinz Stockhausen sera convoqué par hélicoptères interposés, tandis que Cai Guo-Qiang mettra le feu au fleuve depuis un bateau mouche. Sur le canal St Martin, instants de vie moyen-orientaux sur grand écran, aire de jeux géante et concerto sous-marin. Ménilmontant se transformera en moteur de recherche aléatoire alors que Belleville sera hantée pour une nuit par un épouvantail en chapeau melon. Dans le Marais, blindtest ornithique et forêt fantasmée occuperont les riverains jusqu’aux premières lueurs. Réaction philistine: les itinéraires fléchés, c’est bien, les flèches en elles-mêmes, c’est mieux. Surtout si les flèches en question sont dorées. Conclusion logique et imparable: Nuit Blanche à la Flèche d’Or. Ca sonne plutôt pas mal cette affaire. 

Si on avait laissé aux petites mains de la mairie de Paris le soin de rédiger le descriptif de la soirée organisée au 102 bis rue de Bagnolet, nul doute que la notion bassement terre à terre de "concert rock" aurait été remplacé par quelque chose de plus flamboyant, comme par exemple "performance sonique en trois actes et trente-deux tableaux de l’école contemporaine britannique". On l’a donc échappé belle. Loin de la fièvre et du tumulte artistico-hype agitant la capitale en cette nuit si particulière, la Flèche d’Or proposait donc ce qu’elle sait faire de mieux, c’est à dire une affiche savoureuse et thématique, regroupant à la fois stars sous-cotées et icônes en devenir, dans un cadre décontracté et chaleureux.

Christof 1Premier à s’élancer, le duo CHRISTOF (rien à voir avec l’auteur des Marionnettes) ouvrit les festivités avec un set folk bien rôdé à défaut d’être follement original. Picking omniprésent, harmonica, contrebasse et mélancolie à fleur de peau: un tenace sentiment de déjà vu (ou plutôt, déjà entendu) comme disent nos cousins d’outre Manche enveloppa la prestation du tandem de la première à la dernière note. Avec trois EP à son actif, dont le dernier en date, Love’s Glory, était sur le point d’être commercialisé au moment de cette virée parisienne, Christof mérite toutefois d’être jugé, comme la plupart des artistes folk, sur ses efforts studio plutôt que sur ses prestations live, à plus forte raison lorsque ces dernières sont effectuées en sous effectif (le lineup "officiel" du groupe incluant, outre Christof van der Ven à la guitare et Andrew D. Smith à la contrebasse, Edwin Ireland au violoncelle). Une petite reprise prise tout à fait au hasard pour vous en convaincre:

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Venus eux aussi avec un EP (To Be Alive) à promouvoir et en formation resserrée (deux membres sur les cinq que compte le groupe), les BROTHERS & BONES - une référence au roman de James Hankins? – s’installèrent à leur tour sur scène pour un tour de chant 100% acoustique, expérience d’autant plus intéressante que la bande du christique Richard Thomas aime en temps normal faire un maximum de bruit (comme tous les groupes qui ont un batteur et un percussionniste, je pense). Le premier morceau du set, Gold And Silver, interprété par Rich en solo, aurait pu déboucher sur un affreux malentendu entre B&B et votre serviteur, tant le sieur Thomas se complut à jouer la carte du "lover à guitare" durant les quelques quatre minutes que dura cette ballade introductive: voix très travaillée, paroles à la poésie franchement surannée, yeux mi-clos, pose affectée… Roch Voisine, sort de ce corps.

Brothers & Bones 1'

Fort heureusement, l’arrivée de James Willard (et de sa guitare) vint rapidement corriger cette mauvaise impression initiale. Si (Just Another) Man In Need présentait elle aussi quelques traces d’émotion surjouée, le To Be Alive, morceau titre de l’EP que le duo aurait aimé pouvoir proposer à la vente si seulement les PTT anglais n’étaient pas aussi pourris, interprété juste après démontra enfin l’énorme potentiel de Brothers & Bones en matière d’hymnes rock, avec un Rich Thomas revendiquant très clairement sa filiation (vocale) avec Eddie Vedder himselfLong Way To Go, également tiré de ce dernier EP, avait lui aussi une touche de Pearl Jam franchement assumée, pour le meilleur. On The Run déplaça le curseur de la référence correctement digérée du côté du blues, et plus précisément du It’s Probably Me de Sting et Eric Clapton. Pas mal du tout. Back To Shore et son avalanche de guitares, puis I See Red et ses chœurs catchy à souhait donnèrent enfin deux bonnes raisons supplémentaires d’attendre le retour du groupe, au complet cette fois, à Paris en Février 2014. À vos agendas.

Setlist Brothers & Bones:

1)Gold And Silver 2)(Just Another) Man In Need 3)To Be Alive 4)Long Way To Go 5)On The Run 6)Back To Shore 7)I See Red 

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The Boxer Rebellion 4Le dernier concert donné par THE BOXER REBELLION dans une salle parisienne remontait, au moment où le quatuor prit possession de la scène de la Flèche d’Or, au 17 Décembre 2011 (encore un samedi). Presque deux ans d’abstinence pour les fans français donc, laps de temps durant lequel le groupe a sorti un nouvel album studio, son quatrième, sobrement intitulé Promises; successeur très attendu de l’excellent The Cold Still dont les nombreux tubes avaient propulsés Nathan Nicholson, Todd Howe, Piers Hewitt et Adam Harrison sous les feux de la rampe. Ce fut d’ailleurs le plus populaire de ces classiques, Step Out Of The Car, qui ouvrit le set, comme lors du concert de la Maroquinerie vingt deux mois plus tôt. Pourquoi changer une intro qui claque? En revanche, les énormes spots installés au fond de la scène constituaient une nouveauté, et pas des plus bienvenues, le déluge lumineux engendré par ces monstres s’apparentant plus à un test de dépistage de l’épilepsie grandeur nature qu’à un accompagnement harmonieux du morceau. Fort heureusement, ce genre d’intervention lumineuse à défaut de brillante ne fut que ponctuellement utilisée au cours de l’heure et quart que dura le concert, sans quoi la Fédération des Aveugles de France aurait sans doute constaté un pic de souscriptions le lundi suivant.

Flashing red lights mean argh

Flashing red lights mean argh

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The Boxer Rebellion 5La Flèche d’Or constituant la 19ème date européenne de The Boxer Rebellion en à peine vingt-quatre jours, tournée elle-même précédée d’un périple nord américain assez conséquent, le groupe proposa un show rôdé à la setlist impeccable, alternant entre nouveaux titres extraits de Promises (Take Me Back, Diamonds ou encore New York, détourné en Paris par Nathan Nicholson sur le dernier refrain) et pépites plus anciennes issues de The Cold Still (The RunnerNo Harm), Union (Semi Automatic, Spitting Fire et l’incontournable Evacuate) et Exits (We Have This Place Surrounded et Watermelon en guise de conclusion du set). Sur les planches de l’estrade, Nathan alterna entre guitare, claviers et petits mots pour le public, sautillant au cours des morceaux comme un boxeur à l’entraînement, tandis que ses acolytes déroulaient leur partition avec une précision née de la pratique (même si Tedd Howe fit atterrir Spitting Fire légèrement hors des clous). Dans cette situation, il fallut attendre l’intervention d’un héroïque anonyme du public pour injecter un peu de folie à une prestation impeccable mais un peu trop contrôlée. À deux reprises, l’innocent trublion hurla à plein poumons quelque chose comme "You have the best drummer in the world!", donnant l’occasion à Nathan de broder un peu sur la perche ainsi tendue (oui on peut broder sur une perche, la preuve), et plaçant le discret Piers Hewitt au premier plan pour quelques instants.

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Un peu moins porté sur les guitares que le concert de la Maroquinerie, en grande partie à cause de la prédominance de Promises (sept morceaux) et de ses claviers omniprésents, le set de la Flèche d’Or se termina dans une douceur confortable (You Belong To Me/Keep Moving/Fragile, ça vous calme son homme), à peine troublée par un conclusif Watermelon, rappelant à l’audience les premières amours de The Boxer Rebellion pour le rock alternatif. Il était cependant hors de question que le groupe quitte la France sans un rappel digne de ce nom, qui fut demandé et obtenu avec ferveur par un public dont certains membres étaient venus de loin pour applaudir le quatuor. Les trois dernières chansons du groupe, chacune tirée d’un album différent, firent office d’anthologie condensée de l’œuvre de TBR, débutée par le tout récent Always, poursuivie par le mature Both Sides Are Even (dédiée à Francis Zegut par le groupe, sans doute en remerciement de ses bons et loyaux services dans la promotion de ce dernier dans l’Hexagone*) et terminée par le classique et vénérable The Gospel Of Goro Adachi (l’auteur de la théorie des "rivières temporelles" ou le sauteur à ski? le mystère reste entier). Ite, missa est.

*: Pop Rock Station by Zegut, l’émission des sculpteurs de menhirs, des cages à miel et de Love Like Blood de Killing Joke, vous connaissez?

Setlist The Boxer Rebellion:

1)Step Out Of The Car 2)Semi-Automatic 3)Take Me Back 4)The Runner 5)New York 6)Evacuate 7)Spitting Fire 8)We Have This Place Surrounded 9)Diamonds 10)No Harm 11)You Belong To Me 12)Keep Moving 13)Fragile 14)Watermelon

Rappel:

15)Always 16)Both Sides Are Even 17)The Gospel Of Goro Adachi

The Boxer Rebellion 2'

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Paris, 5 Octobre 2013, 23h30 environ. La Nuit Blanche se termine doucement à la Flèche d’Or, tandis qu’elle se poursuit ailleurs dans la capitale. Rien n’interdit d’enchaîner sur de nouvelles performances culturelles, si le cœur vous en dit. Mais ce serait courir le risque de diluer le souvenir tout frais d’une soirée en compagnie d’un groupe majeur, essentiel même, de la scène rock actuelle et, partant, il est loin d’être sûr que le jeu en vaille la chandelle. Après tout, il faudra peut-être attendre encore deux ans pour que The Boxer Rebellion revienne jouer à Paris… Bref, autant jouer la carte de la prudence et ne pas risquer l’écrasement mémoriel que pourrait entraîner une éventuelle boulimie artistique. À chaque jour suffit sa peine, et à chaque nuit suffit son rêve, fut-il éveillé.

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